Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
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Chronique du Dimanche 15 août 2010

L'équilibre vocal

Pierre V. (28 ans – chanteur de rock)

Monsieur. Merci pour votre super-site. Je viens de lire plusieurs de vos articles et je voudrais vous exposer mon problème. Je chante dans un groupe de rock depuis l’âge de dix-huit ans (j’en ai vingt-huit). Jamais je ne m’étais soucié de ma manière de chanter et tout allait à peu près bien. Seulement, depuis six mois, j’éprouve vraiment beaucoup de difficultés. En ce moment, nos répètes deviennent de vrais calvaires pour moi. Je dois cravacher de plus en plus pour assurer et ce n’est pas brillant ! En fait, cela a commencé tout doucement, il y a environ huit mois, après une laryngite qui m’a laissé sur le flanc pendant trois semaines. Je me fais du souci car le groupe fonctionne bien et nous avons beaucoup de projets. Je voudrais avoir votre avis et savoir si on peut faire quelque chose. Pourriez-vous me recevoir pour un bilan ? Je suis joignable au (x). Bien cordialement. Pierre.

Ma réponse

Mon cher Pierre, votre problème me semble assez classique. Je pense que vous êtes entré tout doucement dans le cercle du forçage vocal après la laryngite dont vous me parlez. Je vous appellerai demain pour que nous prenions rendez-vous pour un bilan vocal. Cependant, ayez confiance car, à votre âge, on « revient » de ces choses-là ! Bien cordialement. Jean Laforêt.

Bilan vocal de Pierre

J’ai reçu Pierre la semaine suivante. A l’heure dite, c’est un grand garçon sympathique, au regard clair et franc, qui a franchi la porte du studio. Il m’a redit, en détail cette fois, l’objet de son souci et sa réelle motivation pour venir à bout de son problème !

En fait, peu de temps après cette fameuse laryngite, le groupe avait dû faire face à une série de concerts !

- Ma forme n’était pas très brillante mais, dans l’ensemble, tout s’était à peu près bien passé.

- Tu étais encore sous médicaments ?

- Oui ! Mon traitement était terminé mais j’avais continué à prendre un peu de « Solupred » ! Un comprimé effervescent tous les matins pendant la période de concert.

- Pas plus ?

- Peut-être un peu plus !

- Je vois ! (*)

(*) Le « Solupred » est un corticoïde.

La baisse de forme de Pierre avait commencé un peu après cette série de concerts, après l’arrêt de son traitement… Tout doucement, il s’était senti moins performant, vocalement plus fragile. (*)

(*) Il avait dû compenser ! Il était sans doute entré ainsi tout doucement dans le malmenage vocal.

Il avait naturellement consulté un ORL qui l’avait suivi pendant un temps. Cependant, malgré traitements, repos vocal et rééducation par un orthophoniste, il n’avait jamais retrouvé sa belle forme d’avant. Il tournait en rond ! Sur les conseils d’un ami, il avait également pris quelques cours de chant. Ils avaient semblé le stabiliser pour un temps mais ce résultat n’avait été que passager !

En revanche, sa forme physique était parfaite ! Il était en bonne santé et, très sportif, pratiquait assidûment la natation et le karaté ! Aucune carence générale d’énergie ne pouvait expliquer son problème vocal. (*)

(*) Il n’était jamais complètement enroué mais il montait moins haut et se fatiguait très vite.

L’enregistrement

Pierre avait apporté un enregistrement réalisé avant sa baisse de forme et un second datant de quelques jours seulement. Nous les avons écoutés tranquillement. Il était indéniable que le plus récent montrait une voix moins spontanée, plus fade et beaucoup moins performante que l’ancien. Les aigus y étaient poussés et semblaient lui coûter beaucoup ! Cela dit, le timbre conservait du charme et possédait encore une belle couleur ! Pierre me dit :

- On a été obligé de baisser presque tous nos morceaux. Certaines fois, ce n’est vraiment pas heureux. Ça sonne mal, l’ambiance n’est plus la même !

- Bien sûr ! Espérons que bientôt la manœuvre inverse pourra être faite.

- C’est possible ?

- Mais oui !

Quelques tests

Les tests vocaux que Pierre a réalisés torse nu et « ventre libre » ont montré – je m’y attendais un peu – une respiration extrêmement contractée. Il « serrait » et « rentrait » constamment son ventre pour appuyer sa voix. La région de l’épigastre (estomac) elle-même était concernée par cette « crispation » intempestive ! Néanmoins, des sol3 (sur « a ») ont pu être faits et légèrement tenus ! Le grave, lui, était altéré et rauque dès mi2 ! Les tenues étaient très difficiles et n’excédaient pas trois secondes sur une note du médium !

Toute cette voix était émise constamment en force !

- Te rends-tu compte de l’effort physique que tu fais pour chanter ?

- Il le faut ! Autrement, rien ne sort !

- Comment faisais-tu, avant ?

- Rien de particulier. Ça allait tout seul !

- Oui, bien sûr ! L’équilibre vocal se réalisait !

- L’équilibre vocal ?

- Oui, j’explique ! Une voix bien émise est la résultante « sonore » de plusieurs facteurs essentiels. Les deux principaux sont l’Appui du souffle et la place vocale. Lorsque l’on chante sans problème, ce « double contact » est toujours en parfaite adéquation et concoure à maintenir une émission vocale libre et ouverte. C’est ce que tu devais faire « naturellement » auparavant ! Dans le cas contraire, quand cet équilibre « naturel » est rompu, le chanteur « pousse » inconsciemment pour émettre sa voix !

- Pousse ?

- Oui ! C’est un malmenage vocal. Pour faire simple, « pousser » est un effort disproportionné pour chanter. Le débit du souffle n’est plus contrôlé et les cordes vocales reçoivent une pression sous-glottique bien trop forte ! C’est ce qui se produit maintenant ! Cela induit progressivement une fatigue chronique qui incite à « pousser » encore plus pour tenter de rétablir les choses ! On n’en sort pas !

- C’est ce qui m’arrive depuis ma laryngite ?

- Je le pense. Dans les semaines qui ont suivi, privé de ton médicament « miracle », tu es entré très progressivement dans ce que l’on appelle « un comportement vocal d’effort » !

- Oui, peut-être !

- C’est certain ! Quand la voix est bien émise, le souffle, correctement pris, doit être simplement « maintenu » par les muscles abdominaux pendant le chant… et non « poussé » comme tu le fais. Aucune voix ne résisterait longtemps à pareil traitement !

- On m’a dit de bien tenir mon ventre en chantant !

- C’est exact ! Mais, pas de cette façon ! L’ennui est que maintenant, la mauvaise habitude est bien ancrée ! Nous devrons « dénouer » patiemment tout cela !

- C’est encore possible ?

- Oui, mais tu devras consentir à quelques efforts !

- Pas de problème !

- Pendant tout le temps de ta rééducation, il faudra absolument t’arrêter « complètement » de chanter « seul ». Plus de répètes, rien que les cours !

- Combien de temps ?

- Trois mois, peut-être quatre !

- Ail !

- C’est un minimum, autrement nous mettrons un temps infini pour un résultat plus qu’aléatoire !

Pierre a décidé de me faire confiance. Nous avons opté pour un cours intégral où toute son émission serait entièrement revue !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premiers cours

Pierre s’est conduit en vrai professionnel, coopérant à 100% ! Les relaxations lui ont fait prendre rapidement conscience du stress qu’il entretenait dans son corps. Heureusement, doté d’un tempérament assez calme, il a mis peu de temps à se relaxer entièrement.

De ce fait, sa respiration s’est améliorée en quelques leçons seulement, contribuant par là-même à réduire les tensions qui siégeaient surtout au niveau du Hara supérieur (l’épigastre). (*)

(*) Elles étaient telles, au tout début, que le toucher - même très doux - de cette région occasionnait une douleur.

Très vite, dans son corps désormais plus « ouvert », j’ai pu ajouter, en « Taïchi », plusieurs exercices spécifiques destinés à lui donner un ressenti « physique » de l’Appui du souffle dans l’émission vocale. (*)

(*) La voix n’intervenait là en aucune façon ; ces exercices étaient seulement des mouvements respiratoires destinés à lui apprendre à manœuvrer correctement sa sangle abdominale en vue d’une régulation correcte de la pression du souffle.

Les chuchotements profonds

Quelque temps après, toujours en position allongée, nous avons émis nos premiers sons ! (*)

(*) Le mot « râles » conviendrait mieux !

Pierre devait simplement émettre des chuchotements très profonds, sur « a ». Filtrés à la glotte, ces « chuchotements » se devaient d’être parfaitement connectés au souffle abdominal. Cet exercice était destiné, tout en rééduquant – par massage doux – ses cordes vocales, à lui faire « toucher du doigt » la bonne connexion souffle/voix.

Assez vite, la relation pneumo-phonique a été parfaitement réussie sur des sons faibles ! J’ai demandé alors à Pierre d’intensifier progressivement ses sonorités. (*)

(*) Cette opération nécessite un contrôle constant pour éviter tout débordement ! La voix doit rester parfaitement connectée à l’Appui ! Le « forte relatif » de chaque « cri » doit toujours être l’aboutissement d’un « crescendo » !

Progressivement, la raucité, pourtant bien installée dans sa voix, s’atténuait. De plus, il était étonné, comme beaucoup avant lui, de ne ressentir aucune fatigue pendant ces exercices.

Voir les billets : « La technique vocale fondamentale » et « Les fondamentaux de la technique vocale »

Les sirènes

Assez rapidement, mon chanteur est parvenu ainsi - sans s’enrouer le moins du monde - à maîtriser correctement toute une série de « cris » de hauteurs, de formes et de « nuances » variées. En effet, il est très important, pour garantir une souplesse d’émission, de réaliser ces exercices en usant de nuances (attaques douces, crescendo et decrescendo doivent se succéder).

Pierre arrivait maintenant, partant du grave de sa voix (qui sonnait d’ailleurs beaucoup mieux) à produire une courbe vocale imitant une sirène (donc, sans un suivi de notes précis). Nous faisions cet exercice dans des ambitus variés : quintes (do2/sol2/do2) et octaves (do2/do3/do2) étaient les principaux ! Ces sirènes étaient montées par demi-tons. Il est également bon, parfois, d’amorcer les courbes par l’aigu (do3/do2/do3 ). (*)

(*) On peut créer des sirènes de formes diverses, l’essentiel est que « l’équilibre vocal » soit parfaitement maintenu pendant leur exécution !

La vocalisation

Parallèlement au travail précédent, j’avais commencé une petite vocalisation ! Mon but était d’appliquer en position verticale – en parfaite statique - nos récents acquis ! Les sirènes sur « a » et sur différentes voyelles en ont constitué tout d’abord l’exercice principal !

Les nuances dans les arpèges

Plus tard, des arpèges ont remplacé les sirènes. Pour obliger Pierre à ne pas pousser sur sa voix, j’exigeais toujours de lui qu’il obtienne ses aigus sans les enfler ! Par exemple, sur un arpège do2 mi2 sol2 do3, il devait « amortir » le do3, de façon à ce qu’il soit un peu moins fort que « le corps » de l’arpège. Cette façon de procéder est valable pour tout type de chant. De cette façon, on ressent (entre autres) mieux l’action souple de l’Appui ! (*)

(*) La voix, tout en étant dirigée vers la bonne place vocale de résonance (masque de bal), semble également descendre dans le corps pendant l’ascension tonale. On s’appuie sur le fameux « pneu souple » !

L’équilibre vocal initial

Pierre avait bénéficié pendant longtemps d’une émission « naturelle » qui apparemment, se réalisait alors parfaitement. Il me dit un jour, après un cours particulièrement réussi, qu’il commençait à retrouver certaines des bonnes sensations de facilité qu’il avait auparavant !

Je me suis félicité à ce moment-là d’avoir pris grand soin d’avoir simplement œuvré pour qu’il retrouve son équilibre vocal « initial », sans exiger de lui une « mise de son » trop précise. (*)

(*) Pour cela, je lui faisais travailler tous les exercices techniques « principaux » tout en laissant – sous surveillance discrète cependant - sa spontanéité s’exprimer.

Ce travail général de vocalisation se retrouve dans le billet :

« Le cours de technique vocale type »

Son Appui et sa place vocale étant désormais corrects, j’attendais avec impatience l’éclosion « améliorée » de son ancienne émission.

Premiers résultats tangibles, six mois après…

Comme je le pensais, il avait fallu deux trimestres entiers pour les obtenir. La voix de Pierre avait maintenant retrouvé beaucoup de tonus et gravissait de nouveau allègrement les aigus en exercice !

Cependant, tout son ciel n’était pas bleu ! Un autre problème s’est posé à nous le jour où je lui ai demandé de reprendre un de ses morceaux dans son ton initial, le plus aigu !

J’étais certain que Pierre « pouvait » facilement y parvenir : l’ennui était qu’il « n’osait » plus se lancer !

Il avait une peur bleue ! Il me disait :

- Je suis sûr que je pourrais, mais j’ai peur de me faire mal !

- C’est parce que tu as maintenant conscience de ton mécanisme vocal. Avant, la « « voiture » roulait toute seule. Maintenant, tu es aux commandes !

- Oui, c’est ça ! Et je ne sais pas encore vraiment bien conduire !

- Rassure-toi ! Ta voix, bientôt, sera encore plus performante qu’auparavant ! De plus, étant au courant de son « fonctionnement », tu ne feras jamais plus n’importe quoi avec elle !

- Oui ! Mais là, j’ai peur !

- Ça ne durera pas, fais-moi confiance !

Epilogue

En effet, cela n’a pas duré ! La semaine suivante, il s’est lâché. Nous avons chanté deux morceaux difficiles dans l’ancienne tonalité (la plus haute) et aucun enrouement n’est venu troubler la fête ! Sa voix restait claire et tenait ! Le souffle n’était plus « poussé » !

Son larynx devait nous remercier !

Nous avons consacré quelques cours à revoir tranquillement toutes les chansons de l’album. La mécanique était maintenant bien huilée. Pierre savait désormais exactement ce qu’il faisait avec sa voix !

Il devait simplement réapprendre à se laisser aller à la seule interprétation !

La technique ne doit pas se voir !

Les « répètes » ont repris sans problème dans le mois qui a suivi ! Maintenant, tout va bien pour lui !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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