Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
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Chronique du Dimanche 07 mars 2010

Ma voix craque !

Charles W. (Baryton – 26 ans)

Monsieur. Je suis baryton, chanteur lyrique semi-professionnel. Je souhaiterai vous rencontrer pour vous exposer mon problème. En quelques mots, voici ce qui m’arrive. Depuis un certain temps, j’ai de vraies difficultés pour chanter. Je dépense de plus en plus de souffle pour un résultat de moins en moins bon. De plus, mes graves ont tendance à craquer (le son s’interrompt). Je suis très inquiet car cela se produit de plus en plus fréquemment. Dans l’aigu, je m’en tire mieux. Je ne sais vraiment pas ce qui m’arrive. Médicalement, on ne trouve rien ! Je ne suis pas chanteur professionnel mais je voudrais résoudre ce problème, si toutefois c’est encore possible. Pourriez-vous me recevoir pour un bilan vocal ? J’aimerais avoir votre avis. Mon téléphone est le (X). Bien cordialement à vous. Charles.

Ma réponse

Bonsoir Charles. Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Je ne peux naturellement rien vous dire sur votre état vocal sans vous voir et vous entendre chanter. Cependant, gardez l’espoir car, à votre âge, les problèmes vocaux – même ceux qui paraissent insolubles - trouvent souvent une solution. Je vous appellerai demain sans faute. A bientôt. Cordialement. Jean Laforêt.

Bilan vocal de Charles

J’ai reçu Charles la semaine suivante. C’est un grand garçon (un mètre quatre-vingt-sept) brun aux cheveux longs. Il est étudiant en droit et chante pour son plaisir. Il a déjà participé, en tant que soliste, à des spectacles lyriques amateurs. J’ai senti tout de suite qu’il avait le « feux sacré » et qu’il aurait bien aimé embrasser la carrière de chanteur d’opéra ! Sa voix parlée était belle, son débit de paroles normal. Il avait suivi trois années de cours de chant particuliers (de vingt-et-un à vingt-quatre ans). Son professeur, consulté de nouveau récemment, ne comprend pas la cause de ses ennuis.

Charles m’a expliqué qu’il avait maintenant peur de faire un solo, craignant à tout moment un ratage ! Son problème avait commencé tout doucement, il y avait un an de cela, à la suite d’une importante laryngite qui avait perduré quinze jours. Depuis, et cela de plus en plus fréquemment, sa voix « craque » dans le grave et le médium et il manque de souffle.

Tests vocaux

Je lui ai tout d’abord demandé de chanter quelques lignes d’un morceau de son choix pour me rendre compte de son geste vocal. Il a choisi d’entonner « l’air de la caravane », extrait de Mârouf (Henri Rabaud).

Dès les premières phrases, je me suis aperçu que sa voix était beaucoup trop sombre et coulait mal. L’articulation se faisait dans les joues. Aucun legato ! La respiration était certes abdominale mais manquait de liberté ! La dépense de souffle était énorme, complètement disproportionnée ! En revanche, le timbre, quoique dépourvu cruellement d’harmoniques aigus, était assez beau ! (*)

(*) En fait, son pharynx lui servait de résonateur principal ! Son larynx, très bas et « couché vers l’avant dès le grave », expliquait (en partie seulement) le pourquoi de toutes ces anomalies ! Charles avait été très mal conseillé, c’était le moins que l’on puisse dire.

Arpèges et messa di voce sur « a »

Je lui ai fait chanter quelques sons filés sur « a » pour avoir une idée plus exacte des fameux « craquements » dont il me parlait. En effet, les tenues – de trois ou quatre secondes maximum - étaient souvent interrompues par de petits lâchages. Nous avons fait également quelques arpèges. L’aigu, en revanche, sortait assez bien. Un beau la3, assez sonore, a été obtenu avec une relative facilité sur l’arpège de Rossini.

La modulation

Cet exercice (succession de voyelles chantées sur une même note) m’a permis de compléter mon opinion. J’avais choisi la modulation « aéiôui » que je fais pratiquer couramment. Même sur un petit ambitus ( mi2 à do3), le manque de souffle se faisait cruellement sentir et l’homogénéité était totalement absente. Toutes les voyelles – y compris « é » et « i » - étaient « couvertes » dès le grave. (*)

(*) Le mot « enterrées » conviendrait mieux. Comment avait-on pu laisser chanter ce garçon ainsi !

Explications et décision de travail

Pour moi, tout était désormais assez clair. Il fallait – comme c’est souvent le cas dans les problèmes vocaux difficiles que je consigne dans ces billets – tout reprendre à zéro. Les leçons qu’il avait suivies n’avaient laissé aucune chance à sa jeune voix, favorisant son enterrement avant de lui donner une chance de naître. J’ai subodoré qu’on lui avait sans doute fait sombrer son émission dès le grave pour faciliter l’abaissement du larynx, comme le préconisent certaines techniques !

Il paraît que l’on obtient ainsi une belle rondeur vocale ! (*)

(*) Inutile de dire que je désapprouve tout à fait cette pratique !

Chez Charles, dès le grave, les « a » tiraient sur des « o », les « i » sur des « u », les é sur des « eu », etc. (*)

(*) La voix de ce baryton de vingt-six ans était déjà vieille et poussive !

Je lui ai expliqué mon point de vue en y mettant des formes pour ne pas le décourager. J’ai ajouté qu’une rémission était possible si son émission était revue de A à Z ! J’avais imagé mes propos notamment en lui faisant « entendre » attentivement quelques grands barytons pour qu’il se rende compte qu’une bonne émission n’est jamais « enterrée » ! Les disques sont souvent trompeurs ! En voulant imiter tel ou tel artiste lyrique que l’on admire, le chanteur débutant « gonfle » souvent ses sonorités en croyant faire comme lui. En l’écoutant mieux, il se rendrait vite compte de son erreur. Ces chanteurs que l’on prend pour modèle ont souvent des voix importantes, chaleureuses et bien timbrées mais ne les dénaturent pas en sombrant ou en poussant leurs sonorités. Dans le cas contraire, ils n’auraient jamais fait de carrière ! Charles m’a très bien compris et m’a demandé de l’aider.

Nous avons opté – c’était le seul moyen - pour un cours intégral (avec relaxation, taïchi, gymnastique vocale, etc.) afin de remettre en place tous les fondamentaux et désengorger sa voix.

Voir le billet : « Le chant thérapie, un cours vocal intégral »

Les premiers cours

Charles, comme beaucoup d’élèves avant lui, n’avait jamais fait de relaxations. Elles se révélèrent très profitables en lui permettant notamment d’améliorer la qualité de sa respiration. Celle-ci était déjà relativement correcte mais pas assez naturellement profonde. Disons que, lorsqu’il chantait, il « forçait le trait » pour inspirer. Les inspirations s’enchaînaient mal avec les phrases chantées. Son geste respiratoire, trop « commandé », était « raide » et sans souplesse. Il ne « coulait » pas ! (*)

(*) Alors que les inspirations d’un bon chanteur doivent être spontanées - sans aucune contrainte - tout en étant parfaitement adaptées au chant lyrique.

Les cris, en position allongée :

Je les ai fait pratiquer à Charles (sur « a »), couché sur le ventre. Il a été complètement désorienté. Il ne contrôlait plus rien et… c’était exactement ce qu’il fallait. L’Appui – constitué uniquement par le poids de son corps, sans aucune contraction abdominale parasite - agissait sur un larynx libre de toute contrainte. Sa voix, émise ainsi, revêtait un aspect très curieux. Les sons, dans la phonation, étaient tantôt jolis, tantôt « rugueux », un peu comme au moment de la mue.

Une constante cependant : les sonorités restaient libres et ne faisaient pas mal !

Dès que possible, toujours en position allongée, nous avons chanté des petits arpèges et quelques tenues. Cette toute nouvelle « liberté » vocale a troublé Charles profondément. Il ne comprenait pas trop comment il pourrait, par la suite, employer cette émission. (*)

(*) Je lui expliquais que cet exercice visait seulement à créer chez lui un « ressenti » qu’il faudrait naturellement adapter ensuite à la vocalisation, puis au chant proprement dit !

Le timbre vocalique

Techniquement, il s’agissait pour moi, dans un premier temps, d’obtenir des sons clairs et toniques dans le grave et le médium de sa voix. Je devais l’aider à construire un nouveau « plancher » vocal.

Voir le billet : « Quelle est la position idéale du larynx dans la voix chantée ? » et aussi : « Précisions sur la position, etc. »

Aussi, j’ai très vite consacré une bonne partie de notre temps à une vocalisation spéciale que j’ai jugée indispensable dans son cas. A mon avis, Charles, avant tout autre chose, devait retrouver « le timbre vocalique ».

Celui-ci n’est pas constitué par une voyelle franche mais peut, selon la conformation de chacun, être un mélange de « è » et de « à » ou de « è » et de « o » ou encore « tendre » vers l’une ou l’autre de ces voyelles.

Ce travail est expliqué en détail dans le billet : « Le timbre vocalique ».

Retour à une vocalisation plus classique

Lorsque Charles a pu parcourir entièrement sa tessiture de cette façon (plusieurs mois après), nous sommes revenus tout doucement à une vocalisation plus classique faisant appel aux véritables voyelles.

Nous avons travaillé tout d’abord la voyelle « a » :

J’ai placé mon chanteur devant une glace pour qu’il puisse se contrôler au maximum. Il devait chanter avec une nuque en bonne posture, un large sourire (montrant toutes les dents), des pommettes très soulevées et une bouche ouverte en hauteur (sensiblement de la largeur de l’index et du majeur réunis).

Pour commencer, je lui ai tout simplement demandé « d’attaquer » très nettement chaque note d’une gamme ascendante avec des « a » clairs (le « a » de table ). Nous commencions au do2, pour terminer sur do3. Il tenait chaque note deux secondes environ, le but de l’exercice était seulement d’attaquer nettement avec la couleur demandée ! Nous avons pratiqué ainsi - par demi-tons - sur un ambitus allant de la1 à ré3.

Inutile de dire que Charles, habitué depuis longtemps à sombrer toute sa voix, se demandait à quelle sauce il était en train d’être cuisiné ! Il trouvait les sons qu’il produisait plats et écrasés. C’était normal… mais il fallait passer par là ! (*)

(*) Heureusement que sa confiance en moi était réelle ! Il sentait, sans trop savoir pourquoi, que je devais sans doute avoir raison !

Nous avons ensuite chanté ainsi, toujours sur des « a » clairs et sans jamais dépasser re3, des quintes ascendantes liées, puis des arpèges d’accords de quintes et divers exercices créés pour la circonstance. (*)

(*) Je faisais remarquer à Charles que son larynx restait relativement bas tout en permettant ces sons clairs ! Une autre remarque s’imposait : sa voix, émise ainsi, ne craquait pas !

Placement du premier passage

Ce travail correctement assimilé, j’ai jugé le moment venu d’atténuer un peu ses angoisses (quant à la « platitude » de sa voix) en lui enseignant comment arrondir ses sonorités du bas-médium et du médium afin de franchir correctement le premier passage !

Je lui expliquais que ce passage-là - le premier - est très peu apparent mais néanmoins indispensable au bon déroulement du processus ! Il devait commencer à le négocier, comme la majorité des barytons - aux environs de re2/mib2. Au sol2/lab2 la sensation de « dominer le son » est acquise ! (*)

(*) En sombrant « légèrement » la voyelle « a » à partir de ré2/mib2, ce premier passage permet de conserver au larynx son « plancher » idéal.

Pour réussir cette opération, il faut penser « o » (de Paul) tout en maintenant exactement l’espace du « a » que l’on quitte ! Le faciès doit naturellement rester le même ainsi que l’ouverture de la gorge ! Cela doit être contrôlé par le professeur car l’élève peut très facilement s’écarter de la bonne progression sans s’en rendre compte le moins du monde ! (*)

(*) Ce travail a été fait également devant la glace pour prévenir tout dérapage (bouche qui se ferme trop, pommettes mal soulevées ou nuque en mauvaise posture).

Le deuxième passage

Dès que nous avons pu vocaliser facilement de la1 à ré3 (premier passage inclus), nous nous sommes attaqués au plus difficile : obtenir le deuxième passage (mib3/mi3) sans compromettre la bonne émission qui commençait à bien s’installer ! (*)

(*) Les sons graves tenus ne craquaient plus du tout ! Le moral de Charles était en pleine ascension !

Cette progression vers le passage aigu est expliquée en détail dans les billets :

« Couverture de la voix (1e partie) » et « Couverture de la voix (2e partie) »

Je craignais un peu que ce fameux deuxième passage qui demande une coloration plus accentuée ne le fasse retomber dans son ancien défaut. Il n’en fut heureusement rien ! Partant d’un bon plancher vocal, placé dès le grave et le médium, son larynx se comporta exactement comme il fallait ! Le bâillement requis, tout en sombrant le son, ne l’enterra pas !

Au contraire, sa voix (sur « a ») résonnait comme jamais, mordante et colorée à souhait !

J’ai alors ajouté des exercices (quintes, gammes, arpèges) destinés à « bâiller » correctement les voyelles fermées « i », « é ». Nous avons également travaillé sur « è » ( voyelle ouverte très proche de « a » clair).

La modulation, porte du legato

Parallèlement aux exercices précédents, des modulations de voyelles étaient maintenant au programme à chaque leçon. Nous pratiquions cet exercice délicat dans le médium de la voix - également devant la glace afin d’éviter tout dérapage - en commençant par la voyelle A (on peut débuter par une autre voyelle plus favorable).

Il s’agit de moduler cette voyelle en é è i o, etc. sans le secours des lèvres ni celui du maxillaire inférieur.

Cette première phase réussie, on peut moduler, toujours avec la même immobilité, d’autres sonorités comprenant certaines nasales : a é on an ô in u, etc.

Nous avons pratiqué cet exercice difficile de mi2 à mi3 environ. L’ouverture de la bouche doit être acquise au début de chaque modulation et ne pas varier durant celle-ci (elle est naturellement plus importante sur un ré3 que sur un sol2).

Attention :

On chantera toujours ces modulations en pensant à un bâillement « réprimé ». (*)

(*) Ces exercices de modulation sont indispensables. Ils permettent une égalisation parfaite du timbre sans lequel tout bon « legato » futur serait impossible.

Un an après

Désormais, plus aucun « craquement » ne perturbait l’émission de Charles dans le grave et le médium et sa dépense de souffle était normale. Notre travail de vocalisation était maintenant très classique et consistait en un entraînement régulier comprenant un échauffement bien ciblé suivi des exercices « incontournables » tels que : modulation, messa di voce, arpèges difficiles, aperto-coperto, etc.

Tout cela est consigné dans le billet : « Le cours de technique vocale type »

Un air

Tout en continuant et en peaufinant notre vocalisation, nous avons chanté quelques leçons de « Vaccaj » puis travaillé en détail : « L’air de la caravane » (extrait de Mârouf) que Charles avait chanté pour son bilan ! Le travail des consonnes s’est précisé à ce moment-là. Il a appris à se servir de leur « voisement » pour les attaquer correctement. (*)

(*) Inutile de dire que son chant avait maintenant une tout autre allure !

Détails sur le travail des consonnes dans les billets :

« L’attaque du son » et « Je n’ai pas de souffle »

Epilogue

L’histoire de Charles se termine. Sa rééducation avait duré un an et demi. Il pense de plus en plus à la possibilité d’une carrière lyrique. Il est jeune, tout est encore possible !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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