Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (103/161)

Chronique du 19 juillet 2009

La perfection obsessionnelle du chanteur

Mathieu V. ( 27 ans - chanteur classique)

Bonjour monsieur. J’ai vingt-sept ans. Je suis ténor, professionnel depuis deux ans. Mon répertoire est assez varié, allant de l’opéra à l’oratorio. C’est la diversité des problèmes que vous évoquez dans vos billets qui m’incite à vous parler de mon souci. Je ne pense pas qu’il soit technique mais mon plaisir de chanter est gâché par un mal bizarre. Voilà ! Je suis perfectionniste à un point inimaginable. Je travaille ma technique et mes morceaux plusieurs fois par jour, consacrant des heures à chaque détail, même au plus insignifiant. Ce qui est insupportable, c’est que je n’arrive jamais à me départir de cette attitude. Même en plein spectacle, je m’analyse sans cesse ; chacune des phrases que je chante est passée au crible de mon jugement et je ne suis jamais content ! C’est une véritable obsession, douloureuse et très fatigante ! On me dit que c’est bien, de me laisser aller, d’attacher moins d’importance aux choses. Or, cela m’est impossible ! Mon problème n’est sans doute pas très intéressant pour vous. J’aimerais pourtant vous parler de tout cela de vive voix. Pourriez-vous me téléphoner ? Je suis au (x). Avec mes remerciements, etc.

Ma réponse :

Mathieu. Effectivement, votre problème vocal est un peu différent de ceux dont j’ai à m’occuper habituellement, mais il est très loin d’être inintéressant ! J’ai eu, à une certaine époque, un élève qui réagissait un peu comme vous. Ce que vous me décrivez est une variété de « toc », bien embêtante, je vous l’accorde. Votre mail est très explicite et je conçois aisément que vous trouviez cette « situation » fatigante ! Je vous appelle demain pour parler de tout ça et, éventuellement prendre rendez-vous. Bien cordialement, etc.

Notre entrevue

J’ai reçu Mathieu quelques jours après. C’est un grand jeune homme brun, souriant et fort sympathique. Rien dans son attitude ne pouvait laisser penser qu’il était anxieux au point se souffrir « d’obsessions douloureuses ».

Je lui avais tout d’abord conseillé, lors de notre conversation téléphonique, de voir un neuropsychiatre, plus à même selon moi de l’aider à résoudre son problème. Il m’avait répondu qu’il ne repoussait pas cette solution mais la considérait comme « ultime ». Il désirait d’abord avoir mon avis avant d’entreprendre tout autre démarche. Il avait ajouté, en conclusion, avoir également besoin de quelques conseils d’ordre technique.

Quelques exercices

Après que nous ayons longuement parlé de son problème de « toc », Mathieu a souhaité faire quelques exercices pour avoir mon avis sur sa voix en général et son émission en particulier. Après un rapide échauffement, je lui ai fait chanter quelques arpèges de Rossini (ambitus de si1 à l’ut4), filer des sons (de sol2 à sol3) et testé son équilibre vocal avec des modulations de voyelles (de ré2 à fa#3). (*) Ces trois exercices « types » m’ont permis de me faire une idée assez précise de son émission ! La voix était longue, assez puissante et d’une très belle qualité. La technique employée était bonne dans l’ensemble mais, pour moi, incomplète pour prétendre atteindre le très haut niveau artistique. Cependant, malgré cela, je comprenais fort bien que ses réelles qualités vocales lui aient d’ores et déjà permis d’accéder à des rôles importants.

(*) Voir l’explication de ces trois exercices dans le billet : « Le cours de technique vocale type »

La lacune technique dont je parle et qui « dérangeait » ce bel ensemble vocal avait un nom : l’Appui ! Celui que Mathieu employait n’était pas le meilleur que l’on puisse imaginer ! Bien sûr, il « appuyait » sa voix, mais d’une façon qui éloignait irrémédiablement notre artiste du parfait legato qui est l’apanage des grands chanteurs. Bon musicien, très sensible, possédant un goût très sûr et une soif insatiable de perfection, il devait sentir confusément - sans pouvoir identifier le problème - que « quelque chose » n’allait pas ! (*)

(*) J’ai subodoré que son « toc » pouvait être justement cette recherche insatiable – qui était devenue obsessionnelle - de ce « quelque chose », parfaitement insaisissable pour lui dans l’état actuel de sa technique !

Effectivement, l’imprécision de son Appui lui interdisait pour l’instant de progresser ! Seulement, cela, il ne le savait pas encore ! De plus, pour couronner le tout, Mathieu était non seulement anxieux, mais impatient et très nerveux, ce qui n’arrangeait rien ! De tempérament sensible et assez fragile de surcroît, il avait sans doute facilité une obsession dont il ne pouvait maintenant se défaire. S’analysant sans cesse, il tournait en rond sans pouvoir avancer, nourrissant son « toc » bien malgré lui ! (*)

(*) Personne, apparemment, ne lui avait encore parlé de cette question d’Appui ; certes, elle était difficilement repérable, il faut le préciser, chez un chanteur de cette qualité.

Décision de travail

Ces tests vocaux m’avaient vraiment ouvert des perspectives de travail intéressantes. J’étais maintenant convaincu de posséder « l’outil » qui me permettrait de l’aider efficacement. Je lui ai fait part de tout cela en précisant que la technique d’Appui, permettant le parfait legato qui lui manquait encore, pouvait s’acquérir avec le travail. Je ne lui ai pas caché non plus que son problème de « toc » avait de fortes chances – selon moi – d’être lié à cela ! Je lui ai dit également que sa nervosité et son impatience n’arrangeaient rien et que, pour avoir une chance de résoudre complètement son problème, il serait indispensable de les réduire le plus possible !

Il m’écoutait attentivement, buvant mes paroles, comme hypnotisé ! Je devinais, le sentant soudain plus apaisé que, tout comme moi, il entrevoyait que la solution de ses ennuis pouvait avoir une approche « pratique », cessant dès lors d’être inaccessible ! Un éclat nouveau avait fait son apparition dans son regard. Avec un petit sourire, il m’a alors confié avoir eu, un moment, peur de devenir fou ! Il avait même pensé à l’hypnose pour essayer de le délivrer de son obsession. Il a enchaîné presque aussitôt :

- Voulez-vous me faire travailler ?

- Aucun problème.

- Combien de temps faudra-t-il ? Je suis libre en ce moment.

- Je n’en ai aucune idée. Trois mois, six mois, peut-être plus ?

- Qu’importe, je trouverai toujours le moyen de me libérer pour les cours. Si cette maudite chose s’atténue, je vous élève une statue !

- OK pour la statue ! Elle s’atténuera, j’en suis sûr. Cependant, nous devrons entreprendre un « travail intégral » car plusieurs facteurs sont à travailler simultanément. La détente du corps est l’un d’entre eux et pas le moindre ! Tu es très nerveux…

- Je sais, perfectionniste et nerveux !

- Nous devrons reprendre tout à zéro. L’Appui dont je te parle est à la base de tout ! Il joue également sur le calme…

- J’en suis conscient.

- Il serait peut-être judicieux, pour mettre toutes les chances de notre côté, que tu consultes tout de même un neuropsychiatre ?

- Je n’y tiens pas, du moins pour l’instant.

Je n’ai pas insisté. Nous avons décidé de commencer les leçons (de deux heures) la semaine suivante.

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premiers cours

Mathieu n’avait jamais fait de relaxations. Il a découvert, lors de cette première expérience, combien il était tendu intérieurement. Il est arrivé à se relaxer un peu mais ce fut assez laborieux !

Plusieurs cours ont été nécessaires pour obtenir une détente satisfaisante !

Les exercices de « Taïchi » qui suivaient les relaxations me confirmaient (de visu, cette fois-ci) que l’Appui qu’il employait couramment n’était vraiment pas ce qu’il y avait de mieux. Il « expirait » assez correctement côtes écartées mais l’impulsion abdominale précédant chaque attaque était mal dirigée, gênant la liberté du périnée par une pression intra-abdominale inadaptée.

Aucune connexion profonde vraiment correcte n’avait lieu. (*)

(*) Il est certain que de nombreux chanteurs d’opéra ont fait de belles carrières sans se soucier de leur périnée. Les voix « bien ouvertes » possèdent d’instinct le geste adéquat. Mais, indiquer la bonne « connexion » à un chanteur qui ne l’a pas lui ouvre des « perspectives » qu’il est loin de pouvoir imaginer !

Pour avoir de nombreuses précisions à ce sujet, voir les billets suivants :

- « Respiration et Appui vocal »

- « L’Appui vertical »

- « Comment doit-on respirer ? »

- « La respiration du chanteur »

Retour à un travail de base

Bien que chanteur relativement chevronné, Mathieu a très bien compris qu’un retour aux sources était la seule façon de remettre les « compteurs à zéro » ! Nous avons repris au tout début les bases mêmes de l’émission vocale. Je ne lui ai rien épargné, lui demandant de se comporter comme un parfait débutant. Il a accepté le rôle ! Nous avons, entre autres, imité le « bébé crieur », un exercice très important qui permet de retrouver les bases naturelles de l’émission vocale. Je lui faisais prendre conscience de son périnée dans le cri réflexe. Le travail consisterait plus tard à domestiquer ce geste spontané, lorsqu'il serait repéré et bien ressenti.

Des explications détaillées sur cet exercice se trouvent dans le billet :

« La technique vocale fondamentale »

Mathieu, comme je l’avais pensé, avançait vite. Sa compréhension était parfaite et, surtout il se laissait aller, ne doutant pas une seconde du résultat final de notre « thérapie » ! Il découvrait des sensations qui, loin d’occulter celles qu’il avait acquises auparavant, les complétaient ! Les « cris divers », réalisés en position allongée, devinrent vite chez lui de beaux sons de plus en plus naturellement émis. Sa nature profonde le portait toujours à vouloir perfectionner sans cesse tout ce qu’il apprenait mais, pour l’instant, je ne m’en plaignais pas ; il était en train d’acquérir les outils qui l’aideraient ensuite à relativiser ! Je lui répétais souvent, lorsqu’il était bien détendu :

- Tu sais, le mieux est toujours l’ennemi du bien !

Je croisais les doigts pour que ce « Mantra » nous aide un peu dans notre tâche !

La vocalisation

Elle occupait les trois derniers quarts d’heure de nos leçons qui étaient, je le rappelle, de deux heures. Nous faisions un cours vocal type en insistant beaucoup sur les exercices de messa di voce, de modulation de voyelles et naturellement sur les attaques. (*)

(*) Ces exercices sont expliqués dans le billet : « Le cours de technique vocal type »

Mathieu se concentrait au maximum pour obtenir des attaques de qualité, réalisées à la fois piano et en Appui ! Pour être correctes, ces attaques doivent être anticipées, dans la seconde qui précède l’éclosion de la sonorité, par une légère sensation de tension, très bas, au niveau de la symphyse pubienne. Il s’agit d’une impression très subtile, presque impossible à expliquer avec des mots. Nous avions beaucoup travaillé cela en Taïchi. Cette tension préparatoire est presque imperceptible mais détermine une attaque très spécifique (*)

(*) Il ne s’agit en aucun cas d’une « rentrée du ventre » même légère, qui détruirait infailliblement le bon départ du son !

Six mois après

Maintenant, Mathieu était capable de parcourir pratiquement l’ensemble de sa tessiture en messa di voce correcte. Les attaques pouvaient être faites dans un piano parfaitement appuyé ; le crescendo, de ce fait, gagnait en tenue, en consistance et en couleur, permettant un decrescendo très soutenu, sans aucun lâchage. Il était évident que le calme intérieur qui avait progressivement fait son apparition chez lui facilitait grandement les choses. (*)

(*) Son corps, en statique de chant, restait parfaitement serein pendant les exercices.

Au début, lors de nos premières vocalisations, je sentais que Mathieu mourait d’envie de recommencer trois ou quatre fois la même attaque… pour l’améliorer ! Quelquefois, n’y tenant plus, il stoppait l’exercice de lui même et le recommençait sous maints prétextes futiles ! Il n’a pas renouvelé cette expérience souvent ! Je lui ai fermement fait comprendre que c’était à moi et non à lui de décider si l’exercice était réussi ou non ! Il me fit un peu la tête certaines fois mais ça n’allait jamais loin. Il sentait bien que j’avais raison ! (*)

(*) Je n’ai jamais cédé à ses demandes ! Il a très vite compris la leçon… recommençant seulement quand je lui demandais de le faire !

Ces petits problèmes passagers n’altéraient pas sa confiance. Il avait fini par admettre que, si je ne le reprenais pas, c’est que c’était bien ! De mon côté, j’avais de moins en moins de choses à dire ! Un jour, il m’a pourtant « lancé », après qu’il eut chanté assez longtemps sans un mot de ma part :

- Vous ne me dites plus rien !

- C’est que, vois-tu, il n’y a rien à dire ; ce que tu as fait était bien !

- Pourtant, je pensais que…

- Tu penses trop, fais-moi confiance !

- C’était vraiment bien ?

- Mais oui !

- Quelque part, je le pensais aussi !

- Tu vois ? Alors, pourquoi se fatiguer à recommencer dix fois ?

- C’est vrai !

Retour de spectacle

Depuis que nous nous voyions, Mathieu avait, bien sûr, dû assurer plusieurs représentations. Il me disait être de moins en moins « prisonnier » de son « toc ». Il prenait soin de faire sa voix avant le spectacle avec nos exercices habituels. Sur mon conseil, il s’était donné un temps pour cela (vingt minutes) qu’il ne devait dépasser sous aucun prétexte.

- Pendant mon échauffement, je m’imagine au cours, comme si vous étiez là ! De cette façon, je me prends moins la tête ! Si je sens venir « la chose », je pense très fort à vous ! Les trois quarts du temps, je m’en tire assez bien !

- Et pendant le spectacle ?

- C’est nettement moins fort qu’avant. Je me sens mieux dans mon corps. Comment dire ? Plus lourd, plus stable !

- C’est une très bonne chose ! Et ta voix ?

- Beaucoup mieux. On me dit que je fais des progrès, que je suis plus calme. Je « pense » toujours un peu tout en chantant, mais infiniment moins ! De ce fait, je me concentre davantage sur mon rôle.

- Je crois que nous tenons le bon bout.

Malgré l’immense amélioration constatée, Mathieu avait désiré continuer le travail couché. Je constatais avec bonheur, pendant le Taïchi et les massages qui suivaient, que les tensions physiques (trapèzes, plexus solaire et ventre notamment) étaient en nette régression. L’Appui était parfaitement réalisé en position couché ; tous ses « chacras » restaient ouverts. (*)

(*) J’entends par là qu’aucun blocage ne venait perturber l’émission, qu’elle soit réalisée forte ou piano.

Un air, sept mois après

Nous avons décidé un petit exercice supplémentaire : celui de chanter un air lyrique à la fin de chaque leçon. Tout comme au théâtre, Mathieu devait se soumettre à une « mise » en scène facile pendant cet exercice. Un pianiste participait à cette séquence afin d’assurer l’accompagnement de qualité professionnelle indispensable.

J’ai constaté alors que notre travail, à quelques petits ajustements prêts, tirait à sa fin ! Mon chanteur montrait une sûreté vocale très convenable. Il me confirmait d’ailleurs qu’il ressentait à peine les impressions négatives qui l’habitaient auparavant. (*)

(*) Maintenant, son chant lui convenait !

Pour pérenniser vraiment le résultat obtenu, Mathieu a souhaité continuer son travail avec moi. Il prenait une leçon toutes les fois que son emploi du temps le lui permettait. Je le voyais en moyenne deux fois par mois. Cela a duré longtemps…

Epilogue

L’histoire de Mathieu est terminée. Son extraordinaire collaboration m’a permis d’enrichir mon expérience de pédagogue. C’était l’un des premiers cas de « Toc vocal » qu’il m’avait été donné de suivre d’aussi près. D’autres, moins spectaculaires, ont suivi.

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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