Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (107/161)

Chronique du 26 octobre 2009

Ne plus casser sa voix

Thierry N. (Rocker – dix-neuf ans)

Bonjour monsieur. C’est Benoît L. qui m’a donné votre adresse. C’est un appel au secours que je viens vous lancer. J’ai dix-neuf ans. Je suis le chanteur du groupe (x) qui marche très bien. Seulement, depuis deux mois, chaque répète est un calvaire pour moi. Ma voix se casse très vite, je n’ai plus de puissance et je ne peux plus monter du tout. Pourtant, il y a seulement quelque temps, j’avais encore la pêche! J’ai vu un docteur, je n’ai rien. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’aimerais vous voir rapidement. Mon tel est le (x). Bien amicalement. Thierry.

Ma réponse :

Bonsoir Thierry. Je vous remercie de votre mail qui a retenu toute mon attention. Ne paniquez pas, il y a sûrement une solution à votre problème. Je vous appellerai demain pour que nous prenions rendez-vous pour un bilan vocal. A votre âge, bien des choses peuvent s’arranger. A demain. Amicalement. Jean Laforêt.

Bilan vocal de Thierry

J’ai reçu Thierry trois jours après. C’est un grand jeune homme brun de dix-neuf ans, sportif d’aspect. Il ne pouvait cacher l’inquiétude qui le tenaillait. A peine arrivé, très excité, il m’a posé mille questions auxquelles j’ai seulement répondu par un sourire qui se voulait apaisant ! Un moment après, confortablement assis et plus calme, il m’a raconté son histoire. En un mot comme en cent, depuis deux mois, il n’arrivait plus à chanter. Il s’enrouait presque immédiatement dès le début de chaque répétition. Le groupe se réunissait trois fois par semaine ; un album était en préparation. Pour lui, cela sentait la catastrophe car il était « l’âme » de ce groupe. C’est lui qui l’avait formé, il y a deux ans de cela. De plus, il écrivait la plupart des textes des chansons et participait à la composition musicale. Et puis, il était le chanteur !

Il avait lu avec intérêt le billet consacré à Didier L. :

« Je me casse la voix à chaque répète »

Il m’a dit à ce sujet :

- Moi, c’est encore pire que lui. C’est dès la fin de la première chanson que je n’ai plus de voix !

- Chaque cas est différent. La cause de ton problème est certainement tout autre que celle qui avait amené Didier ici. Je pense néanmoins, étant donné les « dégâts » annoncés, que nous devrons faire, comme avec lui, un cours intégral !

Thierry avait vu récemment un ORL qui l’avait rassuré. Il n’avait aucun traumatisme grave. Ce médecin lui avait prescrit un traitement à base de cortisone comportant aussi des calmants (car ses ennuis perturbaient son sommeil). Il me dit avoir suivi ce traitement à la lettre mais, qu’ensuite, rien n’avait vraiment changé. J’ai noté que sa voix parlée était un peu altérée, sans plus. Une petite raucité était perceptible par moments mais ne constituait rien de vraiment significatif. Il ne fumait ni cigarettes ni pétards !

Quelques tests

Thierry avait apporté un enregistrement de ses chansons sur CD, ainsi qu’un play-back sur lequel il travaillait souvent seul. Nous avons écouté plusieurs de ses compositions et je dois dire que j’ai été séduit par l’originalité de la musique, la qualité des textes (en français) et surtout par son interprétation !

Je lui ai ensuite demandé de chanter en direct, sur son play-back, une chanson de son choix. Dès les premières phrases, j’ai su qu’il avait une étoffe d’artiste. Son chant était vivant et intelligent. Il s’exprimait avec plénitude, d’une façon authentique, sans tricherie. Il était entier et spontané !

Son timbre était intéressant, de couleur très particulière. Malheureusement, sa voix vibrait dans le pharynx, n’atteignant pas la bonne place de résonance. De ce fait, les sons sortaient plats et poussés, sans vie propre. Pour « couronner » le tout, sa respiration était thoracique haute (claviculaire). A chaque inspiration, ses épaules se soulevaient. A la fin de la chanson (qui ne comportait pourtant pas de réelles difficultés vocales) il accusait déjà une certaine fatigue. Son timbre s’était « éteint » progressivement, l’incitant à « pousser » de plus en plus pour compenser. Il me dit, tout agité :

- Vous voyez, je suis déjà à moitié enroué. Avant, ça ne m’arrivait jamais !

- Calme-toi ! Poursuivons nos investigations.

Nous avons fait ensuite quelques petits exercices couvrant un ambitus de si1 à sol3. Ils m’ont appris qu’il était probablement ténor. Les tenues en « messa di voce » ont été laborieuses. Dès do3, les sons ne tenaient plus du tout. Même le test du cri réflexe, qui consiste à appeler une personne se trouvant à bonne distance n’a pas été concluant. Voilé, cet appel était révélateur d’une pression excessive du souffle directement sur les cordes vocales ; l’Appui – absent - ne jouait aucun rôle de régulation ! (*)

(*) Sa respiration, presque claviculaire, constituait son problème numéro un ! Il était, de surcroît, nerveux et impatient, ce qui compliquait tout ! Un important travail général était à réaliser mais la « guérison », en amendant les gros défauts d’émission affichés, me paraissait certaine !

Mes déductions

Nos tests terminés, assis de nouveau face à face, le regard anxieux et interrogateur de Thierry s’est rivé sur moi. Je lui ai dit tout le bien que je pensais de ses chansons et de ses qualités d’interprète. Je n’avais pas à forcer le trait, j’étais très sincère ! Il m’a répondu par un petit sourire triste. J’ai abordé ensuite le vrai sujet : son problème de voix. Je lui ai cité les nombreux et importants défauts techniques qui étaient présents dans sa façon de chanter, en insistant sur les plus gênants : sa respiration de type claviculaire, l’inexistence d’Appui et sa mauvaise place vocale. J’ai immédiatement ajouté que ces défauts, dans le cas présent, plaidaient plutôt en notre faveur. Ma conclusion a été :

- Je suis pratiquement certain que leur correction résoudra complètement ton problème. Tu peux en être sûr ! J’ai senti le moral renaître en lui, d’un seul coup :

- Ce n’est pas une blague ? C’est possible ?

- Tout à fait possible ! Seulement, il faudra coopérer à fond et respecter certaines contraintes.

- Je ferai tout ce qu’il faudra !

- La première sera un repos vocal complet de deux semaines, c’est impératif !

Il a accusé le coup :

- C’est absolument obligé ?

- Oui !

- D’accord. Je devrai aussi prendre des médicaments ?

- Aucun, mais il faudra te taire complètement. Je dis bien : complètement !

- Ne pas parler du tout ?

- Le moins possible. Quand tu y seras vraiment obligé, parle comme au confessionnal !

- J’ai un peu oublié ! (sourire)

- Après réflexion, tu pourrais sucer des pastilles « homéovox ».

- Qu’est-ce que c’est ?

- Un médicament homéopathique, très connu des chanteurs, pour lequel il n’existe aucune contre-indication. Suce deux pastilles quatre fois par jour. Elles feront du bien à ta voix. Bois aussi quelques tasses de tisane d’Erysimum dans la journée ; elle n’a pas un très bon goût mais son efficacité pour adoucir la gorge n’est plus à démontrer ! Je vais t’écrire tout ça sur un post-it !

- OK !

- Ce ne sont pas des mots en l’air ! Je peux compter sur toi ?

- OK, je le ferai !

- Et puis, repose-toi ! Surtout pas de sorties tardives arrosées, dors le plus possible. Pour bien te préparer à nos cours, il te faut du repos et du calme !

Voir le billet : « L’Hygiène vocale »

Décision de travail

Comme pour Didier L., nous avons choisi de faire un « cours intégral », seul moyen d’installer rapidement les connaissances vocales qui manquaient à Thierry. La relaxation, les massages et le Taïchi lui rendraient le plus grand service. J’étais sûr qu’il pourrait - dans quelques mois - chanter sans fatigue avec une technique vocale en béton !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

- Combien de temps faudra-t-il pour tout remettre en place ?

- Je ne sais pas au juste mais je pense que dans trois mois, ta voix devrait-être déjà beaucoup plus solide. Il faudra naturellement continuer à travailler pour affirmer ta technique. Il faut beaucoup plus de trois mois pour créer les bons réflexes et placer une voix !

- Je pourrai recommencer les répètes dans combien de temps ?

- Pas avant trois ou quatre mois, et très doucement.

- Ail !

- Peut-être moins, nous en reparlerons. Ta guérison est à ce prix. Trois mois, ce n’est pas très long !

Quand je l’ai raccompagné à la porte, il était beaucoup plus serein. Nous avons convenu de la date de notre premier cours : dans une quinzaine !

Le premier cours

C’est un Thierry impatient que j’ai accueilli ce jour-là. Dès ses premières paroles, j’ai su qu’il avait suivi mes conseils. Tout d’abord, il s’est exprimé très doucement et, ensuite, j’ai constaté que la légère raucité que j’avais perçue dans son timbre le jour du bilan avait disparu ! Il m’a dit tout de suite :

- J’ai bien respecté les consignes.

- Toutes ?

- Toutes !

- C’est bien ! La tisane aussi ?

- Aussi !

Notre première relaxation a été un peu difficile ! Cette période de silence de quinze jours, très bénéfique pour sa voix, avait dû en revanche favoriser chez lui quelques tensions « d’impatience » ! Confortablement allongé, ce n’est qu’après un assez long moment de « bougeotte » qu’il a réussi tant bien que mal à se détendre.

Seulement – c’est peu de le dire - les mauvaises habitudes ont la vie dure ! Même après une relaxation, et avec tout mon « savoir-faire », il m’a été impossible d’obtenir de Thierry ne serait-ce qu’un semblant de respiration abdominale ; malgré son désir de bien faire, il gardait son ventre contracté et soulevait sa poitrine à la moindre prise d’air ! Ce jour-là, rien n’y a fait !

Petite astuce, deux semaines après

Thierry s’abandonnait de plus en plus en relaxation et sa détente générale gagnait en qualité. Or, malgré ce progrès très satisfaisant, il lui était toujours impossible de réaliser « consciemment » la moindre inspiration abdominale correcte ! La « commande » était inversée !

J’ai obtenu un résultat encourageant en employant cette petite astuce :

- Je lui ai demandé de rentrer et de sortir son ventre lentement, en apnée (sans respirer), uniquement en faisant jouer ses muscles abdominaux. Le corps bien détendu, il a réussi ce mouvement sans problème !

- Cela étant compris, je lui ai alors demandé de « vider » complètement son air résiduel en soufflant assez fort par la bouche : fff <<<

- L’exercice suivant a consisté à reprendre - les poumons vides, et très lentement - les mouvements de va et vient de l’abdomen.

Euréka !

Au bout d’un certain temps, presque asphyxié, Thierry a dû se laisser inspirer. L’inspiration (réflexe) s’est alors amorcée comme je l’espérais : par le ventre. Il venait de réaliser, presque contraint et forcé, sa première inspiration abdominale. Nous avons recommencé tout de suite l’exercice plusieurs fois pour qu’il devienne le plus possible, conscient !

Acquisition de la respiration profonde

Pendant les cours suivants, le Taïchi a été consacré presque exclusivement à retrouver et à installer définitivement cette respiration abdominale tellement importante pour Thierry ! (*)

(*) C’était surtout à cause d’une respiration presque claviculaire qu’il avait fatigué sa voix d’une façon aussi spectaculaire (ce n’était pas, nous le savons, l’unique raison) !

Malgré nos sérieux progrès récents, elle était encore loin d’être une vraie respiration profonde de chant mais – point très important – le défaut principal d’inspiration « thoracique haute » s’était effrité ! (*)

(*) En position allongée, il arrivait maintenant très facilement à respirer profondément sans faire mouvoir son thorax. Nous avions gagné la première manche !

Divers exercices de Taïchi, spécifiquement respiratoires, nous ont ensuite permis de peaufiner ce premier travail primordial !

La relation pneumo-phonique

Dans les cours suivants, une fois la respiration profonde acquise, elle s’est établie assez vite. Nous avons pu alors commencer à travailler sérieusement la notion d’Appui qui était complètement étrangère à Thierry. J’ai employé – toujours en position allongée – une technique qui m’est chère : celle du cri.

Voir tous les détails dans le billet : « La technique vocale fondamentale »

Cela l’a beaucoup amusé de sentir (comme beaucoup d’élèves avant lui) que, s’il était correctement « connecté », il pouvait crier très fort sans se faire mal !

Notons qu’à la fin de nos leçons, il avait maintenant une voix à la fois plus claire et plus timbrée. Son moral était au beau-fixe ! (*)

(*) C’était une vraie transformation !

Quelques cris contrôlés

J’ai profité de nos progrès pour faire « vocaliser » « consciemment » mon chanteur avec sa nouvelle trouvaille : « le cri qui ne fait pas mal ! »

Cette vocalisation en position allongée - sans aucune prétention - était faite de petits arpèges simples sur « A ». L’idée de cri se devait d’être conservée mais avec une régulation « consciente » de la pression du souffle par l’appui abdominal. Cet exercice n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Il demande un contrôle constant car l’élève peut facilement s’écarter de la vérité tout en étant persuadé du contraire !

Comment procéder ?

Il est préférable de l’entreprendre d’abord uniquement avec le souffle, sans la voix, de façon à pouvoir réguler plus facilement le débit expiratoire. Ce travail-là doit être commencé seulement quand la respiration profonde est correcte. Il est bon de pratiquer – comme dit plus haut - d’abord en position allongée.

Voici, pour cela, un exercice très simple.

Il suffit, bouche close, de faire de toutes petites inspirations abdominales par le nez puis de chasser l’air en soufflant par la bouche (position du siffleur) avec un petit fff <<<. On se rend ainsi parfaitement compte du mouvement exact du diaphragme. On augmente ensuite graduellement ces aspirations jusqu’au développement complet de la capacité diaphragmatique. Le débit du souffle expiré doit rester le même ; de ce fait, la durée de l’expiration est de plus en plus longue (*)

(*) C’est seulement après ce travail préparatoire qu’il faut mettre le larynx en relation avec l’amplitude de cette respiration, d’abord en position allongée puis verticale !

Voir, pour davantage d’informations, le billet : « La technique vocale de base »

La vocalisation

J’ai utilisé des exercices extrêmement simples pour l’amorcer. Après un échauffement tout à fait basique, les « tenues » on eu la première place pour aider Thierry à apprendre à poser sa voix en tenant à la fois compte de l’Appui et de la place vocale. Nous commencions ces tenues (sur ô) depuis la2, redescendions jusqu’à ré2 pour remonter ensuite jusqu’à ré3. Pour un garçon comme lui, débutant intégral en technique vocale, tenir correctement un ré3 – même un temps assez court – n’est pas une chose facile.

Un ambitus de facilité

Je souhaitais lui éviter à tout prix la moindre fatigue qui lui aurait rappelé de tristes souvenirs. Pour ce faire, je ne dépassais jamais son « ambitus de facilité ». Cela signifie qu’à la moindre difficulté réelle, j’arrêtais ! J’ai obtenu ainsi de très bons résultats. En appliquant strictement la bonne technique d’émission, sans jamais chercher la performance, l’évolution s’est faite d’elle-même, très progressivement.

Deux mois et demi après

Au bout de deux mois, j’avais commencer à corser notre programme d’exercices. J’avais pu alors lui enseigner comment « passer » sa voix pleine dans le registre aigu. Les voyelles « é » et « i » avaient été les premières à se « retourner » correctement. Grâce à un Appui très amélioré, les « a », bien qu’encore problématiques, avaient suivi cahin-caha la fermeture des « i » et des « é » !

Voir ces exercices en consultant les billets : « La couverture de la voix (première partie), « La couverture de la voix (deuxième partie) » et aussi « Importance de la couverture vocale »

Les modulations

J’ai employé tout d’abord la modulation é_a_é pour affirmer le plus possible la « fermeture » de ses « a » ! Nous avons pu la chanter sans gros problème de ré2 à ré3. Mon chanteur ne s’enrouait plus du tout. La partie étant presque gagnée, j’ai alors eu recours à des exercices de difficultés croissantes.

Ils sont expliqués dans le billet : « Le cours de technique vocale type »

Retour à la chanson

Avant de donner le « feu vert » à Thierry pour reprendre ses « répètes », j’ai souhaité que nous travaillions ensemble quelques-unes de ses chansons. J’avais hâte de voir si la technique de base, bien comprise en exercices, tiendrait le cap face aux anciennes habitudes. Bien souvent, dans ces cas-là, celles-ci refont surface.

Thierry n’a pas échappé à la règle ! Les premiers essais ont été assez décevants. L’habitude prenait le pas sur les nouvelles acquisitions techniques. Heureusement, j’étais là pour l’aider à redresser la barre ! Dieu merci, nous y parvenions !

Travail sur toutes les chansons

Après ces premiers essais un peu difficiles, Thierry a voulu travailler au cours toutes les chansons de l’album avant de reprendre ses répétitions avec le groupe. Cela a repoussé un peu sa « reprise » tellement attendue, mais qu’importe, le jeu en valait la chandelle ! L’adaptation s’est d’ailleurs faite assez vite et j’ai pu lui dire, après un mois tout entier consacré à ce seul travail, qu’il pouvait reprendre sans risque les répétitions avec son groupe.

Epilogue

Tout s’est très bien terminé pour Thierry. Il est venu ensuite se faire « contrôler » environ une fois par mois pour ne pas perdre ses acquis. Il avait eu très peur et je pense qu’il n’oubliera jamais la bonne façon de respirer et d’appuyer sa voix !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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