Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (115/161)

Chronique du Dimanche 06 juin 2010

Comment parler plus fort

Sébastien B. (23 ans – étudiant en droit)

Bonsoir monsieur. J’ai 23 ans, je ne suis pas chanteur mais étudiant en droit. C’est un problème de voix parlée qui m’amène vers vous. Il m’est impossible de parler fort. On me comprend mal, on me fait répéter sans arrêt. Je souffre beaucoup de cette situation qui ne fait qu’empirer ! Cela est vraiment très gênant car, malgré tous mes efforts, je ne peux faire mieux. Je voudrais savoir si le travail intégral de la voix que vous proposez pourrait m’aider à obtenir plus de puissance. J’ai lu dans vos billets que vous aviez rééduqué avec succès plusieurs personnes affligées du même problème. On peut me joindre au (x). J’attends votre réponse. Bien cordialement à vous. Sébastien.

Ma réponse

Bonsoir Sébastien. Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Soyez rassuré ! Je suis pratiquement certain qu’un travail vocal bien ciblé vous apportera une très nette amélioration. J’ai toujours constaté de bons résultats dans ce genre de rééducation. Cependant, de nombreux facteurs étant à prendre en compte, ce n’est qu’après un bilan vocal précis que nous pourrons décider de l’exacte marche à suivre. Je vous appellerai demain sans faute. Bien cordialement. A bientôt. Jean Laforêt.

Bilan vocal de Sébastien

J’ai reçu Sébastien au début de la semaine suivante. A l’heure prévue, j’ai accueilli un grand garçon brun à l’allure sportive. Cependant, le sourire qu’il a affiché en me saluant n’arrivait que difficilement à masquer le souci que reflétait son regard.

Dès les premières paroles que nous avons échangées, j’ai constaté qu’une inadéquation criante existait entre sa voix et son physique. Ce corps de sportif accouchait d’une toute petite voix un peu rauque ! De plus, très nerveux, il parlait vite et ponctuait souvent ses phrases en soulevant son menton, le cou tendu vers l’avant ! Son propos, étranglé dans sa gorge, avait du mal à passer ! Je lui ai demandé :

- Crois-tu être un peu enroué aujourd’hui ?

- Non, pas plus que d’habitude ! Ma voix est toujours comme ça. Si j’étais enroué, ce serait bien pire !

- As-tu consulté un ORL ?

- Il y a un an. Il n’a rien détecté d’anormal sur mes cordes. Ensuite, après les quelques séances d’orthophonie qu’il m’avait prescrites, j’ai laissé tomber !

- OK ! Tu es sportif ?

- Oui ! Boxe, natation et vélo. Je cours aussi chaque dimanche.

- Très bien ! Tu t’essouffles facilement ?

- En courant, oui ! J’ai souvent des poings de côté et je dois marcher doucement un bon moment pour que ça passe.

- D’accord ! Parlons d’autre chose ! Dans la vie courante, as-tu conscience d’être très nerveux ?

- Ça oui ! Je pense que mon problème de voix y est pour beaucoup ! Je me sens mal dans mon corps, comme en déséquilibre.

- Comme si tu luttais sans arrêt ?

- C’est ça ! Comme si j’avais à me débarrasser de quelque chose sans jamais pouvoir le faire ! Quelque chose qui m’étouffe ! Tout ça me soûle. J’ai quelquefois envie de crier… et je ne peux même pas !

- Je comprends.

Je continuais à l’observer avec attention pendant qu’il répondait à mes questions. Il s’excitait de plus en plus. Sa respiration était devenue assez haletante, légèrement bruyante à certains moments, et surtout (elle aussi) terriblement étriquée. Elle ne soutenait pas du tout sa voix. Un défaut majeur d’équilibre pneumo-phonique était évident !

C’était un point important certes, mais seulement un parmi les autres ! Le problème était général. La voix, au fil du temps, s’était habituée à produire un effort compensatoire très exagéré ! Sans être chanteur, Sébastien était entré progressivement dans le cercle vicieux du forçage vocal. De multiples inhibitions, qui s’étaient patiemment installées, l’habitaient désormais tout entier. Il était urgent de casser ce processus bloquant ! Aurait-il la motivation nécessaire pour ce long travail ? (*)

(*) Sébastien était jeune et paraissait très motivé. C’était un atout ! Pour mon compte, j’étais persuadé qu’un travail « complet » et « régulier » pourrait inverser cette tendance.

Quelques tests

Les quelques tests, que Sébastien a réalisés « torse nu » et « ventre libre », m’ont conforté dans ma première idée. Il fallait tout reprendre à zéro et… être patient ! Le travail, si nous décidions de l’entreprendre, risquait d’être long ! Ce garçon était noué de partout et ne respirait pratiquement pas ! Son corps était comme tétanisé ! Aucune souplesse abdominale. Son buste, cuirassé de muscles, ne « vivait » pour ainsi dire pas !

Heureusement, il avait une bonne oreille ! Le contraire aurait compliqué encore les choses ! Avec divers petits exercices simples, nous avons parcouru très péniblement un ambitus d’une octave sur la voyelle « a » !

Pour « guérir », il devait absolument acquérir une très bonne technique vocale de base, garante d’une libre circulation de l’énergie ! Mais, avant même de pouvoir commencer ce travail, une autre tâche devrait être menée à bien en amont : détendre ce garçon ! Pour l’instant, c’était une vraie boule de nerfs !

Décision de travail

J’ai expliqué tout cela à Sébastien. Je lui ai confirmé que sa « guérison » me semblait possible en ne lui cachant rien de la difficulté que cela représenterait pour la mener à bien. J’ai ajouté que, si sa motivation était assez forte et sa patience assez grande, j’étais tout prêt à l’aider.

- Vous pensez réellement que je pourrai m’en sortir ?

- Oui !

- Alors, d’accord ! Essayons !

Nous avons opté pour un cours intégral, seul moyen d’arriver à un résultat probant dans un délai raisonnable !

Voir le billet : « Le chant thérapie… un travail vocal intégral ».

Les premiers cours

Les relaxations ont fait sentir « physiquement » à Sébastien l’état de « constriction » qui l’habitait. Il a mis beaucoup de temps à relâcher son corps d’une façon satisfaisante ! Il avait accumulé des tensions multiples qu’il compensait et dont il n’avait même plus véritablement conscience. J’ai dû poursuivre ce travail – parallèlement aux massages abdominaux et au Taïchi vocal - pendant de nombreux cours avant d’obtenir une détente valable nous permettant de poursuivre notre programme dans de bonnes conditions !

Au fur et à mesure de l’amélioration de sa détente générale, sa respiration devenait plus aisée et plus profonde. J’ai pu alors, à l’aide de divers exercices spécifiques de Taïchi vocal, parfaire encore cet acte essentiel. Assez rapidement, il est devenu plus naturel, son corps s’ouvrant désormais sans effort à chaque inspiration. (*)

(*) Un grand apaisement général a succédé à ce progrès ! Sébastien respirait plus calmement et, surtout, beaucoup plus profondément ! Il prenait de plus en plus de plaisir à nos relaxations et aux massages qui leur succédaient ! Son corps, enfin, lâchait prise !

Voir le billet : « La relaxation pour mieux chanter »

Des cris… très doux

En l’occurrence, le mot « cri » est assez inapproprié pour qualifier le travail que j’ai entrepris avec lui à ce moment-là car j’ai dû commencer vraiment « très doucement » ! Je devais absolument éviter toute violence dans nos exercices sous peine de risquer de le voir retomber dans son problème de crispation. Dans cette partie de notre progression, je lui faisais seulement prendre conscience de la résonance perçue en poitrine sur les sons bouche fermée (« m ») émis dans le grave et le médium. Il était très étonné de constater que sa voix ne résonnait plus seulement en gorge mais occupait davantage son espace intérieur. (*)

(*) Cette résonance, obtenue très naturellement, sans aucun effort, renforçait son timbre en harmoniques graves et le rendait plus moelleux !

L’exercice de la boudègue

Un peu plus tard, je l’ai initié à l’exercice de la « boudègue ». (*)

(*) Il consiste à produire des sons avec les joues gonflées en laissant s’échapper l’air par les lèvres moyennement serrées !

Cet exercice de rééducation vocale contribue à rétablir un bon équilibre phonatoire en facilitant un rapport correct entre les pressions sous et sus-glottiques du souffle. Cette position facilite aussi la régularisation de son débit. Dans l’absolu, celui-ci doit rester constant. On ne doit pas « pousser » pour obtenir le son ! Autre avantage : cet exercice ne provoque pas de tension dans la mâchoire et favorise le soulèvement du voile du palais.

Pour Sébastien, il était donc tout à fait indiqué ! De surcroît, il l’aidait à détendre sa gorge tout en lui faisant prendre conscience de la position et de l’action de sa colonne d’air ! (*)

(*) Attention : il est fortement conseillé de le pratiquer seulement quand la respiration profonde est bien établie !

Pour ce travail, je me suis servi de tenues, de quintes en sons conjoints et d’arpèges d’accords de quinte. Je me répète : on ne doit jamais « pousser » pour obtenir le son (le débit du souffle doit rester constant), d’où l’intérêt de posséder une respiration profonde correcte avant de l’entreprendre ! A ce propos, notons aussi que l’expiration, avec un corps en bonne statique, doit toujours débuter par la région sous-ombilicale (Hara).

Voir le billet : « Respiration et Appui vocal »

Les premiers petits exercices vocaux

Quelque temps après, tout en continuant relaxations et Taïchi vocal, nous avons commencé une petite vocalisation très douce dans le dernier quart d’heure de la séance. Elle commençait par une combinaison de petits borborygmes destinés à échauffer sa voix en profondeur. (*)

(*) Pour ces exercices très délicats, l’exemple est absolument nécessaire. Je ne pourrai donc pas les décrire ici, sous peine d’être mal compris.

Ensuite, je me servais, pour débuter la vocalisation proprement dite, de la voyelle « ô » (voire « ou »), chantée sur un support de quintes en sons conjoints. Le seul challenge de cet exercice était de réaliser parfaitement le geste vocal. L’ambitus de travail n’avait qu’une importance relative ! Il était à peu près d’une octave, parfois un peu plus, selon la forme du moment !

Au début, Sébastien ne parvenait pas (ou très difficilement) à conserver la couleur « ô » fermée. Celle-ci prenait invariablement des allures de « o » ouvert (celui de Paul, dès sol2), ce qu’il fallait absolument éviter. La couleur « ou » était alors appelée à notre secours. Je devais aussi surveiller sa verticalité d’une façon drastique, son menton ayant encore très souvent des velléités de se tendre vers l’avant.

Voir le billet : « La technique vocale de base »

Les premiers « vrais » cris en position allongée

Progressivement, en les mariant avec certains exercices de Taïchi, j’ai pu les ajouter à notre programme. Très doucement au tout début, pour ne compromettre ni notre progression ni son moral !

Assez rapidement, du fait de notre préparation en amont, il a pu se rendre maître d’un « ô » émis assez puissamment « avec son corps », puis, de la même façon, d’un « â ». Quand il a réussi à émettre cette dernière voyelle sans que sa gorge ne souffre, il a employé le mot « délivrance » pour désigner ce qu’il ressentait à ce moment-là ! Il n’arrêtait pas de me dire que crier ainsi lui faisait un bien fou !

- Ce que je ressens est extraordinaire. C’est une vraie délivrance, comme un poids qui me quitte !

- Tu es en train de guérir ! Cependant, ce n’est pas encore terminé, il faut maintenant « domestiquer » ce cri, « l’équilibrer » !

- Je vis un moment passionnant !

Voir le billet : « La technique vocale fondamentale »

La voix parlée… quatre mois après !

Les tensions au niveau de son larynx étant désormais beaucoup moins fortes, sa voix parlée se libérait de plus en plus. Sébastien ne disposait pas encore d’un souffle abdominal vraiment réflexe mais, avec un peu d’attention, il parvenait à se servir d’un Appui correct en parlant. (*)

(*) De plus, il faisait régulièrement, tous les matins, les quelques petits exercices d’échauffement très doux que je lui avais indiqués. Ce travail personnel, religieusement accompli, donnait un fameux coup de pouce à notre progression !

Il m’a dit aussi avoir constaté qu’il s’essoufflait beaucoup moins lorsqu’il courait, chaque dimanche ! Cela ne m’a pas étonné, son souffle était désormais abdominal et soulageait énormément le travail de son cœur !

Une fable

C’était le moment d’ajouter cet exercice à notre programme. J’ai choisi « La laitière et le pot au lait » de La Fontaine. Nous l’avons travaillée en cours d’une façon très détaillée. D’abord en lecture « recto tono » pendant laquelle je surveillais très attentivement l’articulation de chaque phrase, les reprises réflexes de souffle abdominal ainsi que le suivi de l’Appui ! Ensuite, Sébastien devait la « déclamer » normalement, à voix haute, comme un comédien sur scène ! (*)

(*) Cela touchait vraiment son problème. Il était heureux de pouvoir désormais faire varier le ton de son discours… sans fatiguer sa voix. Celle-ci, en bien meilleure adéquation avec son corps, avait beaucoup gagné en tonicité.

Les exercices d’articulation

Pour compléter notre travail sur la fable, nous faisions assez souvent des exercices de prononciation de phrases difficiles. Nous les pratiquions d’abord avec des supports musicaux simples, puis en diction parlée.

Voir le détail de ces exercices dans le billet :

« Le bégaiement est-il guérissable »

Renaissance

Sébastien semblait, de cours en cours, devenir une autre personne. Son moral était au beau-fixe. Il me disait vivre mieux, être plus sûr de lui. (*)

(*) Il était tout simplement en train de devenir lui-même !

C’est, pour moi, une évidence. Etre obligé de s’exprimer avec une voix qui ne reflète pas du tout son moi intérieur devient vite un fardeau ! Lorsque, de surcroît, cette voix est problématique, le fardeau pèse encore plus lourd ! Dans ces cas-là, on projette une image qui n’est qu’un pâle reflet de soi ! On se trouve donc en déséquilibre permanent, pas du tout dans son assiette !

Epilogue

Au bout d’un an de travail très assidu, la voix de Sébastien était méconnaissable. Plus tonique et un peu plus grave, elle allait désormais comme un gant à son propriétaire ! La prononciation était nette, personne ne le faisait plus répéter !

Notre cours de vocalisation était maintenant celui que je fais pratiquer aux chanteurs… toutes proportions gardées cependant ! Sébastien ne souhaitait pas devenir chanteur mais… avocat ! Nous faisions néanmoins tous les principaux exercices que j’adaptais à ses moyens.

Voir le billet : « Le cours de technique vocale type ! »

Parallèlement, nous poursuivions l’étude de nos fables ! Son « répertoire » en comprenait maintenant trois qu’il déclamait avec une grande détermination ! La confiance qu’il avait en ses moyens vocaux rendait son discours encore plus convaincant.

Il était fin prêt pour plaider !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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