Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
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Chronique du 07 juin 2009

Problème de justesse

Marc F. (25 ans – guitariste-chanteur)

Un ami chanteur (x) m’a indiqué votre site. Merci très sincèrement pour vos nombreuses indications sur la technique du chant. J’aimerais vous rencontrer pour un bilan vocal. J’ai vingt-cinq ans, je joue assez bien de la guitare et je chante mes compositions (je suis auteur-compositeur). Je suis professionnel dans le sens où je vis de ce travail. Or, j’ai un problème qui m’empêche de progresser. On me reproche souvent de chanter toujours dans les mêmes tonalités, sans monter beaucoup. De ce fait, mes chansons, bien qu’assez rythmées, deviennent monotones. De plus, je m’aperçois de plus en plus souvent en enregistrement (et mes amis m’en font aussi la remarque) que je ne chante pas toujours très juste. J’aimerais travailler ma voix et mon souffle pour agrandir mes possibilités et pouvoir varier mon style. Je suis au (tel). Bien cordialement. Marc.

Ma réponse :

Marc, ce que vous me racontez indique que vous avez vraisemblablement un problème d’oreille. Rassurez-vous, j’ai connu plusieurs personnes dans ce cas qui ont été « sauvées » par un bon travail technique. Le corps a aussi son mot à dire dans le domaine de l’audition. La vôtre n’est certainement pas « très » atteinte car, dans ce cas, vous n’auriez jamais pu être professionnel ! Je pense que nous devrions arriver à remettre tout cela en place assez vite. Je vous appelle demain. Cordialement, etc.

Bilan vocal de Marc

La semaine suivante, Marc est arrivé à notre rendez-vous avec sa guitare. Très sympathique, un sourire aux lèvres, il avait vraiment l’air d’un artiste. On pouvait difficilement se tromper. Il m’avait apporté un CD de ses chansons. Après avoir fait connaissance et parlé un peu, nous avons écouté quelques titres. J’ai constaté qu’en effet ses compositions se « contentaient » d’un ambitus très court : Marc chantait pratiquement uniquement de la1 à la2 ! Malgré des rythmes différents et des textes intéressants (que l’on comprenait parfois mal), une espèce de monotonie planait sur l’ensemble ! La justesse de la voix, qui pourtant avait dû être « peaufinée » lors de l’enregistrement, était loin d’être parfaite ! Marc avait très bien décrit tout cela dans son mail.

Il a ensuite chanté quelques phrases en s’accompagnant à la guitare. Là, le problème était beaucoup plus évident ! Sa voix (plutôt grave) flottait « entre » les tonalités (j’exagère à peine). Cependant, une homogénéité artistique de bon aloi se dégageait de l’ensemble. Pour résumer, Marc était un bon interprète conduisant un « véhicule » vocal en bien triste état !

Son handicap numéro un était bien, sans conteste, une oreille un peu défaillante !

Voir pour information le billet : « Problèmes d’oreille chez le chanteur »

Ce n’était heureusement pas son seul handicap. Je dis « heureusement » car de nombreux facteurs physiques et psychologiques interviennent dans le fait de chanter plus ou moins juste. En les amendant, on fait toujours de sérieux pas en avant ! Si, hormis son problème d’oreille, tout avait été techniquement parfait chez lui, nos chances de réussite auraient été beaucoup plus minces ! C’était loin d’être le cas, Dieu merci !

En bref

Plusieurs points importants se devaient d’être corrigés. Tout d’abord, Marc était d’une grande nervosité. Elle signait une agitation intérieure permanente avec, pour conséquence immédiate, un manque réel de concentration. De plus, (c’était le cas de beaucoup de guitaristes-chanteurs) il se tenait très mal en chantant ; de ce fait, son souffle (déjà plus que problématique) était distribué de façon totalement anarchique. Pour couronner le tout, son timbre avait un caractère à la fois guttural et nasillard ! Cela indiquait une mauvaise place vocale qui avait, elle, un « grand mot à dire » dans son problème de justesse. En résumé, si l’on voulait avoir une chance sérieuse de réussir, un recadrage complet s’imposait !

Tests d’oreille complémentaires

J’ai complété les tests en lui faisant répéter quelques sons que je jouais au piano. Marc avait de grandes difficultés à les reproduire immédiatement. En prolongeant le temps d’écoute de la note, sa répétition était un peu plus fidèle, sans plus. Cela évoquait une amusie partielle entretenue (sinon partiellement provoquée) par une absence totale de technique et aussi (ne l’oublions pas) un manque de concentration très important. Il faudrait donc faire grand cas de ce facteur nerveux : Marc se devait absolument d’acquérir un certain calme ; c’était la première condition pour nous donner une chance de rebâtir son édifice vocal.

Décision de travail

Après que nous ayons parlé en détail de son bilan, Marc a été tout a fait d’accord pour nous entreprenions un « travail intégral » afin que tous les aspects de son problème puissent être passés au crible. Il a convenu que les tensions qui étaient en lui n’arrangeaient rien, bien au contraire ! Il m’a appris alors qu’il était souvent un peu dépressif et que, dans ces « moments-là », il dormait trop, « ressassant » des idées négatives. Il consommait alors quelques « pétards » pour obtenir un peu de détente !

Quant à la technique vocale, il n’en avait jamais fait ; donc, tout travail constructif irait dans le bon sens !

Je lui ai confirmé que j’avais la conviction que son problème d’oreille était « amendable » dans de grandes proportions. J’ai ajouté que l’acquisition d’une certaine sérénité et d’une bonne technique devrait lui apporter une aide précieuse, sinon le tirer d’affaire tout à fait.

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premiers cours

Avec Marc, juste après la relaxation et le Taïchi, je consacrais toujours cinq minutes environ à un travail d’oreille. Je lui faisais répéter très doucement, d’abord des notes puis des motifs musicaux simples que je jouais au piano. Je profitais ainsi pleinement du relâchement de son corps et de la « disponibilité » que la détente venait de créer dans son esprit. (*)

(*) J’avais jadis réussi une expérience de ce genre avec un élève dont l’amusie était bien plus importante que la sienne.

Lire cette histoire dans le billet : « Problème d’oreille chez le chanteur » (titre du passage : Une petite histoire)

Lors de la répétition des petits motifs musicaux, j’avais soin de doser la difficulté des intervalles de façon à obtenir un suivi mélodique assez facile. Cela lui permettait, sans le décourager, de maintenir son attention en alerte. La forte concentration qu’exigeait cet exercice le fatiguait un peu au début mais, au bout de quelques leçons, je me suis aperçu qu’il progressait et que je pouvais augmenter la difficulté des intervalles. Il a, assez vite, pu répéter sans erreur des motifs mélodiques de plus en plus longs. Sa « mémoire musicale » aussi s’améliorait.

L’équilibre « pneumo-phonique »

Le sien était totalement défectueux. Les appuis devaient être travaillés à chaque leçon en position allongée. La « connexion souffle/voix » correcte n’était pas facile à obtenir car les mauvaises habitudes, comme chacun le sait, ont la vie dure ! Cependant, nous avancions doucement mais sûrement ! Marc coopérait de son mieux, sentant bien que « quelque chose » de positif se passait ! Dans nos séries de « cris », il a atteint assez vite le ré3, voire mi3 ! Cela lui faisait tout drôle car ni son oreille ni sa voix n’étaient habituées à de tels exploits ! En outre, lorsque la « connexion » était correcte, il était très surpris de pouvoir faire des sons relativement forts sans ressentir la moindre gêne dans sa gorge ! (*)

(*) Beaucoup d’élèves, avant lui, avaient eu cette même réaction d’étonnement !

Voir des précisions sur le « cri » dans le billet : « La technique vocale fondamentale »

Une belle avancée avec la voyelle « ô »

Je surveillais aussi très attentivement sa justesse au cours de la petite vocalisation qui avait lieu à la fin de chaque leçon. La voyelle « ô », chantée avec une couleur fermée très précise, mais sans jamais « l’enfoncer », a été pour nous un guide précieux.

Au tout début, sur des quintes ascendantes chantées en sons conjoints, ce « ô » devenait trop clair aux environs de la2 et, invariablement à ce moment-là, le son était faux. Dans un premier temps, le simple fait d’arriver à maintenir la couleur initiale (ô) de la voyelle lui rendait sa justesse, « calibrait » le son tout en améliorant son appui. Son larynx bénéficiait aussi de ce travail : cette voyelle l’aidait à se maintenir un peu plus bas !

Bientôt, la gamme entière (de « si majeur »), a pu être chantée juste, en sons conjoints. L’Appui était encore loin d’être parfait, mais cela viendrait en son temps, il ne fallait rien précipiter ! (*)

(*) Je me devais de lui enseigner vraiment les toutes premières bases de la technique vocale.

Voir le billet : « La technique vocale de base »

Les décrochages en voix de fausset

A signaler aussi que Marc, pendant assez longtemps et bien malgré lui, passait parfois en fausset en plein médium ! Dès sib2, il arrivait que sa voix décroche ! Cela m’a donné l’occasion, petit à petit de lui préciser « sur le tas », en position verticale, l’action de l’Appui (que nous travaillions par ailleurs en Taïchi à chaque leçon). Assez vite, au fur et à mesure que celui-ci s’améliorait, la voix tenait mieux et la « barrière » de ce fâcheux passage en fausset était repoussée : de sib2, elle est passée assez vite à réb3 pour disparaître bientôt complètement !

Trois mois après

Tout en continuant les relaxations, le Taïchi, les massages et la vocalisation douce, j’ai tout doucement intégré dans notre programme des exercices de gymnastique vocale ! Marc a exécuté avec beaucoup d’application tous les mouvements qu’elle comporte. Son corps, bien préparé par notre travail en amont, a reçu sans difficulté ce complément d’enseignement.

Voir le billet : « L’articulation dans le chant »

J’ai pu, avec les quintes syllabiques de la gymnastique, lui faire atteindre relativement facilement et avec justesse le do#3 puis le ré3 !

Autre constat : sa voix gagnait en tonicité de cours en cours ; le côté à la fois nasillard et guttural de son timbre s’était atténué dans de bonnes proportions grâce à une meilleure position de son larynx !

Marc était radieux et me disait se sentir des ailes après chaque leçon. Il m’a assuré également être bien plus à l’aise dans ses chansons qu’il trouvait maintenant trop graves ! J’ai saisi l’occasion pour lui conseiller de les chanter un peu plus haut ! Cela lui ferait le plus grand bien de s’habituer, le plus vite possible à des tonalités plus adaptées à sa « nouvelle » tessiture ! Nous avons choisi de les monter d’une tierce mineure (un ton et demi) dans un premier temps. Cette transposition lui faisait chanter quelques rares do#3 alors que son maximum antérieur était plutôt la2/sib2 ! (*)

(*) Il a très rapidement « intégré » ses nouvelles tonalités. Nous avons fait un essai sur quelques chansons et j’ai noté avec plaisir que sa voix sonnait mieux et beaucoup plus juste !

Le travail de la voix de fausset

J’ai toujours constaté que, dans le cas de problème d’oreille, travailler le registre de fausset améliorait la justesse de la voix pleine. Cela tient sans doute à ce que – dans le travail du fausset - l’oreille doit gérer des fréquences beaucoup plus élevées et, par là même, réagit mieux sur des tonalités plus graves.

J’avais donc entrepris, très tôt avec Marc, ce travail-là. Au début, il avait eu beaucoup de mal ! Sa voix ne voulait pas « décoller » ! Il n’arrivait même pas à « concevoir » le son lui-même. Son oreille (pour cause) n’avait jamais imaginé des fréquences aussi élevées. Nous arpégions des accords de quintes, sur la voyelle « i », en commençant sur la2 (la2 do#3 mi3 do#3 la2). Nous montions selon les possibilités du moment par demi-tons puis redescendions, également par demi-tons, le plus bas possible. (*)

(*) Cet exercice avait un triple avantage : en plus d’entraîner son oreille sur des fréquences plus aiguës, il permettait de travailler sans risque l’ouverture de la gorge et de mixer, en arrivant dans le médium, le changement de registre (fausset/voix pleine).

Bien que ce travail soit laborieux, Marc s’accrochait, sentant bien qu’il était nécessaire ! Dès que « i » a été « possible », nous avons travaillé également sur « a », toujours en fausset. À voyelle nouvelle, difficulté nouvelle ! Réussir la voyelle « a » fut encore plus ardu pour lui. Très souvent même, ce « a » ne sortait pas du tout à l’attaque. Une sorte de grognement, situé approximativement à l’octave en dessous, remplaçait le son. (*)

(*) Malgré les difficultés rencontrées, nous faisions ces exercices à chaque leçon mais en les limitant à quelques minutes pour éviter toute saturation !

Je les faisais alterner avec nos recherches de notes. Je pouvais maintenant (à la fois) augmenter la difficulté des intervalles et abréger le temps de réponse. Marc les répétait correctement et beaucoup plus rapidement. De même, il retenait et chantait des motifs musicaux de plus en plus longs. (*)

(*) Son oreille continuait sa résurrection !

Un calme de bon aloi...

Grâce aux relaxations, au Taïchi vocal et aux massages, Marc était maintenant beaucoup plus calme. De ce fait, sa concentration s’était améliorée de notable façon. Son oreille était, elle aussi, en grand progrès ; nos exercices de fausset, de répétition de notes et de motifs musicaux portaient leurs fruits.

Un jour, afin de mettre une dernière main à notre travail, je lui ai donné quelques recommandations simples d’hygiène vocale qui l’aideraient à épargner sa voix dans de nombreuses circonstances.

Voir le billet : « L’hygiène vocale »

Plus calme, Marc était aussi plus attentif et portait un intérêt de plus en plus aigu aux exercices ; ceux-ci le lui rendaient en « coulant » de mieux en mieux ! Le même phénomène avait lieu dans ses chansons. (*)

(*) Nous avions pris l’habitude d’en chanter une ou deux à la fin de chaque leçon ; il était évident que le soin qu’il apportait maintenant à son travail était tout autre ! Le résultat en était spectaculaire !

D’ailleurs, les copains de son groupe ne lui ménageaient pas leurs compliments !

Aux dernières nouvelles, il a même été décidé de refaire le CD dans les nouvelles tonalités… avec la nouvelle voix !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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