Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (110/161)

Chronique du dimanche 10 janvier 2010

Je chante du nez

Christian N. (25 ans – choriste professionnel)

Bonsoir monsieur. Un de vos élèves (Mathieu V.) m’a communiqué l’adresse de votre site. Je me permets de vous écrire pour un problème vocal dont je n’arrive pas à me défaire. C’est simple, je chante du nez ! Je suis ténor, choriste professionnel. J’ai pris sans succès des leçons particulières pour essayer d’améliorer ce défaut qui me gêne vraiment et m’ôte toute possibilité d’être choisi comme soliste. Je souffre énormément de cette situation et j’aimerais savoir si une solution est possible pour moi. Dans votre site, aucun de vos billets ne parle de ce problème de façon approfondie. Pourriez-vous me recevoir pour un bilan ? Je suis joignable au (X). Musicalement vôtre. Christian.

Ma réponse :

Votre problème, Christian, est assez répandu ; plusieurs causes peuvent en être responsable. Il en existe aussi plusieurs formes, plus ou moins difficiles à traiter. Je ne pense pas, étant donné votre métier que vous soyez concerné par une forme grave. Seul un bilan vocal nous renseignera. Je vous appellerai demain sans faute pour que nous fixions un rendez-vous ! Bien cordialement. Jean Laforêt.

Bilan vocal de Christian

J’ai reçu Christian la semaine suivante pour son bilan. Grand et bien décuplé, il possède un très beau physique de théâtre. Parisien d’adoption mais natif de Marseille, son sourire et sa joie de vivre sont communicatifs. Son problème de « nez » l’obsède vraiment car, comme expliqué dans son mail, il lui barre l’accès aux « rôles solistes ». Il est très musicien (pianiste de bon niveau) et parle assez couramment plusieurs langues. Deux propositions de petits rôles (en opéra) viennent de lui passer sous le nez (c’est le cas de le dire) ! Sa « nasalité » (comme il l’appelle) est pour lui un ennui de taille. Cette imperfection vocale constitue un obstacle infranchissable pour accéder à son rêve : devenir chanteur soliste ! (*)

(*) Noyé dans la masse du chœur, son problème n’est pas trop gênant mais devient parfaitement inacceptable chez un soliste.

Il avait naturellement essayé de corriger cela en prenant les conseils d’amis chanteurs et de plusieurs professeurs de chant. Malgré toutes ses tentatives, le fameux défaut perdure. A part cela, il ne pense pas avoir de problème technique particulier. Il me dit être solide et chanter assez facilement de do2 à sib3.

Je l’observais attentivement pendant qu’il parlait. J’ai noté qu’il avait les narines assez pincées et que certaines voyelles ouvertes, notamment « a - è » étaient nasillardes et donnaient une certaine « agressivité » à son discours. Son timbre comportait beaucoup trop d’harmoniques aigus !

En bref

On parle ou l’on chante du nez pour plusieurs raisons distinctes (parfois intriquées).

L’hypotonie vélaire :

Le voile du palais souple (situé au fond de la cavité buccale) est « paresseux ». Pendant la prononciation de certaines voyelles orales, il se contracte mal. L’air vibré s’engouffre trop dans la cavité nasale. De grosses amygdales (j’ai constaté cela plusieurs fois) peuvent également gêner la contraction du voile.

L’insuffisance vélaire :

C’est une cause « morphologique ». Le voile du palais est trop court. Dans ce cas de figure, le phénomène est très amplifié. Sourde et rauque, la voix ne porte pas et les possibilités de rééducation sont très limitées ! On parle dans ce cas-là de « nasonnement ». Certains malades « neurologiques » sont parfois affligés de cette anomalie.

Le nasillement :

Le nasillement est un hyper-timbre provoqué par une contraction inconsciente des résonateurs bucco-pharyngés ou un rétrécissement des cavités nasales (les deux défauts peuvent être associés). La voix, trop riche en harmoniques aigus, vient « frapper » principalement la région nasale.

Cette dernière définition, à mon avis, signait le cas de Christian.

Les tests vocaux

A part le fait de « chanter du nez », Christian pensait ne pas avoir de problèmes d’émission. Il n’en était rien. Dès les premiers exercices que nous avons faits, j’ai constaté que ce garçon véhiculait en chantant d’énormes tensions. A l’émission de l’aigu, son cou se gonflait, ses veines saillaient et une certaine rougeur envahissait son visage ! Son souffle et son Appui n’étaient évidemment pas en place et sa gorge s’ouvrait mal. De ce fait, il « poussait » terriblement sur sa voix. La cause principale de son problème « nasal » était sans doute ailleurs mais il était évident qu’une rééducation vocale complète s’imposait.

L’arpège de Rossini nous a permis de parcourir assez facilement, sur « a », en voix pleine, l’ambitus si1/sib3. Seulement, au deuxième passage (fa#3), l’aigu était abordé avec un bâillement parfaitement incorrect : la voix ne tournait pas ! Elle s’emprisonnait contre le nez et n’avait pas le recul nécessaire pour une prise d’harmoniques graves, indispensable pour effectuer la « couverture ». Le son restait étroit et strident au-dessus du deuxième passage. (*)

(*) Cependant, derrière ces gros défauts, on devinait de belles possibilités. Bien que manquant cruellement de rondeur et de moelleux, le timbre était là, puissant et percutant !

Quelques sons pianos

J’ai ensuite testé Christian sur quelques exercices réalisés dans une nuance plus piano. Surprise ! Dans ce cas de figure, dès le médium, sa voix perdait de sa stridence mais un autre défaut faisait son apparition. L’hyper-timbre faisait place à un son plus « mou » mais tout aussi mauvais. En un mot comme en cent, il chantait du nez d’une autre façon : son voile du palais, subitement relâché laissait passer l’air vibré dans la cavité nasale.

Que décider ?

Il était indispensable de refaire complètement l’éducation vocale de Christian. Tout en corrigeant son nasillement par des exercices appropriés, il faudrait tout lui apprendre au pont de vue technique. Il avait toujours chanté ainsi, en poussant sur sa voix. Grâce à une vitalité prodigieuse, il avait tenu le choc et s’était forgé progressivement des habitudes néfastes qu’il serait très difficile de modifier !

Il existait un autre souci de taille. Je savais pertinemment qu’il lui serait impossible d’arrêter son travail de choriste (qui était son gagne-pain) pendant sa rééducation !

Avec des contraintes aussi sévères, la tâche me paraissait très compliquée à mener à bien dans un délai raisonnable. Dans le meilleur des cas, elle risquait de durer très longtemps ! (*)

(*) D’autre part, il était certain que s’il n’amendait pas sa technique, il ne pourrait ni supprimer son défaut ni, à plus forte raison, accéder à une carrière de soliste. Il était non moins certain qu’en persistant, il endommagerait gravement sa voix dans un délai plus ou moins long !

Comment lui dire tout cela ? Il venait me voir un peu en dernier recours.

Décision de travail

Finalement, j’ai exposé le problème à Christian tel qu’il se posait vraiment, sans rien omettre. Il prendrait la décision qu’il jugerait la meilleure ! (*)

(*) Je ne lui ai pas caché, étant donné la situation, que la tâche – si nous décidions d’entreprendre un travail ensemble - serait non seulement ardue et très longue, mais pas forcément couronnée de succès !

Je lui ai parlé des tensions énormes qu’il entretenait dans son émission depuis toujours (tensions alimentant, entre autres, cet hyper-timbre nasillard), de ses défauts de souffle et d’Appui et de sa totale méconnaissance du bâillement correct pour effectuer le deuxième passage.

Christian m’avait écouté en silence. Après un petit temps, il me dit calmement, dans un demi-sourire inquiet :

- Si je travaille très sérieusement, un résultat positif est-il tout de même possible ?

- Non garanti, mais possible !

- Alors, allons-y, je suis prêt à tenter le coup !

- Cela risque d’être long, même très long !

- Qu’importe, j’ai confiance, je ne veux pas avoir de regrets !

- OK ! Nous devrons faire un cours intégral avec relaxation, taïchi, etc.

- Pas de problème, c’est ce que je voulais. Reprenons tout, faisons ce qu’il faut. J’en aurai pour combien de temps ?

- Je ne sais pas. Nous ferons pour le mieux.

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Premiers cours

Christian a été un élève exemplaire, très exact à ses rendez-vous et se prêtant à tous mes caprices de professeur difficile et perfectionniste. Les relaxations lui ont été très bénéfiques. Il a réussi à se détendre assez facilement, dès les premières fois. Comme beaucoup, il n’imaginait pas être tendu à ce point. (*)

(*) C’est seulement en ressentant un relâchement général que l’on peut juger des tensions que l’on avait antérieurement accumulées.

Voir le billet : « La relaxation pour mieux chanter ».

Tout son appareil laryngé bénéficiait également de cet exercice. Je constatais, juste après les relaxations, que sa voix parlée était plus souple et moins « sur-timbrée ». Les massages, notamment abdominaux, contribuaient grandement à faciliter sa respiration profonde.

Les exercices du « Taïchi » nous ont permis de survoler assez vite la notion de soutien qui lui était assez étrangère. Son corps relaxé et sa respiration plus profonde ont assez rapidement favorisé un équilibre pneumo-phonique plus satisfaisant et un meilleur Appui. (*)

(*) Ce travail de base allait finalement plus vite que je ne l’avais imaginé. Au bout de trois mois, de sérieux progrès techniques avaient déjà été accomplis. Ces progrès rapides étaient certainement dus au fait que Christian, qui pratiquait aussi la danse, connaissait bien son corps.

Les cris, qui sont un peu la conclusion du Taïchi, n’ont pas posé de gros problèmes. Très rapidement, il a ressenti - comme beaucoup d’élèves avant lui - une libération au niveau de sa gorge. Inconsciemment, il était de moins en moins tenté de chercher un Appui nasal.

Voir les billets : « La technique vocale fondamentale » et « Respiration et Appui vocal »

Le problème nasal, six mois après

Je ne m’étais pas « spécialement » occupé de son problème de nasillement pendant tout ce temps car il était indispensable de procéder dans l’ordre en replaçant tout d’abord les vraies bases techniques. C’était maintenant en partie terminé. Le moment était venu de « creuser » un peu la question « nez » ! A ce sujet, j’étais déjà très satisfait d’entendre Christian – grâce aux relaxations, aux massages et au Taïchi - parler d’une façon beaucoup moins nasillarde avant d’avoir entrepris pour cela le moindre travail spécifique. (*)

(*) Son nasillement, quoique encore perceptible en voix parlée, s’était fait beaucoup plus discret !

Ecartement des narines et respiration profonde

Pour lutter contre le rétrécissement réflexe de ses narines, responsable à mon avis, « en partie » de son hyper-timbre, nous avons travaillé spécialement la respiration « nasale ». J’ai eu recours à deux exercices complémentaires, très connus et relativement simples à réaliser.

Le premier consiste à inspirer par le nez, (bouche fermée, narines bien écartées et joues creusées), en s’imaginant « bâiller » intérieurement. Cette position permet de bien ressentir le passage de l’air et de prendre conscience d’un espace ouvert à l’arrière-nez (le rhino-pharynx).

On procède ainsi :

- Le corps bien droit (comme suspendu par le sommet du crâne), bouche fermée et menton rentré, on creuse les joues et l’on inspire par le nez, narines très dilatées, en ayant l’impression d’avoir une petite balle plantée dans la voûte palatale dure ! (*)

(*) La notion de balle dans la voûte palatale est importante car cet exercice n’est pas seulement une inspiration nasale banale mais, bien réalisé, génère une action beaucoup plus profonde ! Si l’inspiration est faite dans les règles, on constatera une légère « sonorisation » provoquée par le passage de l’air au niveau de la glotte.

La mise en place de la balle fictive et la sensation de bâillement libèrent bien le rhino-pharynx. On peut obtenir le même résultat en prononçant mentalement, dans cette position et sans remuer les lèvres, la syllabe « Hang » du mot « Hangsa ».

L’air « sonorisé », après avoir « caressé » le rhino-pharynx, doit descendre profondément dans les poumons, écartant les basses côtes, sans provoquer aucune élévation des épaules ! On expire ensuite doucement, également par le nez en prononçant mentalement « sa », (deuxième syllabe du mot « Hangsa ». (*)

(*) En yoga, cet exercice se nomme « Ujjayi ». Notons que, pendant cette expiration par le nez avec « sa », une pression doit être ressentie sur les muscles abdominaux.

On peut faire cet exercice plusieurs fois de suite.

Le deuxième exercice, très connu lui aussi, porte (en Yoga) le nom de « Bhastrika ». Je le considère comme complémentaire du premier. Il consiste en une respiration profonde alternée :

Il se pratique ainsi :

- Après avoir inspiré profondément (exactement comme dans l’exercice précédant), bouchez vos deux narines en les pinçant doucement entre le pouce et l’index.

- Libérez la narine droite et expirez « fortement » tout l’air retenu. (*)

(*) N’ayez pas peur du bruit de soufflet qui aura lieu à ce moment-là, favorisez-le tout au contraire !

- Inspirez de nouveau par la narine droite, bien à fond et bouchez-là.

- Libérez la gauche, expirez de la même façon.

- Inspirez maintenant par la narine gauche.

- Alternez de nouveau.

On inspire toujours par la narine qui a servi à l’expiration !

- Cette respiration alternée est à faire six fois de suite (cela constitue un cycle).

Il est conseillé d’effectuer deux cycles, séparés par une minute de respiration libre. (*)

(*) Cet exercice, en plus de faire travailler la respiration profonde, permet de nettoyer alternativement les deux fosses nasales, de diminuer leurs sécrétions, d’augmenter la sensibilité de l’odorat et de l’audition en dégageant la grille olfactive et l’orifice de la trompe d’Eustache dans le pharynx.

Nous faisions ces deux exercices plusieurs fois, alternativement, à chaque leçon. C’était un rituel ! Ils prennent peu de temps et leur efficacité n’est plus à démontrer. Ils ont permis à Christian d’améliorer sa respiration profonde, de prendre vraiment conscience de l’importance de l’écartement de ses narines et de « l’ouverture » du rhino-pharynx qu’il occultait complètement.

La gymnastique vocale

C’est tout naturellement elle qui s’imposait à la suite des deux exercices précédents. Nous l’avons travaillée dans le détail, certaines des inspirations requises étant exactement celles décrites plus haut ! L’articulation très large des quintes syllabiques chantées obligeait Christian à oublier ses « directions nasales » défectueuses. Je lui demandais des « a » très clairs pour favoriser le soulèvement du voile du palais. (*)

(*) Il fallait naturellement un contrôle constant de ma part pour éviter que les « a », même clairs, ne se transforment en « an » !

La gymnastique avait également un autre avantage. En obligeant une très grande mobilité du visage (les narines restant dilatées), elle combattait aussi la contraction des résonateurs buccaux pharyngés, co-responsables du nasillement.

Détails sur cette pratique dans le billet : « L’articulation dans le chant »

Vocalisation, stabilisation du larynx

Parallèlement, nous pratiquions une vocalisation personnalisée à chaque leçon. Avec Christian, la première des choses à laquelle je me suis attaché a été la stabilisation de son larynx. Comme beaucoup d’élèves, il le laissait monter un peu trop et cela n’arrangeait naturellement pas nos affaires. Après lui avoir fait prendre conscience, à froid, de la position qui devait être la sienne dans le chant, je lui faisais chanter quelques exercices d’application.

La pratique

Ces exercices, des quintes ascendantes exécutées avec la voyelle « a », étaient très simples. Christian devait chanter en conservant autant que possible sa gorge en position inspiratoire. Il vérifiait par le toucher que son larynx restait en place pendant l’ascension tonale. (*)

(*) Il suffit pour cela d’appliquer un doigt au-dessus de la « pomme d’Adam ».

Dans un premier temps, nous avons commencé, en chantant ces quintes en sons conjoints, de do2 à do3. Nous poursuivions avec des accords de quintes arpégés puis avec des arpèges d’accords parfaits sans dépasser ré3. (*)

(*) Ne pas appuyer fortement, il s’agit d’un simple contrôle !

Préparation de l’attaque

Ce « geste préparatoire » est d’une importance capitale. Il détermine entièrement la suite de l’exercice :

Le corps en bonne statique, la position d’attaque correcte sera prise en inspirant calmement – bouche entr’ouverte - tout en écartant doucement les piliers (pour simplifier : les amygdales). Avec un peu d’attention, vous sentirez votre gorge s’ouvrir et votre larynx s’abaisser souplement. Il sera alors dans la bonne position d’attaque ! Bas, mais pas écrasé !

Devant une glace, vous devez voir ceci :

Dans un sourire détendu, la bouche est ouverte en hauteur environ de la largeur de deux doigts ; les dents sont apparentes ; les pommettes, non crispées, sont bien soulevées ; la langue est étalée mollement sur le pourtour des dents, sa pointe touchant les incisives inférieures. Naturellement, le larynx est en place, comme dit plus haut !

L’attaque a lieu, après une légère suspension du souffle, en direction de la place du humming !

Voir plus de détails dans les billets : « Quelle est la position idéale du larynx dans la voix chanté » et « Précisions sur la position… »

A l’attaque de la note la plus grave (pour un arpège, par exemple), il est primordial de chanter – à la bonne place (celle du humming) - un â « rond » ! Il faut se garder soit de l’aplatir, soit de le sombrer en faisant intervenir un abaissement exagéré du larynx) ! C’est bien un « â » (âme) qu’il nous faut mais à la place du humming et non au niveau des amygdales comme le préconisent certaines techniques. (*)

(*) Certains professeurs demandent une coloration sombrée dès le grave avec un abaissement maximal du larynx. Ils prétendent – à tort me semble-il – favoriser ainsi l’ouverture du pharynx et, par là, la « beauté » du son ! Je prétends qu’un son grave ne peut-être « rond » et « beau » que s’il est attaqué en bonne place ! De plus, son ascension vers l’aigu se fera ainsi sans difficulté ! »

Note : « L’aigu à la place du grave ! »

C’est une « notion » très répandue ! Certes, je suis d’accord ! On doit chanter l’aigu dans la place du grave. Précisons seulement que la place du grave n’est pas les amygdales mais bien celle du « humming » !

Huc Santana

Au cours de ma carrière, j’ai eu la chance (comme beaucoup d’autres sans doute) de côtoyer de très grands chanteurs. Pour illustrer le propos qui nous occupe, permettez-moi de vous raconter une histoire : celle d’un tout petit bout de chemin avec la célèbre basse Huc Santana. (*)

(*) Sa puissance vocale était phénoménale ; elle dépassait, paraît-il, les 130 décibels.

J’ai eu le privilège, un jour qu’il était invité pour chanter Basile dans « Le barbier de Séville », à l’opéra de Rennes où j’étais en saison, de « partager » quelques exercices avec lui. Il m’a donné des conseils judicieux, notamment au sujet de l’attaque du son dans le grave. J’ai pu constater – et il insistait là-dessus – que cette attaque devait être faite très nettement, « fine et claire », en « raclant » légèrement le départ de la voyelle. (*)

(*) Cette première note grave, chez lui, était très fine, très claire et très ronde. Il ne renforçait et ne sombrait sa voix que progressivement au cours de l’arpège. Il m’expliquait que le petit « raclement » très doux au début du son assurait une attaque correcte, bien « dans l’archet » ! De cette façon, aucun « écroulement laryngé » n’était à déplorer !

La couverture du deuxième passage

Pour la réussir « approximativement », nous avons beaucoup galéré ! Christian était arrivé relativement vite à conserver son larynx en assez bonne place mais il avait un mal fou à abandonner son appui nasal. Colorer progressivement sa voix pour aborder le haut médium et l’aigu sans se servir de sa « trompette nasillarde » allait vraiment à l’opposé de tout ce qu’il faisait auparavant. J’ai dû être très patient pour lui montrer le bâillement correct du chant et l’importance de la verticalité dans l’émission vocale. Il avait l’impression que sa voix lui échappait, qu’il n’arriverait jamais à réaliser ce geste !

Voir le détail de ce travail dans le billet : « Le bâillement technique du chanteur » !

Le jour où Christian a réussi à chanter (sur â) un fa#3 couvert à peu près correctement a été un jour faste pour nous. Il m’a dit ressentir une grande détente à ce moment-là. Ce fa#3 lui paraissait être un ré3 ! Cela ne m’a pas étonné, j’avais eu la même impression… bien des années auparavant ! Nous avons tout de suite « martelé » ce bon résultat en obtenant cette note (puis sol3) sur des exercices différents. Dans tous les cas de figure, ils ont été réussis.

Le travail des nasales

Il nous a été d’une aide précieuse. Pour éviter de chanter du nez, il faut savoir chanter correctement les nasales ! Cela peut sembler paradoxal mais c’est la réalité. Une nasale bien faite (dans le médium et haut médium s’entend) ne doit changer « que très peu » de sonorité si l’on pince ses narines pendant la tenue du son. (*)

(*) On peut s’en convaincre en chantant, par exemple, un « on » sur un sol2. Il peut être : soit très nasillard soit simplement nasal (c’est ce qu’il faut). On obtient la bonne sonorité, les narines étant très dilatées, en creusant les joues tout en abaissant la mâchoire inférieure ! Le contrôle se fait, comme dit plus haut, en pinçant doucement les narines et en les relâchant pendant la tenue. La sonorité doit rester « sensiblement » la même dans les deux cas !

Je faisais vocaliser Christian sur des « on » et des « an » à l’aide d’exercices extrêmement simples (principalement arpèges d’accords de quintes ou d’accords parfaits) commencés dans le grave. Le but était de chanter ces sonorités le mieux possible dans le médium et haut-médium (mi3/fa3) en leur évitant toute nasalité excessive. Il est bon de les faire ensuite alterner avec des « ô » puis des « â ».

Ce travail a permis une avancée très importante.

Les modulations

J’ai choisi tout d’abord la modulation : « a é i ô u ou on an â ». Très efficace - quoique assez longue - (mais Christian ne manquait pas de souffle), elle nous a permis d’égaliser le médium et le haut-médium. J’avais soin d’exiger un « a » très en place tout au début pour éviter que cette voyelle d’attaque n’ait la moindre tendance à s’oublier vers un « an » ! Un peu plus tard, la zone de « couverture » - mi3 fa3 fa#3 – a été abordée avec la modulation : « â é i ô u i », bâillée comme il se doit.

Ces exercices de modulation ont vraiment été très bénéfiques pour nous. Les réussir indique que la gorge reste ouverte pendant l’émission de toutes les voyelles. Chacune d’elles doit trouver son « moule » sans provoquer ni raideur ni serrage à l’ensemble de l’exercice qui doit s’effectuer dans un parfait legato.

A mon avis, la modulation est l’un des exercices-rois de l’homogénéité vocale. (*)

(*) Lorsque l’on peut la chanter correctement dans un ambitus comprenant le médium et la zone de couverture (sol2/sol3 environ pour un ténor) on peut dire que l’on commence à bien maîtriser sa technique d’émission !

La messa di voce

Cet exercice incontournable a également eu la place qu’il méritait dans notre travail vocal. Comme pour les modulations, Christian a dû se battre de longues semaines pour le maîtriser « à peu près » !

Ces exercices (modulations et messa di voce) sont expliqués dans le billet :

« Le cours de technique vocale type »

Sons filés avec A modulé

J’ai employé ici une technique un peu particulière pour nous aider à corriger au maximum son nasillement.

Il devait, sans faire varier l’ouverture buccale en hauteur (qui était de deux largeurs de doigt environ), attaquer bien en place un « a » très clair ( cette fois-ci, celui de « table »), le sombrer sur « â » pendant le crescendo et lui redonner progressivement sa clarté pendant le décrescendo. Il s’agissait là de faire moduler la couleur « A » elle-même. Cette façon de procéder l’obligeait à surveiller sans relâche la qualité de sa sonorité !

Cette modulation « à_â_à » (bien faite) provoque un abaissement « contrôlé » du larynx sur le crescendo (â) et, en même temps, un « creusement » du dos de la langue et une tension du voile ! La mâchoire ne doit surtout pas s’ouvrir pendant la tenue (vérifier en posant un doigt dans le creux du menton) : sa position doit être fixée dès la préparation de l’attaque ! (*)

(*) Abaisser la mâchoire pendant le crescendo ferait perdre toute valeur à l’exercice ! Naturellement, dans l’exécution d’un morceau, c’est tout à fait différent !

Nous faisions ce travail dans un ambitus couvrant approximativement mi2/ré3 ! Aux abords du haut-médium, la couleur du « a » est naturellement un peu plus sombre !

Un an et demi après, un morceau

De très gros progrès avaient été réalisés. Maintenant, la voix de Christian était pratiquement homogène. Tous les exercices se déroulaient au mieux et son « nasillement » agressif avait complètement disparu. C’est en travaillant quelques airs, en italien puis en français, que des petits soucis de nasalité sont réapparus ! Les mots commençant « J », « v » ou « f » étaient principalement en cause !

Pour contrer cela, je me suis tout d’abord servi de la consonne « n », nasale s’il en est ! Nous chantions des quintes ascendantes sur « Na » en surveillant drastiquement toute nasalité excessive. Je me suis ensuite servi de l’alternance N/J puis N/F, la seconde consonne étant placée au sommet de la quinte. (*)

(*) Le son « a » devait conserver exactement la même couleur.

Petit à petit les consonnes « incriminées » n’ont plus donné lieu à un abaissement excessif du voile : les « a » demeuraient identiques.

Notre effort payait.

Lorsque l’exercice était ainsi « contrôlé » (avec des quintes, des arpèges… tout se passait bien. Cependant, dans une phrase chantée, il était indispensable que Christian fasse très attention ! Sur la partition, nous entourions les difficultés au crayon. Cependant, insensiblement, tout rentrait dans l’ordre.

Deux ans après… soulagement !

Désormais, Christian entendait beaucoup de compliments sur sa « nouvelle » voix. Il n’avait jamais arrêté de travailler mais ses progrès, acquis très progressivement, se voyaient maintenant comme le « nez » au milieu de la figure ! Ses collègues, depuis quelque temps déjà, le bombardaient de questions :

- Tu forces beaucoup moins !

- Comment fais-tu ?

- Est-ce que tu t’es fait opérer ?

- Ta voix est plus souple !

Un jour, Christian est arrivé radieux au cours. Il venait d’être engagé, sur audition, pour le rôle de « Gastone » dans « La Traviata » ! Il m’a dit ne pas m’avoir parlé à l’avance de cette audition au cas où il n’aurait pas été retenu. Tous nos efforts se voyaient couronnés de succès plus tôt que prévu ! Christian allait enfin pouvoir réaliser son rêve et commencer tout doucement une carrière de soliste. Ce garçon possédait maintenant tous les atouts pour réussir dans ce métier si exaltant et… si difficile ! J’étais vraiment très heureux pour lui. Nous allions maintenant travailler « Gastone » phrase par phrase afin de ne rien laisser au hasard.

Epilogue

La mécanique était maintenant bien enclenchée, le chemin ne manquerait pas de s’éclairer de plus en plus !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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