Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
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Chronique du Lundi 08 février 2010

Le dilemme vocal d'un "baryton-ténor" !

Jean-Pierre V.( 24 ans - Chanteur lyrique)

Monsieur,

Vos billets concernant les tessitures et les registres m’ont vraiment intéressé. Je vous écris aujourd’hui pour avoir votre avis sur un problème important pour moi. Je m’explique. Je me destine à une carrière lyrique et mes études sont déjà bien avancées. La question que je me pose est celle-ci : suis-je ténor ou baryton ? Je pense pouvoir chanter indifféremment le rôle d’Escamillo ou de Don José dans Carmen ! Dans les deux rôles, on trouve que ma voix sonne bien. Personne ne peut me dire vraiment où me diriger ! Je dois préparer un répertoire. D’après vous, comment dois-je m’y prendre ? Vous pouvez me joindre au (X). J’espère un contact rapide. Musicalement vôtre. Jean-Pierre

Peu de temps après la réception de ce mail, Jean-Pierre et moi avons eu une longue conversation téléphonique pendant laquelle il a pu, tout à loisir, me parler de ses « hésitations » de tessiture. Nous avons décidé de nous voir pour un bilan vocal, seul moyen pour moi d’avoir une chance de pouvoir l’aider valablement.

Bilan de Jean-Pierre

J’ai eu l’impression, en voyant arriver Jean-Pierre, de recevoir un jeune premier de cinéma. Son beau visage souriant, souligné par un regard franc et volontaire, inspire tout de suite la sympathie. Il est doté d’un physique à la fois solide et élancé (1,82 m pour 75 k). C’est un sportif. Il pratique assidûment, en plus des vocalises, la natation, l’escrime et le footing.

Il avait enregistré avec un ami pianiste, à l’occasion de ce bilan, deux airs de Carmen. Celui d’Escamillo (baryton) : « Votre toast… » et celui de Don José (ténor) : « La fleur… ».

Après avoir fait plus amplement connaissance, nous les avons tranquillement écoutés. La prise de son était correcte, le pianiste excellent et les « tempi » respectés. La voix de Jean-Pierre est belle, chaude et bien timbrée. Je l’ai trouvée cependant un peu légère pour Escamillo et un peu lourde pour Don José. En fait, j’étais très étonné ! Etait-il ténor ou baryton ? La réponse, pour moi non plus, n’était pas évidente ! Sans attendre la fin du dernier accord, il m’a demandé :

- Qu’en pensez-vous ?

- Beaucoup de bien. Tu possèdes de grandes possibilités vocales ; ta voix est longue, belle et bien conduite. A vingt-quatre ans, c’est assez exceptionnel.

- Merci… Mais, d’après vous, suis-je ténor ou baryton ?

- Je ne sais pas encore. Je suis perplexe… Je n’entends pas vraiment le timbre d’un baryton dans Escamillo et pas vraiment celui d’un ténor dans Don José.

- C’est le problème. Pourtant, j’arrive à chanter ces deux airs assez facilement sans me « casser » la voix…

- C’est vrai. Mais, vois-tu, classer une voix est quelquefois assez ardu. Je ne voudrais pas me tromper ! Faisons quelques exercices pour mieux préciser les choses !

- OK, je suis venu pour ça.

Les tests vocaux

Après un rapide échauffement général, j’ai demandé à Jean-Pierre, afin (entre autres) de situer exactement son deuxième passage, de vocaliser en voix pleine sur la voyelle A. Nous avons parcouru plus de deux octaves (la1 à si3) en chantant assez lentement de simples gammes, puis quelques arpèges. (*)

(*) L’enregistrement ne mentait pas. Sa voix est longue, puissante… et belle. Le timbre est à la fois chaud et tonique. Il amorce sa « couverture » dès ré3 mais prend vraiment sa « position d’aigu » à fa3 !

Je lui ai fait ensuite tenir quelques notes (toujours sur « A ») à divers endroits-clefs de sa tessiture : la1 /sol2/ do3/ ré#3 /sol3 /sib3. La voix ne s’est dérobée nulle part !

Premières conclusions

Après différents essais complémentaires (voyelles fermées notamment), ma conviction a été faite : pour moi, Jean-Pierre était ténor ! Son médium, s’apparentant à celui d’un baryton et son aigu qui ne « s’ouvrait » pas encore tout à fait correctement, créaient l’incertitude qui le troublait ! Il devait (à mon avis) sans perdre de temps s’orienter vers un répertoire de ténor. J’espérais ne pas me tromper ! (*)

(*) Car l’erreur est humaine : Carlo Bergonzi, le célèbre ténor italien, n’a-t-il pas chanté les barytons pendant trois années avant de trouver, après de nouvelles études vocales sa vraie « voie » en devenant le merveilleux ténor que tous les amateurs d’opéra connaissent ?

Lorsque je lui ai fait part de mes conclusions, Jean-Pierre a été fou de joie et m’a avoué qu’il rêvait secrètement d’une carrière de ténor. Il m’a dit tout le soulagement qu’il ressentait. J’ai aussitôt tempéré son bonheur :

- Tu sais, ce n’est qu’un avis ! Il vaut ce qu’il vaut. Je peux me tromper !

- J’espère que non. Etre ténor ! C’est mon rêve. Cependant, ne trouvez-vous pas que mon aigu n’est pas vraiment au point ? Je le sens comme un peu « bridé » !

- Je pense comme toi. Un manque d’ouverture existe dans ta « quinte aiguë ». Ton timbre ne se libère pas complètement et cela crée, à l’écoute, comme une insatisfaction pour l’auditeur !

- Cela vient de quoi ?

- Une certaine inhibition semble t’empêcher d’ouvrir complètement ton « axe vocal » à partir de fa#3. Pour parler plus simplement, je pense que quelque chose, dans ton corps, empêche le total épanouissement de ton aigu ! La mécanique de couverture fonctionne, mais comme avec un frein.

- Une peur inconsciente ?

- Oui, en quelque sorte ! Une inhibition est un réflexe de l’organisme destiné à protéger une action quelconque qu’il considère comme dangereuse. En l’occurrence, il met en place un certain barrage pour éviter que tu fasses mal à ta voix lorsque tu montes trop haut !

- Je comprends.

- C’est à toi de lui prouver qu’il n’a rien à craindre ! Alors, il lèvera son « interdiction » !

- Comment faire ?

- Toute la question est là ! Il faut que tu parviennes à « crier » - correctement s’entend – les notes qui posent problème.

- Crier ?

- C’est une façon de parler ! Le cri est une libération réflexe de la voix lorsqu’il est spontané : aucun barrage n’existe alors, on se libère complètement ! Naturellement, dans mon esprit, le cri dont je te parle doit être à la fois et, c’est là tout le paradoxe : « réflexe » et « organisé » !

Jean-pierre a souhaité que je l’aide à libérer son aigu. J’ai accepté cette mission avec joie. Je sentais qu’avec lui « le » résultat serait au rendez-vous ! Pour cela, nous avons décidé de travailler en « cours intégral » afin de reprendre, entre autres, l’aspect « cri » au tout début !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premiers cours

Dès le début des leçons, les relaxations et les massages ont montré à Jean-Pierre – qui n’en avait aucune idée – combien il était tendu. Je lui ai expliqué que ce simple aspect de « stress inconscient » avait déjà une incidence sur son rendu vocal car il devait, pour le dominer, mettre en route tout un chapelet d’efforts « compensatoires » !

Le taïchi vocal, le cri

Nos exercices de taïchi en position allongée, notamment « les cris », ont mis en évidence la mobilisation exagérée qu’il faisait subir à sa musculature abdominale pour les réaliser. De ce fait, son appui n’était pas « dynamique » mais le résultat d’un verrouillage excessif de sa sangle ! Nous avons travaillé beaucoup pour lutter contre ce réflexe de sur-correction qui limite énormément l’émission !

Au cours de ce travail de taïchi, un autre aspect plus intime a dû être corrigé : Jean-Pierre, inconsciemment, bloquait son périnée à chaque effort vocal. Il rajoutait ainsi un frein supplémentaire, non négligeable, à la réalisation spontanée du cri ! (*)

(*) Avec une voix de cette qualité, en simple cours de vocalisation, ces choses-là seraient probablement passées inaperçues.

La vocalisation

Elle avait lieu parallèlement, à chaque cours. De semaine en semaine, la respiration et les appuis de Jean-Pierre s’amélioraient. Son souffle, plus profond et mieux géré lui permettait d’assouplir et de mieux « calibrer » son émission. Nous avons beaucoup travaillé la « messa di voce » sur les voyelles ouvertes (a/è). Cet exercice-roi, très difficile pour tout un chacun, était vraiment indiqué pour lui et bien à sa portée. Assez rapidement la zone de couverture (ré3 à sol3) a pu être peaufinée. Nous avons même réussi une fois à filer un magnifique la3 de cette façon ; c’était une exception car j’arrêtais en principe cet exercice à sol3 !

Voir le billet : « Le cours de technique vocale type »

Pendant tous nos exercices de vocalisation, je m’attachais à obtenir un résultat vocal optimal en évitant chez Jean-Pierre toute crispation inutile. Pour ce faire, j’exigeais de lui que sa statique et son enracinement soient les plus parfaits possibles.

Notre air de « référence »

Nous avions retenu l’air de Don José comme morceau principal de travail. Tous les écueils vocaux qu’il comporte (et Dieu sait s’ils sont nombreux) étaient passés au crible à chaque fin de leçon. Le legato, l’articulation et les nuances ont été travaillés ainsi patiemment, semaine après semaine. (*)

(*) Les progrès que l’on fait sur un air profite toujours à d’autres morceaux !

L’aigu… dans les pieds

Un jour, après une série d’arpèges de Rossini particulièrement bien réussis (jusqu’à un ut4 éclatant), Jean-Pierre me dit, tout excité, alors que je le félicitais :

- C’est drôle, j’ai senti le contre-ut dans mes pieds ! Il ne me coûtait rien du tout ! J’avais l’impression qu’il sortait tout seul !

- C’est un signe de libération totale du son ; c’est une excellente sensation qu’il faut retrouver le plus souvent possible !

- Une libération du son ?

- Oui ! Ta note est tellement libre que ton corps ne la ressent pratiquement plus. Ton appui rejoint, en quelque sorte directement « le centre de la terre » alors que ta voix, elle, est toute dans la salle. Aucun « frottement » n’existe nulle part !

(*) Lire : « L’équilibre du chanteur »

Le nouvel enregistrement de Carmen

Cela faisait environ un an que nous travaillions ensemble lorsqu’un jour, Jean-Pierre m’a demandé s’il pourrait enregistrer prochainement avec son ami pianiste, à la fin d’un cours, l’air de Don José. Il avait hâte, me dit-il, de juger des progrès accomplis depuis son bilan. J’ai naturellement accepté tout de suite.

Malheureusement, nous avons dû faire cet enregistrement, prévu la semaine suivante, en nous servant d’un play-back, son ami, au tout dernier moment, n’ayant pu se libérer.

Jean-Pierre était en grande forme ce jour-là ! Il a magnifiquement interprété cet air difficile. Je dois souligner ici la réussite – chose rare pour un ténor - d’un vrai son filé sur le sib3 : une chose « à toi » (c’est à dire que, ayant attaqué le mot « toi » dans une nuance forte, il a pu diminuer progressivement le son jusqu’à un piano !)

Très ému, il m’a dit, après que nous ayons écouté et comparé les deux versions :

- C’est génial ! Il n’y a vraiment pas photo !

- N’est-ce pas ? Maintenant, c’est un vrai ténor qui chante ! Tu as autant de moelleux dans ta voix mais ton médium est moins lourd, infiniment plus souple. Ta couverture est beaucoup mieux réalisée et ton aigu s’ouvre complètement !

- Surtout, je ne le force plus !

- On dirait Corelli !

- Vous plaisantez ?

- Oui, un peu ! Mais, comme lui, tu es un vrai ténor ! Il faudra penser maintenant à ton répertoire. Je te conseille de travailler pour l’instant des rôles plus légers que Don José qui requière des qualités que tu n’as pas encore. Don José est ténor léger au premier acte, lyrique au second et dramatique au troisième…

- C’est vrai ! Quels rôles, par exemple ?

- Pour commencer, je te verrais bien dans Rigoletto. Le rôle du duc de Mantoue est difficile, certes, mais, bien travaillé, il ne « tassera » pas ta voix ! Au contraire, il te préparera pour la suite… que je subodore pleine de promesses !

Jean-Pierre a été pleinement d’accord. Nous avons patiemment travaillé ensemble, dans les mois qui ont suivi, tous les « écueils » du rôle du duc de Mantoue.

Une fois, il m’a fait la surprise de venir avec son pianiste (qui était, en fait, un ami de son âge). Nous avons pu peaufiner ce jour-là – c’était un cours de deux heures - tous les moments principaux du rôle. Notre accompagnateur (vraiment excellent) était – je l’ai appris à cette occasion - premier prix du CNSMP !

Ce cours m’a vraiment comblé ! Tout notre travail s’y retrouvait intégralement. J’étais presque au concert !

Les prochains rôles au programme seront : Ferrando (Cosi fan tutte) ; Gérald (Lakmé) ; Werther (Werther), etc.

Que de « concerts » en perspective !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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