Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (122/161)

Chronique du Dimanche 06 février 2011

J'ai la voix cassée

Julien B. (comédien, 30 ans)

Bonjour monsieur. J’ai trente ans. Je suis comédien et, depuis six mois, j’ai la voix cassée pratiquement du matin au soir. Cela m’empêche de travailler normalement et m’oblige à prendre de la cortisone lorsque je joue. Je voudrais vraiment sortir de ce guêpier. J’ai, bien sûr, consulté un ORL au tout début. On avait trouvé des kissing-nodules. Ils ont maintenant, paraît-il, disparu après des séances d’orthophonie. J’ai également eu un traitement pour l’estomac à cause d’un reflux. Je prends encore ces médicaments à l’heure actuelle. Malgré tout, ma voix se fatigue toujours autant. J’aimerais vous rencontrer pour un bilan vocal. Je suis joignable au (x). Bien cordialement. Julien.

Ma réponse

Julien, je vous remercie de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Je comprends votre inquiétude. Apparemment, vous avez fait ce qu’il fallait dans un premier temps. En effet, un bilan vocal nous dira ce qu’il convient de faire maintenant. Je vous appellerai demain sans faute. Bien cordialement. Courage ! Jean Laforêt.

Bilan vocal de Julien

J’ai reçu Julien la semaine suivante. C’est un grand jeune homme brun, assez athlétique ! Il m’a confirmé par la suite être très sportif. Sa voix parlée était assez rauque et il devait faire des efforts pour parler distinctement. J’ai constaté immédiatement qu’il était très nerveux… bien qu’il fasse beaucoup d’efforts pour paraître calme. Dans le cas de difficultés vocales, la nervosité complique souvent les choses ! Depuis quelques années, il tient régulièrement des rôles de plus en plus intéressants – donc de plus en plus longs - au théâtre. Professionnel, il vit de son travail. Il y a huit mois, le succès d’une pièce l’a obligé à jouer tous les soirs, pendant plusieurs mois consécutifs, un rôle particulièrement important et « bruyant » ! Auparavant, ses contrats étaient plus épisodiques et lui ménageaient des périodes de repos. (*)

(*) Il était évident que ce brusque surcroît de travail n’était pas étranger à l’apparition de sa fatigue vocale.

Les tests

J’ai tout d’abord demandé à Julien de me dire un texte à haute voix, torse nu et ventre libre. Il a choisi une assez longue réplique de son dernier rôle ! Dès les premières phrases, j’ai été fixé ! Il poussait terriblement sur sa voix ! De plus, les réactivations diaphragmatiques étaient très irrégulières, souvent remplacées par des inspirations plus ou moins thoraciques et contractées. La voix souffrait énormément. De surcroît, l’articulation n’était pas assez large, la bouche s’ouvrait mal. Le timbre, très engorgé, était privé au trois quarts des résonances hautes ! Ces défauts avaient dû s’installer progressivement pour pallier son manque de possibilités vocales. Il était entré tout doucement dans le cercle infernal du surmenage et du malmenage vocal. (*)

(*) Malmenage (mal utiliser sa voix) et surmenage (l’utiliser trop longtemps, trop fort, etc.) vont souvent de pair et « s’auto-entretiennent » !

Pour couronner le tout, sa nervosité n’arrangeait rien ! J’étais sûr, compte tenu de toutes les « anomalies » vocales que je venais de déceler dans ce test, d’arriver à un excellent résultat en les amendant.

Quand il a eu terminé, j’ai pu lui dire :

- Je peux presque te garantir, si tu me fais confiance, que nous viendrons assez rapidement à bout de ton problème !

- Sûr ? Je n’y crois pas !

- Tu as tort ! Tes défauts vocaux sont évidents pour moi. En les corrigeant… et cela est tout à fait possible, nous sommes sûrs de gagner.

- J’ai tellement de défauts ? Pourtant, avant, tout allait bien !

- Avant, oui, sans doute ! Il est évident que tu as fatigué de plus en plus ta voix pour assurer ton rôle pendant la période de forte activité dont tu m’as parlé. Ton émission, qui était sans doute bonne auparavant, s’est certainement dégradée à ce moment-là ! On appelle ça un « malmenage vocal » !

- Malmenage ?

- Malmener sa voix signifie « mal l’utiliser » !

- Et ça a pu donner un tel problème ?

- Bien sûr ! N’oublie pas que tu as forcé ainsi tous les soirs, pendant plusieurs mois ! De plus, je ne crois pas me tromper en te disant que tu es très nerveux ?

- Ça oui ! Même le sport ne me calme pas vraiment !

- Cela ne m’étonne pas ! Crois-moi, c’est un facteur très aggravant ! Pour diminuer tes tensions et remettre ta voix correctement en place, nous devrons faire au début de chaque cours une courte relaxation destinée à te détendre pour profiter au maximum de chaque leçon.

- Pas de problème…

- Ne crois surtout pas que c’est du temps perdu… c’est tout le contraire !

- Oui, j’ai lu votre billet là-dessus.

Voir le billet : « La relaxation pour mieux chanter »

- Je voudrais maintenant faire quelques tests chantés…

- Mais je ne sais pas chanter !

- Peu importe, ce sont des petites vocalises faciles.

Julien avait une excellente oreille ! Nous avons, cahin-caha, parcouru un ambitus d’une octave et demie (la1 à ré3) sur la voyelle « â ». Après ces tests, j’ai été tout à fait sûr que, s’il coopérait vraiment, il retrouverait assez vite une voix parlée normale ! (*)

(*) De plus, je devinais, bien cachée derrière son problème actuel, un timbre prometteur !

Nous avons finalement décidé de faire un « cours intégral », meilleur moyen de tout remettre à plat avec, en prime, un gain de temps très appréciable !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un cours vocal intégral »

Les premières leçons

Julien a été un élève modèle. Il a coopéré à fond. De ce fait, la relaxation, le travail de « taïchi vocal » et les massages abdominaux ont très rapidement porté leurs fruits ! J’ai assez vite obtenu une respiration profonde suffisamment correcte pour commencer quelques séries de cris contrôlés ! Ceux-ci – principalement des chuchotements profonds et des sirènes – lui ont rapidement permis de prendre conscience de « l’équilibre pneumo-phonique » qui avait été tellement perturbé chez lui !

Ce travail est expliqué en détail dans le billet : « L’équilibre vocal »

De plus, je lui ai conseillé très fermement d’économiser sa voix le plus possible : d’éviter de crier, de parler trop fort, etc. Je lui ai indiqué aussi quelques médicaments homéopathiques (sans aucune contre-indication) connus par tout chanteur qui se respecte ! Je l’ai même décidé à prendre chaque jour des tisanes d’Erysimum. (*)

(*) La tisane d’Erysimum n’est très bonne à boire… mais d’une remarquable efficacité sur le confort vocal !

Voir des précisions sur ce sujet dans le billet : « L’hygiène vocale »

L’aspect nerveux

De semaine en semaine, il s’améliorait ! Julien était de plus en plus calme et je pense que ses progrès vocaux – très évidents - n’étaient pas étrangers à cela ! Il me dit ressentir ce « nouveau calme » même dans sa vie de tous les jours. Nous avions de la chance qu’aucun contrat ne vienne actuellement troubler notre travail ! Il mémorisait un rôle pour un feuilleton télévisé mais n’avait pas à assurer de prestation sur scène. Aucune fatigue vocale excessive n’était donc à craindre à moyen terme !

La gymnastique

Tout en continuant relaxations et taïchi, j’ai commencé à lui enseigner les premiers éléments de la gymnastique vocale. Elle lui serait particulièrement utile pour assouplir son appareil articulatoire tout en contrant « fermement » l’habitude qu’il avait prise d’ouvrir à peine la bouche pour parler !

Voir le billet : « L’articulation dans le chant »

Julien était un professionnel ! Il l’a montré notamment en se consacrant très sérieusement à ce travail de gymnastique… pas toujours très distrayant, mais tellement efficace ! Il me disait que cela lui procurait un sentiment de liberté tout nouveau pour lui ! (*)

(*) En fait, il projetait ainsi plus largement et plus « librement » sa voix. Désormais mieux soutenue par une respiration profonde pratiquement correcte (l’équilibre pneumo-phonique était très amélioré) elle portait plus, avec un effort bien moindre ! La bonne « circulation d’énergie » est toujours très agréable !

Une vocalisation de base

Julien n’était pas chanteur. La vocalisation – indispensable pour tonifier sa voix – devait donc être adaptée à ses possibilités actuelles. J’ai choisi de le faire travailler dans un ambitus relativement raisonnable, aucun « challenge » n’étant au programme ! Cette vocalisation a consisté tout d’abord en des quintes sur « ô » « â » et « é », ne dépassant jamais le deuxième passage « mib » (Julien était baryton). Au tout début, ouvrir la bouche sur « é » lui a posé un certain problème mais, bien vite les voyelles fermées « i » et « é » ont pu être émises ainsi assez facilement dans le médium de sa voix !

Au fil des semaines, je me rendais compte que Julien adorait faire des exercices vocaux ! De plus, il possédait (cela se concrétisait) une jolie voix !

Je lui ai dit un jour :

- Tu aimes bien vocaliser, n’est-ce pas ?

- Sûr ! J’ai vraiment l’impression de créer quelque chose avec mon corps. Et puis, ça me détend !

- Je m’en aperçois ! Tu n’as jamais été tenté par la comédie musicale ?

Il me répondit, avec un sourire résigné :

- J’aurais bien aimé… mais je ne pense vraiment pas avoir la voix pour ça.

- Détrompe-toi ! Moi, je pense que si ! Tu sais danser ?

- J’ai une petite formation de danse classique… trois fois rien mais… je bouge assez bien !

- Tu es un comédien confirmé, tu sais te débrouiller en danse et ton physique est plus qu’avantageux !

- Merci !

- Que demander de plus ?

- Une belle voix !

- Ça, si tu es d’accord, je m’en charge ! Tu serais tenté d’essayer de chanter ? Tu ne risques rien…

- Vous plaisantez ?

- Pas le moins du monde. Si tu es d’accord, une fois ta voix parlée remise en place, ce qui ne saurait tarder, continuons à travailler le chant !

- Je serais emballé d’y arriver, même un peu !

- Plus qu’un peu ! Ce sera une corde de plus à ton arc… Crois-moi, cet espoir est permis ! Alors ?

- OK !

L’idée allait-elle faire son chemin ? J’espérais que oui ! En tout cas, le moral de Julien était au beau-fixe ! Cependant, je sentais que son problème l’avait vraiment « tracassé » car il bâillait énormément pendant la gymnastique vocale. (*)

(*) Les bâillements sont un signe de détente, certes, mais aussi l’indice de conflits intérieurs qui s’allègent par ce moyen naturel.

Le travail sur un texte

A ce stade de progrès, il était temps de travailler techniquement un texte. Avant de l’entreprendre vraiment, nous avions fait en amont un travail assez pointu sur des phrases difficiles telles que :

- Didon dina dit-on du dos d’un dodu dindon…

- Suis-je bien chez ce cher Serge si chaste et si sage…

Ces phrases (il en existe beaucoup), d’abord chantées sur un support musical simple, puis parlées à haute voix en lecture « recto tono » (sur la même note) et enfin en déclamation normale, aident beaucoup le comédien dans son travail d’articulation. La préparation des textes en est nettement facilitée.

Voir des explications détaillées notamment dans le billet : « Le bégaiement est-il guérissable ».

Bien qu’il ait des tas de répliques de théâtre à son « répertoire », Julien a choisi, comme support d’exercice de voix parlée, une fable de La Fontaine. « Les animaux malades de la peste », fable qu’il connaissait bien pour l’avoir déjà travaillée dans un cours de comédie serait notre support (*)

(*) Ce texte, assez long, offre de multiples possibilités. Les voix du lion, du renard, de l’âne… peuvent être « créées » par le comédien selon sa fantaisie. Je l’ai souvent fait travailler, toujours avec profit !

J’ai déjà expliqué dans plusieurs billets comment procéder. Je ne recommencerai donc pas ici les explications de base.

Vous les trouverez notamment en grande partie dans le billet : « Le bégaiement est-il guérissable », déjà cité plus haut.

Julien est venu assez vite à bout de ce travail ! La respiration profonde et les réactivations diaphragmatiques précédant chaque « intention » du texte, bien intégrées désormais, firent merveille en lui évitant toute fatigue laryngée ! (*)

(*) Il était assez étonné de constater à quel point ce geste d’appui dynamique, bien fait, l’aidait non seulement à épargner sa voix, mais aussi à mieux ponctuer son texte !

Progrès vocaux

Le problème de voix parlée étant maintenant pratiquement réglé, je mettais davantage l’accent sur la vocalisation. J’étais vraiment persuadé que Julien pouvait obtenir un rôle dans une comédie musicale, si l’occasion se présentait ! Il fallait qu’il soit prêt pour cela… Ses progrès, en voix chantée, étaient réels… il parcourait maintenant allègrement un ambitus de deux octaves (la1/la3) sur différentes voyelles. Tout était loin d’être parfait mais nous avancions assez vite. Son timbre, très souple, promettait beaucoup. De plus, il chantait parfaitement juste, ce qui est primordial ! (*)

(*) Naturellement, notre vocalisation « accrue » ne nous empêchait pas de consacrer un bon quart d’heure aux exercices de voix parlée, sa première motivation !

Nos vocalises :

Elles avaient rejoint progressivement celles des chanteurs que je fais travailler habituellement et comprenaient toutes les difficultés auxquelles ceux-ci se trouvent journellement confrontés dans ce métier.

Voir le billet : « Le cours de technique vocale type »

Il va sans dire qu’avec Julien, je dosais les difficultés afin qu’il progresse sans se décourager. (*)

(*) J’étais tout de même assez surpris de voir avec quelle facilité il comprenait et surtout « réalisait » ce que je lui demandais !

Un air

Bientôt, il devint évident que nous devions en travailler un  pour concrétiser nos avancées techniques ! L’aigu de Julien étant assez facile, j’ai choisi le très bel air de Marius « Auprès de ces tables vides » extrait des Misérables, de Schönberg et Boublil. D’une tessiture relativement moyenne (il ne dépasse pas sol3), il est souvent confié à un ténor. Cependant, il reste tout à fait « possible » pour un baryton relativement léger ! Julien a été emballé par ce nouveau travail. Je lui ai conseillé de se procurer un enregistrement de l’ouvrage et d’écouter très souvent le morceau en question… sans essayer de chanter plus fort que le disque ! (*)

(*) C’est un défaut très courant chez les débutants ! Dès que l’on croit savoir, on chante fort par-dessus l’interprète et… on « grave mal » la plupart des subtilités d’intonation !

La bonne méthode consiste à écouter la mélodie très attentivement, plusieurs fois, sans ouvrir la bouche, de façon à l’enregistrer « mentalement » dans ses moindres détails ! Ensuite, on pourra la murmurer « doucement », en articulant très largement, bien cadré sur l’interprète ! La dernière phase consistera à donner plus de voix en maintenant pour un temps une articulation « exagérée » qui deviendra progressivement… une bonne « prononciation » ! (*)

(*) Je précise que ce travail « musical », réalisé seul, n’est qu’une « approche » et ne remplace en aucune façon les répétitions avec un professeur compétent qui devront obligatoirement suivre !

Très rapidement, Julien a su cette mélodie par cœur et nous avons pu commencer à en travailler techniquement les phrases les plus difficiles. Laissant pour un temps le style de côté, je lui ai demandé de « sortir » sa voix ! (*)

(*) Cela consistait à chanter relativement « fort », sans exagération cependant !

Les quelques phrases comportant les aigus ont été assez rapidement « dans la boîte » ! Le travail d’interprétation pure pouvait maintenant commencer ! Pour cela, j’ai fait appel à un bon pianiste pour que Julien, bien soutenu musicalement, ait toutes les chances d’avancer au mieux ! (*)

(*) Habitant à proximité, cela ne dérangeait pas ce musicien de venir seulement pour la dernière demi-heure du cours.

En quelques leçons seulement, Julien s’est rendu maître de ce très bel air de Marius ! Il n’en revenait pas de pouvoir chanter ainsi ! Moi, j’avais, dès le début, compris que c’était possible ! Il pourrait désormais auditionner correctement si une opportunité se présentait ! Cette « corde » ajoutée à son arc était loin d’être négligeable ! Il faudrait, bien sûr, qu’il apprenne d’autres pièces musicales, mais cela n’était plus un problème ! Maintenant, il savait en être capable… c’était l’essentiel !

L’histoire de Julien touche à sa fin. Il avait retrouvé une voix parlée extrêmement performante qu’aucun mal de gorge n’était venu perturber depuis longtemps !

Quant à sa voix chantée, elle promettait beaucoup. L’avenir nous dirait si une carrière de comédien-chanteur se réaliserait ! En tout cas, tous les ingrédients étaient réunis pour cela !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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