Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (104/161)

Chronique du 25 août 2009

Périnée et projection vocale

Alexandre Z. ( 27 ans – baryton)

Bonsoir monsieur. J’ai lu nombre de vos billets et je me permets de vous soumettre une question qui me tient à cœur. Je suis chanteur lyrique semi-professionnel et je reçois de nombreuses critiques au sujet de ma voix qui porte mal. Pourtant j’ai pris des cours de chant, très sérieusement, avec monsieur (X), ancien ténor de l’opéra que vous connaissez sûrement. Il ne m’a jamais fait aucune remarque à ce sujet. Je pense donc que ma technique doit être à peu près correcte. J’ai lu avec attention votre billet « Ma voix ne porte pas » et aussi celui relatif au trac (je l’ai beaucoup). Ils m’ont vraiment intéressé et décidé à vous demander une entrevue pour un bilan vocal. Peut-être verrez-vous une solution à mon problème. Je suis au n°(X). Bien cordialement. Alexandre.

Les billets consultés par Alexandre :

« Ma voix ne porte pas »

« Le trac »

Ma réponse :

Bonsoir Alexandre. Je vous remercie de votre mail dont je viens de prendre connaissance. La portée d’une voix dépend de multiples facteurs. Le trac notamment peut jouer énormément sur elle, même si la technique employée est relativement correcte ! Il faut déterminer avec précision ce qui, chez vous, pourrait avoir un impact déterminant sur votre chant. Il peut aussi exister plusieurs facteurs étroitement imbriqués ! Par exemple, un défaut technique passé inaperçu + un petit problème ORL + le trac dont vous me parlez, peuvent constituer un cocktail des plus gênants. Je vous appelle demain pour que nous décidions d’un rendez-vous pour parler de tout ça et faire des tests. Bien cordialement. Jean Laforêt.

Le bilan vocal d’Alexandre

La semaine suivante, j’ai reçu Alexandre pour un bilan vocal. C’est un jeune homme charmant, possédant une excellente éducation et ayant fait des études supérieures. Néanmoins, ce qui l’intéresse par-dessus tout est la carrière lyrique qu’il compte bien avoir l’occasion d’entreprendre. Il prend pour cela, depuis deux ans, de nombreux cours de chant pour s’assurer une technique vocale solide, ainsi que des cours de danse et de théâtre. En somme, il fait tout ce qu’il faut pour avoir le plus possible de cordes à son arc et il a bien raison. Pour l’instant, il participe souvent à de petits spectacles allant de la comédie musicale à l’opérette légère. Quand ils sont sonorisés, il n’a aucun problème ; sa voix convient bien et on lui confie parfois des rôles intéressants, d’autant que son physique est particulièrement « canon » ! Seulement, il a conscience (et on le lui dit) que sa voix chantée – bien qu’agréable et juste - porte très insuffisamment s’il n’y a pas de sonorisation (ça arrive souvent). Dans le texte parlé, ce défaut est également perceptible mais dans des proportions moindres ! Depuis quelque temps, ce problème l’obsède vraiment. Il espère que je pourrai l’aider à trouver une solution.

Premier test

J’ai demandé à Alexandre de chanter quelques phrases de son choix, a cappella, pour me faire une idée de son émission. Il a choisi un extrait de « Phi-Phi », la célèbre opérette de Christiné, dont il avait travaillé un air en vue d’une audition. J’étais en « terrain connu » car j’avais souvent chanté le rôle d’Ardimédon au cours de ma carrière. C’est justement l’air d’entrée de ce personnage (Pour l’amour, etc.) qu’il a entonné après avoir tapé la note de départ sur le piano.

Son chant était vivant et juste et son œil avait l’éclat qu’il fallait pour l’interprétation ; celle-ci, à la fois intelligente et racée, m’a beaucoup plu. En revanche, sa voix, comme freinée, ne sonnait pas bien. Le corps ne « vivait » pas ! Sa respiration m’a paru inexistante, comme figée !

Pour éclaircir ce mystère, j’ai demandé à Alexandre de se mettre torse nu et de libérer son ventre de tout serrage, afin d’avoir un regard plus précis sur ses mouvements respiratoires. S’étant exécuté, il a repris une partie de son air. J’ai « vu » alors ce qui se passait. Soit par souci d’élégance (attitude travaillée en cours de danse ?), soit par méconnaissance totale de la respiration abdominale, il gardait son ventre rentré et contracté presque constamment pendant qu’il chantait. (*)

(*) Habillé, cela passait inaperçu ; en fait, il ne prenait que très peu d’air et chantait ventre rentré sur une contraction pratiquement constante ! Or, une légère réactivation diaphragmatique « souple », même pour les toutes petites reprises d’air, est une chose indispensable.

Il faudrait travailler cela sérieusement mais quelque chose me disait que ce défaut n’était qu’une conséquence et n’expliquait pas à lui seul son problème de portée vocale ! (*)

(*) J’avais connu des chanteurs ayant le ventre et le buste contractés à souhait et dont la voix portait plus.

Son articulation était assez bonne dans l’ensemble. Il faudrait aussi l’améliorer car, trop accusée, elle gênait un peu la projection vocale. Cependant, ce défaut n’était encore qu’un « détail ». Certes, il faudrait « peaufiner » sa façon de prononcer mais, en aucun cas, il ne pouvait s’agir de la cause principale de son problème. Il fallait continuer à creuser…

Second test

Pour ce deuxième test, j’ai demandé à Alexandre d’appeler (en criant) quelqu’un qui se trouverait assez loin de lui. Je pratique souvent ainsi pour contrôler l’impact de la voix « d’appel ». C’est un cri réflexe (sans aucune préparation) que je souhaitais entendre. Tout d’abord, il a contrôlé plus ou moins son émission, puis, suivant mon exemple, il s’est lâché tout à fait. Un « EP ! » très sonore a jailli de sa gorge, complètement déployée cette fois-ci. Il a été très surpris de s’entendre crier aussi fort. Moi, je commençais à comprendre…

Quelques exercices

Quelques exercices très basiques ont suivi : arpèges avec des voyelles différentes, tenues diverses, etc. Immédiatement, la voix d’Alexandre a retrouvé son côté freiné et confidentiel ; elle était de nouveau comme contrainte et un peu étriquée. Cela dit, il vocalisait facilement dans un ambitus allant de la1 à sol3.

Je l’ai également fait chanter en position penchée en avant, tête et bras lourds, pour faciliter la détente de son ventre (dans cette position, le centre de gravité se déplace et favorise une meilleure respiration abdominale). Je suis parvenu ainsi à obtenir une certaine amélioration. Malheureusement, la solution n’était pas encore là ! Même avec un abdomen un peu plus détendu à l’inspiration et donc, de ce fait, un Appui sensiblement meilleur à l’émission, son fameux « frein vocal » était encore présent.

Mes déductions

Ces exercices-tests terminés, la « cause première » des ennuis d’Alexandre s’est imposée à moi par élimination ; j’avais désormais une idée relativement précise de son problème principal et de la façon d’en venir à bout. Il a été étonné de m’entendre dire que, selon mes déductions, son gros souci de portée vocale semblait dû, en grande partie, à une inhibition purement physique : un blocage du périnée !

Je lui ai expliqué que la différence énorme « d’impact » entre sa voix d’appel - qu’il n’avait pas contrôlée - et les exercices qui avaient suivi (qui l’étaient), indiquait avec certitude qu’il installait un blocage important pour les chanter. Je lui ai dit être à peu près sûr – le test en position penchée ayant été négatif - qu’un blocage du périnée était à l’origine de son problème. J’avais déjà connu des cas à peu près semblables. (*)

(*) Le chant est un cri contrôlé ! Le contrôle (l’Appui) doit exister, bien évidemment, mais le cri qu’il est censé contrôler doit exister aussi ! Il faut savoir que, même dans le cas où un Appui est excellent (ce qui n’était pas le cas ici), si le départ du son est déjà freiné en amont (plancher pelvien constamment contracté pendant l’émission en l’occurrence), la voix n’a aucune chance de s’extérioriser normalement.

Ce blocage du périnée, s’il existait chez Alexandre (ce dont je ne doutais pas) était certainement inconscient. Il devait donc être mis en lumière et « corrigé » sous peine de tourner en rond ! En effet, seule une prise de conscience du « phénomène » par l’intéressé pouvait amener un changement d’attitude. Sans cela, tous les exercices vocaux de la terre n’auraient pas le résultat attendu ! A ce propos, il m’a appris qu’on lui avait conseillé de « bien serrer les fesses » pour assurer ses aigus. Mal compris, ce « geste » avait pu être à l’origine de son problème actuel. (*)

(*) Ce blocage expliquait en partie que son ventre reste « rentré et contracté » pendant l’émission. La partie supérieure du hara (l’épigastre) bénéficiait aussi de ce traitement de « défaveur » en demeurant également crispée ; or, une bonne technique d’Appui occasionne au contraire un bombement relativement souple de l’épigastre pendant l’émission !

Décision de travail

Elle a été, bien sûr, celle d’un « cours vocal intégral ». C’était la seule façon de régler efficacement – entre autres choses - ce problème, plus fréquent qu’on ne le croit généralement. Il était indispensable qu’Alexandre « sente physiquement » cette contraction inopportune pour apprendre à « la corriger ».

Voir les billets : « Le chant thérapie, un cours vocal intégral » et aussi : « La technique vocale fondamentale »

Les premiers cours

Ils se sont remarquablement passés ! Alexandre, hyper-motivé, a coopéré à fond pour que notre travail soit le meilleur possible. Il s’est prêté avec la meilleure volonté du monde à la relaxation et aux nombreux exercices de « Taïchi » qui lui succédaient. Le massage (très apprécié) qui venait ensuite l’a beaucoup aidé à relâcher de multiples tensions qui, partant de son abdomen, l’habitaient tout entier. De nombreux bâillements très profonds ponctuaient presque toujours ce travail. (*)

(*) Il a eu rapidement une conscience de plus en plus aiguë de ces tensions et a pu cerner assez vite celle – plus particulière - qui concernait son périnée.

Sa différence de vitalité était énorme entre son arrivée au cours et son départ à la fin de la séance.

- J’arrive complètement stressé et je me sens en pleine forme au moment de partir !

- Comme plus « ouvert » ?

- C’est exactement ça, mon corps est plus ouvert, plus libre et plus fort !

Voici un des exercices que nous faisions, juste après la relaxation proprement dite. (*)

(*) C’est une technique connue de contractions suivies de relâchements qui permet de travailler sélectivement la détente de chaque membre.

Une fois notre relaxation terminée, et avant tout autre exercice, je demandais à Alexandre, après une légère inspiration abdominale, de contracter entièrement son bras droit, poing serré (uniquement son bras droit, à l’exclusion de tout autre partie du corps).

Il gardait la contraction environ cinq secondes. Elle était suivie à l'expiration d’un relâchement total, d’une durée approximativement égale. Nous faisions ces contractions trois fois.

Je procédais de même avec le bras gauche, puis avec les deux bras ensemble.

Ensuite, c’était la fesse, la cuisse et la jambe droite qui étaient contractées ensemble (toujours à l’exclusion de toute autre partie) pendant cinq secondes suivies du relâchement.

Je procédais de même avec le côté gauche, puis avec les deux côtés à la fois.

L’exercice s’adressait ensuite, souffle bloqué en inspiration abdominale, au corps tout entier.

La contraction du périnée

Cet exercice consiste, après avoir inspiré et bloqué son souffle, à contracter consciemment son périnée pendant cinq secondes puis à le relâcher pendant un temps équivalent (*)

(*) La contraction du périnée est ressentie comme une action destinée à arrêter volontairement le jet d’urine. C’est un stop-pipi !

Avec Alexandre, nous reprenions ce « geste » plusieurs fois. Les temps de contraction et de détente, progressifs, étaient respectivement de cinq, dix, quinze et vingt secondes. (*)

(*) Cet exercice très simple avait pour but de lui faire prendre conscience de son plancher pelvien et de ce qu’étaient sa contraction et son relâchement.

Venait ensuite le travail d’expiration contrôlée.

Cet exercice consiste, après une inspiration abdominale, à contracter le ventre sans le rentrer (toutes les autres parties du corps - périnée y compris - restant relâchées) puis à souffler doucement et complètement « en maintenant la contraction ».

Ensuite, après une tenue de dix secondes « à vide » (c’est long) le relâchement des muscles expirateurs provoque une prise de souffle abdominale assez importante. On peut reprendre également ce « geste » trois fois. (*)

(*) Attention, je me répète : le corps doit rester totalement détendu – périnée y compris - pendant tout ce travail abdominal !

Trois mois après

Maintenant, entre autres progrès généraux, Alexandre avait une idée exacte du jeu de son périnée. Si, auparavant, il le maintenait - bien malgré lui – presque toujours contracté, il évitait maintenant facilement cette erreur.

Les exercices que nous faisions alors lui facilitaient encore la tâche car ils portaient presque exclusivement sur la bonne réalisation de « l’Appui vertical ». Or, cet Appui, pratiqué dans les règles, réclame une légère contraction – souhaitée, celle-là – située (au départ) près de la symphyse pubienne. Alexandre, concentré sur la bonne réalisation de cet Appui « oubliait » de ce fait totalement son périnée !

L’Appui vertical provoque la poussée verticale ascendante du souffle, indispensable à toute bonne technique de chant. (*)

(*) Ces exercices sont expliqués en détail dans le billet : « L’Appui vertical ».

L’articulation

Comme dit plus haut, Alexandre avait la fâcheuse habitude d’articuler trop. Cela venait, bien sûr, d’un souci louable : celui d’être bien compris. On dit, en terme de métier, qu’il « saucissonnait » ! Il a appris assez vite que l’on peut parfaitement être « compris » sans pour cela faire sans cesse de grands mouvements de lèvres et de bouche.

J’aime bien, pour cela, distinguer « articulation » et « prononciation » : il est possible et souhaitable de bien prononcer sans trop articuler ! (*)

(*) Une « articulation » très exagérée des consonnes gêne le « flot » vocal. La priorité doit être laissée aux voyelles. Ce sont elles qui représentent le véhicule ; les mots doivent l’emprunter pour voyager… mais sans l’alourdir par une articulation trop présente ! Tout est question de dosage !

Notons que la gymnastique vocale, que je préconise souvent, « exige » une articulation très exagérée. Dans ce cas, le but recherché est formateur (notamment le travail des muscles du visage et des maxillaires) ; cette « articulation exagérée » doit être remplacée dans les morceaux par une « prononciation » plus conforme.

Nos exercices de prononciation

Tout d’abord, notre travail a consisté à pratiquer des modulations de voyelles variées : a/é/i/ô/u/i – u/ou/on/an/â et aussi, sur une seule expiration : a/é/i/ô/u/ou/on/an/ain/â

Nous les avons chantées dans un ambitus « confortable » : de fa2 à ré3, avec quelques incursions coiffant le deuxième passage (mib3/mi3/fa3).

Ces exercices sont expliqués dans le billet : « Le cours de technique vocale type »

Une fois ces modulations correctement exécutées, le travail a consisté à placer une consonne devant chacune des voyelles et à chanter ces modulations très legato.

Cela donnait par exemple, avec la consonne « L » : La_lé_li_lô_lu_li. (*)

(*) J’avais choisi d’alterner les consonnes B M L. On peut, bien entendu, en préférer d’autres suivant les problèmes de telle ou telle personne !

Le but recherché est d’obtenir une compréhension nette de chaque « mot » de la phrase musicale ainsi crée, sans altérer la qualité du legato. Celui-ci doit rester le plus parfait possible. Il faut pour cela prendre un léger appui sur le voisement de chaque consonne sans interrompre le débit régulier du souffle. On peut ensuite compliquer l’exercice par l’exécution de mots plus longs puis de phrases entières.

L’Appui abdominal joue ici un rôle primordial de régulation !

On trouvera dans le billet : « L’attaque du son », la manière de se servir du voisement des consonnes.

Phi-Phi

Il y avait maintenant douze mois qu’Alexandre suivait mes conseils. Il était vraiment temps – malgré la passion qu’il montrait pour la technique - de mettre « un morceau » en chantier afin d’avoir un véritable exercice d’application. Nous avons choisi l’air d’entrée d’Ardimédon (Phi-Phi) qu’il avait chanté à son bilan.

Je connaissais pertinemment le risque que cela représentait car on a tendance à reproduire les défauts qui ont été patiemment installés auparavant ! Il avait chanté souvent cet air avec des contractions inopportunes, une articulation exagérée et quelques autres défauts divers ! Qu’importe, on allait bien voir ! Il devrait faire doublement attention et ce n’était pas plus mal. De toute façon, je serais là pour rectifier si besoin était !

Nous avons travaillé « a cappella », phrase par phrase. Je surveillais d’une façon drastique le bon déroulement des opérations. Il y a bien eu quelques petits ratages « par-ci par-là » mais rien de bien grave !

C’était un fait : la voix d’Alexandre sonnait d’une façon beaucoup plus homogène et, surtout, « portait » ! Dans son cas, je dois même ajouter qu’elle était devenue très performante !

Le trac

Il avait disparu progressivement et presque complètement. Alexandre avait eu quelques contrats pendant notre période de travail (dont trois sans sono). Il me disait ressentir toujours une certaine émotion avant d’entrer en scène (et surtout de commencer à chanter) mais que cela n’avait rien à voir avec le trac qui le paralysait auparavant. Ses proches le trouvaient en grands progrès.

L’Appui vertical et la détente du périnée avaient, entre autres, réalisé ce miracle !

Epilogue

La voix d’Alexandre est maintenant placée sur de bons rails ; mon chanteur ne peut que continuer à progresser. Il a oublié complètement son souci de portée vocale et peut désormais prétendre à des rôles importants, avec ou sans micro. Il a toute confiance en ses capacités vocales.

Il est sûr de lui !

Cela se concrétise car, aux dernières nouvelles, il a reçu des propositions intéressantes à la suite d’une audition.

Cela n’est pas étonnant. Il possède désormais, en plus de son très beau physique et de ses qualités de comédien et de danseur, la corde - vocale - qui manquait à son arc !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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