Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (123/161)

Chronique du Dimanche 20 mars 2011

Je déteste ma voix

Fabien S. (guitariste-chanteur – 28 ans)

Bonsoir monsieur. En parcourant les billets de votre site, j’ai pensé que tout n’était peut-être pas perdu pour moi ! Je m’explique. J’ai 28 ans, je suis guitariste et j’écris des chansons. Mon problème est que je déteste ma voix… et c’est grave ! J’avais un projet d’album, mais mon timbre est vraiment trop laid ! Je n’arrive à rien. J’aimerais faire un bilan vocal avec vous pour faire le point. Simplement, je souhaite que vous me disiez l’entière vérité sur ma voix et s’il est raisonnable ou non d’espérer un résultat ! Je suis joignable au (x). Cordialement. Fabien.

Ma réponse

Bonsoir Fabien. Vous avez eu raison de m’écrire. J’ai fait travailler plusieurs personnes qui, comme vous, n’aimaient pas leur voix, à tort ou à raison. Seul, un bilan vocal nous renseignera exactement sur votre problème. Cependant, ne désespérez pas, il y a de fortes chances qu’il existe un moyen de vous tirer d’affaire. Je vous appellerai demain sans faute. Bien cordialement. Jean Laforêt.

Bilan vocal de Fabien

La semaine suivante, j’ai vu arriver à l’heure dite un grand jeune homme brun. Il avait les cheveux longs et ses yeux bleus, très vifs, brillaient sous de petites lunettes modernes. Tout en lui respirait « l’artiste ». Il était venu avec sa guitare afin de me chanter quelques-unes de ses compositions.

Dès le début de notre entretien, il m’a dit qu’il avait complètement terminé une vingtaine de chansons mais désespérait de pouvoir les interpréter un jour en public tellement sa voix était laide ! Sa parole, rapide et heurtée, signait une belle nervosité !

Il m’a ensuite chanté deux de ses chansons en s’accompagnant à la guitare et j’avoue avoir été séduit par le talent incontestable avec lequel il les interprétait. Les textes, mêlant français et anglais, étaient intéressants et la musique, de facture très moderne les soutenait avec bonheur. Je dois dire aussi que Fabien était un super-guitariste, ce qui ne gâchait rien…

Point noir :

Il chantait très juste mais sa voix était effectivement d’une qualité plus que médiocre. Dans un autre domaine, sa prononciation, elle-aussi, laissait beaucoup à désirer ! (*)

(*) De nombreux artistes de variété – nous le savons tous - ont très bien réussi avec des moyens vocaux très « limités » ! Selon moi, Fabien avait raison de vouloir essayer d’améliorer les choses, ne serait-ce que parce que le fait de haïr tellement son timbre le bloquait pour chanter en public ou s’écouter sur un enregistrement.

Dès cette première écoute, j’avais été certain que l’on pouvait parfaire la couleur de sa voix en remédiant aux anomalies « criantes » que je décelais dans son émission !

En gros, la place vocale n’était pas bonne, ce qui entretenait – entre autres - un timbre nasillard assez prononcé allant de pair avec un serrage de gorge. De plus, la respiration, thoracique haute, rendait impossible l’appui correct du souffle ! Cela donnait à sa voix un aspect « factice » ; elle n’était pas convaincante, servant mal la qualité de la musique et des textes ! Une certaine « humanité » manquait ! Parlons aussi de la position de la tête qui, comme chez de nombreux guitaristes-chanteurs, était orientée vers le haut, menton levé ! Cette position, très néfaste pour la position laryngée, favorise un serrage de gorge dont la première conséquence est de priver la voix de nombreux harmoniques ! Son articulation, trop molle, n’arrangeait rien !

Dès qu’il a eu terminé, Fabien m’a dit :

- Qu’en pensez-vous ?

- Tu écris de très belles chansons ! Je trouve qu’il est excessivement dommage de ne pas en faire profiter les autres !

- Pas avec cette voix-là ! Je m’enregistre souvent et les résultats sont déplorables ! A votre avis, peut-on, oui ou non, faire quelque chose ?

- La réponse est oui !

- C’est vrai ?

- Tout à fait ! Je suis d’accord avec toi, ton timbre est assez ingrat actuellement mais tout cela peut s’arranger !

- J’ai confiance en vous. Mais comment réussir un tel tour de force ? Je désespère vraiment !

- Tout simplement en travaillant correctement ! Je suis sûr qu’en révisant ton émission dans son ensemble - elle en a grand besoin, crois-moi - ton timbre s’enrichira considérablement en harmoniques. Ta couleur vocale, tout en gardant ses caractéristiques fondamentales, en sera transformée.

- C’est vraiment possible ?

- Bien sûr ! Faisons maintenant quelques tests à ma façon, je voudrais vérifier certaines choses.

- Ok !

Les tests complémentaires :

Ils ont été faits torse nu et ventre libre. Fabien n’avait jamais pris de cours de chant. Il s’est prêté de bonne grâce à plusieurs essais de vocalisation avec lesquels nous avons tout d’abord parcouru, cahin-caha, une étendue de deux octaves sur la voyelle « a ». Les « i » et les « é », testés ensuite, se sont révélés très serrés ! Ce défaut est courant chez de nombreux chanteurs débutants ! Le « ô » ne pouvait être maintenue au-delà de la2. Il prenait à ce moment-là la couleur de « o » (de Paul) indiquant que le « retour » de la voix se faisait en arrière, quittant la place de résonance.

Torse nu, son geste respiratoire paraissait encore plus catastrophique ! A la fois thoracique et très étriquée, sa respiration était de plus gênée par une cambrure très accusée. De ce fait, le dos ne participait pas du tout au geste, la partie lombaire se creusant même à chaque inspiration ! (*)

(*) La mauvaise position de la tête et cette respiration limitée contribuaient déjà beaucoup au serrage laryngé qui lui-même facilitait le nasillement désagréable que l’on percevait dans son timbre ! De plus, l’Appui correct était, de par sa respiration haute, inexistant ! Cette cascade de défauts suffisait presque à expliquer son problème.

Fabien, travaillant seul, se heurtait à un mur qu’il croyait infranchissable ! Cette impuissance d’avancer avait sans doute contribué à le rendre nerveux… et j’ai toujours constaté que ce dernier élément jouait toujours un rôle très défavorable sur la voix !

Je lui ai posément expliqué tout cela dans le détail !

Nous avons décidé de faire un « cours vocal intégral », meilleur moyen d’obtenir une amélioration sensible dans un minimum de temps !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premières leçons

Nous avons commencé la semaine suivante. Les relaxations, comme chez la majorité des élèves, ont immédiatement mis en exergue des tensions qu’il entretenait depuis longtemps. Au tout début, il a eu beaucoup de mal à se détendre mais, assez rapidement, il a pris goût à cet exercice. Tout doucement, au fil des leçons, sa respiration devenait un peu plus large et un peu plus profonde.

Une contraction, au niveau de l’épigastre, a perduré quelque temps puis s’est estompée progressivement grâce aux massages ! Grâce à eux, le bas de son dos – très contracté - gagnait lui-aussi progressivement en souplesse !

Compte tenu de ces améliorations, nous avons pu commencer assez rapidement – en Taïchi, toujours en position allongée - à travailler sérieusement la respiration dorsale ! Fabien avait tout intérêt à progresser de ce côté-là pour rééquilibrer au mieux sa statique ! (*)

(*) Il m’avait confié avoir souvent mal au bas du dos… cela n’avait rien d’étonnant !

Consulter à ce sujet le billet : « L’Inhibition abdominale » et « Les fondamentaux de la technique vocale »

Voir également des précisions au sujet de la rééducation de la respiration dorsale dans les billets : « Voix et statique corporelle » et « Un aigu problématique »

Une bonne habitude

Comme dit plus haut, les massages - suivis d’exercices de Taïchi spécifiques - contribuaient énormément à détendre le bas de son dos. J’ajoute qu’il avait la manie – c’était visible - de le contracter à la moindre occasion. La principale était de se tenir bien droit, « surtout » lorsqu’il marchait dans la rue ! Je lui ai démontré que l’on pouvait se tenir très droit en marchant, simplement en positionnant bien sa tête et en « tenant » son abdomen un peu rentré. (*)

(*) Cela contribue à limiter la cambrure et à soulager les vertèbres lombaires.

J’ai ajouté que cette bonne habitude – s’il consentait à faire l’effort de s’y plier - se révèlerait excellente, entre autres, pour « soigner » son mal de dos ! (*)

(*) Il était décidé à faire tous les efforts nécessaires… il m’a promis de faire aussi celui-là dans sa vie de tous les jours ! Au cours suivant, il m’a confirmé avoir suivi mon conseil pendant toute la semaine. Cette bonne résolution a perduré et nous a certainement beaucoup aidés dans notre travail d’assouplissement de sa cambrure !

Les tout premiers exercices vocaux

Comme décidé au bilan, l’émission vocale de Fabien a été reprise entièrement. Très vite, grâce à sa respiration désormais plus profonde, nous avons pu travailler l’équilibre pneumo-phonique en pratiquant avec bonheur – toujours en position allongée - des séries de cris et de sirènes. (*)

(*) L’équilibre pneumo-phonique représente la relation harmonieuse qui doit exister entre le souffle abdominal et la voix. L’action de l’appui vertical est abordée au cours de ces exercices préliminaires !

Toutes les explications à ce sujet sont dans les billets :

« La technique vocale fondamentale »

« Les fondamentaux de la technique vocale »

Voir aussi le billet : « Comment parler plus fort »

La gymnastique vocale

Nos premiers exercices « en position verticale » ont été consacrés à la gymnastique vocale. Il était indispensable de lui apporter, le plus vite possible, le maximum d’éléments pour continuer à rectifier au mieux sa statique et affirmer sa respiration profonde. La gymnastique – entre autres - répondait tout à fait à ces deux exigences !

Nous la pratiquions à chaque cours !

Voir, pour des précisions sur certains éléments de cette gymnastique vocale, le billet : « L’articulation dans le chant »

Un rapide échauffement

Il constituait notre premier exercice vocal. Non précis mais très efficace, il consistait, sur toute la tessiture (par demi-tons, en partant du grave de la voix), à produire des quintes ascendantes en sons conjoints sur « Br…oum » (imiter un bruit de moteur… les lèvres vibrent). La même chose est ensuite réalisée avec des sirènes sur des sauts d’octaves.

Nous enchainions avec des sons bouche fermée (hum) - et également bouche ouverte (NG) - sur divers intervalles simples (en principe, des arpèges d’accords de quintes et des sauts d’octaves). Notre ambitus de travail était d’une octave et demie environ (voire deux octaves, selon la forme du moment).

Ces échauffements sont expliqués en détail dans le billet : « Faire sa voix avant un spectacle »

Il va sans dire que, même pendant ce travail « préparatoire », je surveillai très attentivement la statique et les réactivations diaphragmatiques de Fabien !

En plus de la gymnastique vocale (qui corrigeait déjà en partie ce problème), nous faisions aussi, pour améliorer la respiration dorsale réflexe, un exercice simple et très efficace dont la pratique est expliquée en détail dans le billet : « Voix et statique corporelle ».

Les progrès

Au bout de trois petits mois, ils étaient évidents. La voix de Fabien, désormais mieux posée et plus libre, était infiniment moins nasillarde et sa respiration, plus profonde, permettait une meilleure stabilité générale de l’émission. Son ensellure s’était considérablement assouplie, permettant une meilleure respiration dorsale.

Mon chanteur était maintenant beaucoup plus calme. Néanmoins, il a souhaité que nous continuions les relaxations et le Taïchi au début de chaque leçon.

Cela constitue, en effet, une très bonne mise en condition.

Vocalisation simple

Notre programme s’était enrichi d’une vocalisation simple. La gymnastique terminée, elle se composait d’une progression d’exercices des plus « bateaux » que je surveillais d’une façon drastique, faisant en sorte qu’aucune erreur technique ne passe.

Je me répète sans cesse : l’exercice choisi n’est pas l’essentiel, seule la manière de le chanter compte vraiment ! (*)

(*) En revanche, dans une leçon, l’ordre dans lesquels les exercices sont proposés est primordial. De leur succession judicieuse dépend en grande partie le résultat recherché ! Cependant, rien n’est immuable et l’on peut être amené à prendre, dans certaines occasions, un contre-pied radical au programme initialement prévu ! Cela arrive lorsqu’un élève fait subitement une découverte technique ! Il faut en profiter immédiatement et l’engager fermement sur cette nouvelle voie !

Je dis souvent que les cours de technique vocale peuvent se comparer à des « actions » plutôt qu’à des « obligations » bancaires ! Comme pour les actions, les « gains » se font presque toujours par bonds ! Le schéma de progression est davantage une ligne en dents-de-scie qu’une ligne douce et continue ! Mais, tout le monde sait que les actions rapportent plus que les obligations… (*)

(*) En chant, l’attente entre deux pics de progression se traduit parfois pour l’élève par une impression trompeuse de stagnation… jusqu’à la prochaine découverte qui fera faire un bond très significatif à sa courbe de progrès !

Revenons à Fabien et à la vocalisation !

Après la gymnastique vocale, elle consistait tout d’abord à chanter des quintes sur « ô », en sons conjoints dans un ambitus compris entre la1 et do3 (voire ré3). Mon but était, en m’aidant d’une « amorce » de bâillement, de ramener sa voix en bonne place de résonance ! Une meilleure statique du corps et la respiration profonde (désormais acquise), nous facilitaient grandement les choses ! Assez vite, il nous a été possible de pratiquer des exercices plus difficiles (gammes, arpèges), tout à fait réussis, sur cette voyelle. Sa voix sonnait désormais « autrement », d’une façon beaucoup plus harmonieuse. De « nasillarde », elle était devenue « nasale », ce qui est tout à fait normal dans le bas-médium et le médium d’une voix. (*)

(*) Ce n’est qu’au deuxième passage, environ mib3 pour un baryton, que l’émission, perdant complètement sa nasalité avec l’occlusion du cavum, devient seulement « buccale ».

Les modulations

Elles ont revêtu, dans notre travail, une importance capitale. C’est en effet un exercice-roi pour unifier et embellir un timbre. Il doit être entrepris seulement lorsque la technique générale est relativement avancée. Dans le cas contraire, il ne ferait qu’accentuer les anomalies présentes !

Nous avons surtout travaillé la modulation « a é i ô u ou on an a ». Comportant deux « nasales », elle s’est révélée parfaite pour unifier le bas-médium et le médium de sa voix. (*)

(*) Avant de travailler cette modulation, nous avions chanté – assez difficilement au début - des messa di voce sur « ô » puis sur « a » (la messa di voce consiste à attaquer un son piano, à l’enfler puis à le diminuer de nouveau).

Vous trouverez l’explication détaillée de la pratique de ces deux exercices (messa di voce et modulations) dans le billet :

« Le cours de technique vocale type ».

Retour aux chansons

Fabien me dit un jour :

- J’ai rechanté chez moi quelques-unes de mes chansons.

- Le contraire m’aurait étonné…

- Je n’aurais pas dû ?

- Si, tu as bien fait ! Je ne te faisais aucun reproche, c’était seulement une constatation !

- Je me suis aussi enregistré !

- Bien sûr ! Alors ?

- Il n’y a pas photo ! Ma voix est complètement différente, en mieux !

- Tu as essayé d’appliquer ce que nous avons fait ici ?

- Un peu, mais sans plus ! Je me suis lancé un peu comme avant…

- C’est une très bonne nouvelle que j’entends là ! Cela signifie que tu as bien intégré notre travail et acquis un bon réflexe ! Il faudra que nous voyons cela ensemble de façon à peaufiner les choses au maximum !

- OK ! La prochaine fois ?

- Oui. Choisis pour commencer deux ou trois chansons situées relativement dans le médium de ta voix !

Le travail final

Il a consisté, comme dit plus haut, à peaufiner et à installer dans « le réel » les progrès de Fabien. Il apportait désormais sa guitare à chaque cours et, après un échauffement et une petite vocalisation, il chantait ses chansons.

Je surveillais tout : la statique générale, les réactivations diaphragmatiques, les appuis, etc.

Je n’avais que peu de peine car il avait fort bien assimilé les corrections techniques essentielles à apporter à son chant !

Il nous a fallu une dizaine de leçons pour parcourir son répertoire. En fait, ce n’était pas vingt mais bien trente chansons au moins que nous avons passées au crible ! J’intervenais uniquement sur l’aspect technique et pas du tout sur l’interprétation ! Fabien était artiste dans l’âme et donnait d’instinct à son chant toutes les inflexions nécessaires !

J’étais au concert !

Les enregistrements, un peu plus tard...

Bientôt, chaque séance a été consacrée à l’enregistrement de deux ou trois chansons. Chacune était ensuite écoutée, réécoutée et critiquée par nous sans ménagement ! Fabien n’était pas tendre avec lui-même… et cela me plaisait assez ! Quelquefois, nous retravaillions certaines parties… c’était assez rare ! De toute façon, notre but était atteint car son timbre, tout en conservant ses caractéristiques fondamentales, était devenu plus rond, plus humain… et convainquait davantage ! Consultés, tous ses amis étaient unanimes là-dessus ! La prononciation était aussi très améliorée. Les nombreuses séances de gymnastique vocale avaient tonifié son appareil articulatoire. Sans produire un effort particulier, il prononçait désormais très distinctement ses phrases chantées. Cela permettait de goûter davantage ses textes qui, je le répète, valaient le coup ! Quant à son nasillement, il n’était plus qu’un souvenir !

Le concert

La belle histoire de Fabien se termine. Un soir, il a invité tous ses amis à un concert organisé dans un restaurant qu’il connaissait. Je n’ai pas pu y assister mais il m’a offert un DVD réalisé à cette occasion ! Génial !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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