Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (105/161)

Chronique du 13 septembre 2009

Quelle est ma tessiture ?

Nicolas V. (22 ans – étudiant en chant)

Bonjour monsieur. Je viens de découvrir votre site qui m’a vraiment intéressé. Je me suis décidé à vous contacter tout de suite. J’ai vingt–deux ans, je suis au conservatoire de (x) depuis deux ans et, bien que j’adore chanter et que je travaille beaucoup, je n’arrive pas à progresser. J’ai l’impression d’avoir une bonne voix, mais j’ai beaucoup de difficultés pendant les cours. D’après mon professeur, je suis baryton-basse. Je chante en ce moment : Vergin tutto amor, Non più andrai et aussi, en français, l’air de Valentin de Faust. J’aimerais faire un bilan avec vous pour savoir exactement où j’en suis et si mon orientation est bonne. Mon téléphone est le (x). Bien sincèrement. Nicolas

Ma réponse :

Bonsoir Nicolas. Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Je ne peux naturellement rien vous dire avant de vous avoir entendu. Vous adorez chanter, me dites-vous ? C’est l’essentiel ! Surtout, gardez l’espoir ; il existe sûrement une solution. Je vous appellerai demain sans faute pour que nous prenions rendez-vous. Bien cordialement. Jean Laforêt

Bilan vocal de Nicolas

J’ai reçu Nicolas un soir de la semaine suivante. J’ai vu arriver, très à l’heure, un grand garçon à crinière blonde et à l’allure très décidée, tenant un cartable que j’ai supposé bourré de partitions ! J’ai su, un peu plus tard, que je ne m’étais pas trompé ! Après qu’il m’ait expliqué par le menu l’ensemble de ses soucis et répondu à quelques questions destinées à mieux le situer, nous sommes passés aux tests vocaux. (*)

(*) Pour résumer notre conversation en quelques mots, Nicolas est un jeune garçon vraiment fou de chant lyrique. Seulement, la concrétisation de sa passion se heurte à des limites vocales qu’il ne peut surmonter. Malgré une voix assez bonne, l’aigu est souvent trop haut pour lui et le grave… un peu trop grave ! Il fait des efforts incessants pour améliorer sa technique mais, apparemment, rien n’y fait ! De surcroît, il est très nerveux, ce qui n’arrange rien !

Nos tests

Pour commencer, Nicolas m’a chanté « a cappella » le début de « Non più andrai », des Noces de Figaro. Dès les premières phrases, j’ai su qu’il ne chantait pas dans une tessiture qui lui convenait. Ses sons étaient tubés et artificiellement grossis. Il voulait me donner un autre exemple avec Faust. Je lui ai répondu gentiment que c’était inutile et qu’il valait mieux continuer notre bilan avec quelques exercices. Je lui ai demandé de m’indiquer ceux qu’il faisait au conservatoire. Comme je m’y attendais, il s’agissait d’exercices de base, au demeurant excellents s’ils sont faits avec une bonne technique (gammes, arpèges, tenues). (*)

(*) En effet, seule la manière d’exécuter un exercice est importante. Il n’est qu’un support et ne se révèle efficace que si la « technique d’émission » employée est bonne !

Après un petit échauffement très simple, nous avons fait quelques arpèges d’accords parfaits sur différentes voyelles (ambitus la1 à mi3) et filé des sons sur « a » (de mi2 à do3). Je lui ai également demandé de chanter la modulation (aéiôui) pour me faire une idée de l’homogénéité de son émission dans le médium et haut-médium (de fa2 à do3).

Ces investigations m’ont parfaitement éclairé sur le travail à accomplir avec lui ! C’était simple, il fallait tout reprendre ! En bref : non seulement il se servait très mal de son souffle mais, plus grave, sa voix n’atteignait pas la bonne place vocale. De ce fait, les voyelles manquaient cruellement d’harmoniques aigus. Il chantait avec une voix déformée, beaucoup trop sombre ; les sons, pâteux, résonnaient dans ses joues ! (*)

(*) Mal dirigées, les sonorités n’atteignaient pas la place de résonance.

Voir le billet : « La place de la voix »

Cela me rappelait un peu certains artistes lyriques, qui, voulant chanter des rôles trop lourds pour eux, gonflent, élargissent et sombrent leurs sonorités pour tenter de donner le change ! C’est du moins ce qu’ils espèrent mais… personne ne s’y trompe ! Leur résonance devient vite « aléatoire » et leur chant poussif ; ces « exploits » répétés débouchent presque inéluctablement sur une voix qui bouge ! Beaucoup de carrières prometteuses ont été ainsi prématurément compromises (*)

(*) Pour un jeune étudiant, ce défaut est vraiment très grave car il inscrit « dès le début de ses études » des habitudes extrêmement nuisibles pour sa voix ; elles sont « limitatives » dans un premier temps (le cas de Nicolas) et peuvent, en perdurant, lui interdire tout espoir de chanter un jour correctement !

- Pourquoi sombres-tu autant tes sons ?

- Pour obtenir les bonnes couleurs de l’aigu.

- On t’a dit de faire ainsi ?

- Oui ! Et, surtout de bien couvrir mes ré !

- Bien sûr ! Avec ton ventre, comment procèdes-tu ?

- Dès que mon souffle est pris, je le bloque en contractant mes abdominaux.

- Fais-moi voir comment.

Nicolas m’a fait une démonstration que j’ai contrôlée avec une pression de la main. Déjà naturellement très musclé, son ventre se « bétonnait » complètement avant de faire le moindre son, entraînant même, « par sympathie », la contraction de son buste.

- On t’a demandé de contracter ton ventre ainsi ?

- Mon professeur m’a dit de bien tenir mon ventre avec mes muscles en chantant.

- Il a vérifié ta façon de faire ? -

- Non.

- Il faut effectivement arrêter son souffle… mais pas de cette façon-là ! Autre chose : où places-tu ta voix ?

- Dans le masque.

- Où est-il ?

- Là, devant !

Il me montrait son nez.

- Comment fais-tu ?

- ????

- D’accord !

Je lui ai ensuite demandé de crier fort, comme pour appeler quelqu’un se trouvant assez loin. Ne pensant plus à sa « technique » et libérant spontanément sa voix, il a lancé un appel vibrant, approximativement sur un sol#3 ! J’en avais assez entendu…

Mes déductions

J’ai parlé très franchement à Nicolas. Sa passion pour le chant me plaisait et je pensais très sincèrement qu’un bon travail pouvait rattraper son émission défaillante.

Je lui ai dit avec gentillesse, mais sans ambages, que sa voix me paraissait encore intacte (pas abîmée dans sa structure) mais que, pour garder ce capital, il était urgent d’amender complètement sa technique de chant ! J’ai ajouté que ni sa place vocale ni son Appui (les deux pôles les plus importants de l’émission vocale) n’étaient corrects ! Que sa voix, malgré son jeune âge, paraissait déjà vieille et poussive !

Pour terminer, je lui ai également fait part de mes doutes quant à sa classification de baryton-basse. J’ai souri pour lui dire finalement :

- A part tout ça, et encore quelques petites choses par-ci par-là, tout va bien !

- C’est vraiment à ce point ?

- Malheureusement oui ! Il y a aussi ton état nerveux qui n’arrange rien !

- Je sais, je suis une boule de nerfs !

- Tu fais du sport ?

- Oui, de la « muscu » et de la natation. Mais ça ne me calme pas !

Cependant, loin d’être désespéré, Nicolas me donnait l’impression d’être comme délivré ! Il paraissait satisfait d’entrevoir une issue possible à son problème. A la fois plein d’espoir et un peu inquiet, il m’a dit :

- Si je prends des cours très sérieusement avec vous, pensez-vous que l’on puisse rattraper tout ça ?

- Si tu m’écoutes, oui ! Tu as une bonne structure vocale. Il faut remettre ta voix en place, ainsi que ta respiration et ton Appui. Tout cela est imbriqué et constitue le geste vocal !

- Ce sera long ?

- Tu sais, les mauvaises habitudes ont la vie dure. Il faut les attaquer à la base ! Il est par exemple exclu, si nous travaillons ensemble, que tu continues à fréquenter le conservatoire au moins pendant quelques mois ! Si tu veux un résultat probant, il est indispensable de te consacrer uniquement à ta rééducation.

- Je peux comprendre ça. Il n’y aura pas de problème, les vacances sont dans une semaine !

- C’est vrai, tant mieux !

- Quand pouvons-nous commencer ?

- La semaine prochaine ?

- OK !

- Tu verras ensuite ce qu’il convient de faire à la rentrée.

Décision de travail

Nous avons opté pour un « travail intégral » pour mettre toutes les chances de notre côté. C’était en effet le meilleur moyen pour Nicolas de récupérer sa « vraie voix » en laissant « au vestiaire » tout ce qu’il avait mal construit jusqu’alors ! Il fallait vraiment revoir tous les « fondamentaux » !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un cours vocal intégral »

Les premiers cours

Les premières relaxations ont montré un Nicolas vraiment très tendu. Sa respiration – rapide et superficielle - ne se calmait qu’au bout d’un temps assez long. Pendant le « Taïchi » qui suivait, les d’exercices (concernant le souffle et l’Appui) montraient tous une contraction importante de la région abdominale incluant le plexus solaire. La région épigastrique était même douloureuse à la moindre palpation ! Il m’a confirmé ressentir souvent une douleur à cet endroit précis.

Note :

Malgré les difficultés réelles que nous rencontrions à cette période-là, je consacrais toujours – à la fin du cours - un petit quart d’heure à une vocalisation simple où la place vocale et les attaques étaient spécialement travaillées.

Trois mois après

C’est à peu près le temps qu’il a fallu à Nicolas pour se détendre de façon vraiment satisfaisante. Maintenant, son corps s’abandonnait complètement et, « s’ouvrant » de mieux en mieux, commençait à respirer « de partout ». Sa douleur au creux épigastrique (en fait, un blocage du plexus) avait diminué progressivement puis avait disparu ; sa respiration, devenue beaucoup plus calme et plus profonde, favorisait désormais – entre autres - les « soupirs » thoraciques que je fais pratiquer en début et en fin de relaxation. (*)

(*) Ces « soupirs », très relaxants, étaient parfaitement impossibles au tout début car Nicolas n’arrivait pas à associer harmonieusement, dans une respiration complète, le souffle abdominal et le souffle thoracique.

Les cris

Son corps, maintenant parfaitement « disponible », nous a enfin permis de travailler efficacement, en position allongée, la respiration abdominale profonde et les « cris réflexes ». Assez vite réussis, ces derniers nous ont été d’un grand secours. En effet, Nicolas n’avait pas le loisir de « truquer » son émission à ce moment-là ! Il a été un magnifique « bébé-crieur » (*) ! Cet exercice m’a conforté dans l’idée qu’il était loin d’être baryton-basse ! J’ai pensé qu’il pouvait être baryton lyrique ou, peut-être – qui sait ? - ténor ! A ce moment-là, je ne lui ai rien dit de ces déductions, sachant pertinemment qu’il fallait attendre un peu pour être fixé !

(*) Allusion à l’imitation des cris du bébé.

Ce travail sur les cris est évoqué en détail dans le billet : « La technique vocale fondamentale ».

Notons aussi que l’Appui vertical, que nous travaillions en position allongée (sans jeu de mots) à chaque leçon, progressait à pas de géant ! Nicolas ressentait assez bien l’action de cet Appui, un « geste » pas très facile à comprendre d’une part, et encore moins facile à réaliser d’autre part !

Voir le billet : « L’Appui vertical »

La place vocale

Comme dit plus haut, c’était une des premières choses que j’avais indiquée à Nicolas ! Nous avions commencé ce travail dès les premiers cours, avec le « Humming » (réalisé bouche fermée et aussi bouche ouverte – NG -) puis avec la voyelle « i » qui était spécialement indiquée pour commencer à « éveiller » les résonances du masque et « surtout » donner une direction précise à sa voix. J’ai utilisé ensuite progressivement d’autres approches.

Maintenant, au bout de quatre mois, les attaques de Nicolas me donnaient presque satisfaction !

Ce travail est expliqué dans le billet : « La place de la voix »

Une vocalisation plus approfondie

Parallèlement au relaxations et aux massages (que Nicolas affectionnait beaucoup), chacune de nos séances se terminait maintenant par une demi-heure de vocalisation. Je continuais bien évidemment le travail de la place vocale mais en me montrant de plus en plus difficile sur la précision des attaques. Pour le reste, j’employais certains des exercices qu’il avait appris au conservatoire mais… sans lui passer la moindre erreur. Cela les rendait extrêmement efficaces ! (*)

(*) En bref : sur différentes voyelles, nous chantions des quintes en sons conjoints, des gammes, également en sons conjoints (elles n’ont rien de facile) ; nous arpégions des accords de quintes, des accords d’accords parfaits, etc.

Il travaillait très sérieusement ! Sans chercher la performance, je me contentais pour l’instant de bien placer son médium et d’obtenir des attaques précises dans la bonne « place » ! La voyelle ô, profonde et douce, était maintenant largement employée pour l’échauffement afin de favoriser une meilleure tenue laryngée. La couverture du deuxième passage sur « a » était abordée à chaque leçon.

D’autres exercices fondamentaux, selon sa « forme » du moment, étaient ajoutés. Messa di voce, modulations de voyelles, arpèges divers, etc. !

Voir l’explication de ces exercices dans le billet :

« Le cours de technique vocale type »

Huit mois ont passé

Comme je l’avais subodoré très fortement, Nicolas n’était pas baryton-basse ; il avait maintenant quitté définitivement ce « costume » un peu trop grave pour lui ! Il pouvait maintenant « ouvrir » d’une façon à la fois ronde et sonore des ré3, voire des mib3 (sur A), sans que son émission en soit altérée le moins du monde. Son deuxième passage oscillait aux environs de mi3/fa3. Nous n’avons eu que peu de problèmes avec la couverture dynamique. (*)

(*) Son grave et son médium, émis désormais dans la bonne place de résonance, la couverture du deuxième passage s’était faite assez naturellement grâce à une pression de souffle suffisante et… bien dirigée.

Voir les billets : « La couverture de la voix (première partie) » et « La couverture de la voix (deuxième partie) »

Dans l’aigu, Nicolas atteignait et tenait un peu le sol#3 - sur A - en voix pleine et « passait » le la3 (voire sib3, sur cette même voyelle) en exercices rapides ! Son timbre s’était raffermi mais restait chaud. Parallèlement, son grave devenait plus facile et plus sonore. J’avais peut-être affaire à un futur baryton-Verdi ? Je n’en savais encore fichtre rien ! En tout cas, la voix était belle et le garçon heureux. C’était l’essentiel !

« Faust », en exercice

Nous avons travaillé en exercice, phrase par phrase, « Avant de quitter ces lieux » (un des airs qu’il avait chanté au conservatoire). D’abord pour la beauté du geste et aussi pour donner à Nicolas un élément de comparaison afin qu’il se rende compte des progrès importants qu’il avait accomplis, aussi bien dans le grave que dans l’aigu !

Les sol3 de cet air célèbre, quoique bien « amenés », restent redoutables si l’on veut éviter de les escamoter ! Il y a six mois ils ne sortaient pas ou, dans le meilleur des cas, ressemblaient à des râles étouffés ! Il n’avait maintenant aucune difficulté à les chanter en leur donnant de surcroît une belle vitalité. On pouvait simplement reprocher à cette voix un certain manque de maturité. Le contraire aurait été étonnant… notre chanteur n’avait pas encore vingt-trois ans ! Tous les espoirs restaient donc permis ! Sa voix, bien « appuyée » désormais et frappant à la bonne place, ne pouvait que continuer à s’étoffer !

Epilogue : « Le CNSMDP » !

Nicolas, vous l’avez compris, n’est pas retourné au conservatoire « X » à la rentrée. Nous avons continué à travailler pour préparer le concours du conservatoire de Paris (le CNSMDP).

Le piètre baryton-basse est maintenant un beau baryton lyrique !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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