Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (124/161)

Chronique du Samedi 23 avril 2011

La hauteur d'émission vocale

Benoît V. (22 ans - Etudiant en chant)

Bonsoir monsieur. J’ai 22 ans. Je suis actuellement élève au conservatoire de (x). Je m’adresse à vous suite au conseil d’un de vos anciens élèves, Pierre C. Je suis inquiet car je m’aperçois que j’arrive de moins en moins à tenir une phrase chantée legato et j’avoue ne pas comprendre pourquoi. Ce problème est tout récent. Personne ne peut m’en indiquer la raison. Pourtant, par ailleurs, je trouve que ma voix progresse, s’élargit et gagne en profondeur (je suis baryton). Je travaille en ce moment l’air d’Escamillo. Je m’en tire à peu près mais suis de moins en moins capable de faire des nuances. De plus, je m’essouffle énormément en chantant. Je dépense beaucoup d’air pour un maigre résultat. Pourriez-vous me recevoir ? Je suis au (x). Bien à vous. A très bientôt, j’espère. Benoît.

Ma réponse :

Benoît. Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Le problème que vous me décrivez arrive – lorsqu’il arrive - en principe, beaucoup plus tard dans la vie d’un chanteur. Cependant, j’ai une petite idée. A votre âge, cela devrait pouvoir s’arranger rapidement ! Je vous téléphonerai demain matin afin que nous convenions d’un rendez-vous. Bien cordialement. Jean Laforêt.

Le bilan vocal

J’ai reçu Benoît la semaine suivante. Grand et bien proportionné, il a vraiment fière allure. Il dégage beaucoup de chaleur humaine. Son regard franc et le joyeux sourire qu’il m’adresse à son arrivée me l’ont rendu tout de suite sympathique.

Durant notre entretien, il me raconte en détail son problème vocal. En résumé, il ne peut plus tenir de longues phrases chantées. Il doit respirer très souvent. De plus, sa voix casse de plus en plus dans le médium lorsqu’il veut faire des nuances piano. Mais, ce qui l’inquiète par-dessus tout est le manque de souffle qu’il ressent en chantant. Il est pourtant très sportif (footing, escrime et natation), et n’éprouve aucun problème de cet ordre-là dans l’effort. Par exemple, il court chaque dimanche pendant six à sept kilomètres sans problème particulier. Il m’assure que sa respiration est parfaite à ce moment-là.

- Donc, tu ne ressens ce problème qu’en chantant ?

- Oui, seulement en chantant. L’année dernière encore, tout allait bien.

- Mais, que s’est-il donc passé entre l’année dernière et cette année ? As-tu forcé ta voix ?

- Non…

- Changé de répertoire ?

- Oui, j’aborde un répertoire plus vériste ! Ma voix a progressé ! Elle est plus large et plus profonde qu’auparavant ! De baryton léger, je suis passé baryton lyrique. Je vais travailler bientôt « Marcel » de « Bohème » !

- Je vois ! Mais cette belle voix plus large et plus profonde te coûte plus d’effort ?

- C’est peu de le dire ! Au début, je trouvais ça normal mais ça devient ingérable ! Je ne peux même plus chanter correctement une mélodie ! Pourtant, je n’ai jamais mal à la gorge !

- Je vois !

- D’où cela peut-il venir, d’après vous ?

- J’en ai une petite idée mais je voudrais, avant de t’en faire part, que nous passions aux tests !

Torse nu et ventre libre, Benoît m’a chanté a cappella une partie de l’air d’Escamillo qu’il était en train de travailler. Le souffle était abdominal, la statique assez bonne, la voix puissante et bien timbrée. Mais, respirant bien trop souvent, il déployait effectivement un effort disproportionné pour le résultat obtenu ! (*)

(*) Dès ce test, j’ai su que la cause de son problème était bien ce que j’avais subodoré !

Pour un observateur averti, elle était assez simple ! Benoît, tout simplement, attaquant mal ses sons, ne dirigeait pas sa voix dans la bonne place vocale. Elle vibrait en priorité dans son pharynx ; le fameux « masque » - zone de résonance idéale - était à peine concerné ! Communément, cela s’appelle « chanter dans les joues » ! Benoît dépensait une énergie folle pour un résultat dérisoire !

De surcroît, la prononciation était approximative et les sons, empâtés, portaient insuffisamment tout en épuisant le chanteur ! (*)

(*) J’ai été vraiment étonné qu’un tel défaut - somme toute assez évident - n’ait pas été détecté par l’un de ses professeurs du conservatoire ! Il est vrai que l’on s’habitue à ses élèves et que cela peut parfois diminuer notre degré d’observation envers eux…

Tests de vocalisation

Nous avons fait ensuite une série d’exercices pour tester ses possibilités. Elles se sont révélées excellentes. Benoît descendait facilement au sol1 et atteignait le la3 sans problème. C’était une grande voix et je comprends qu’il ait été tenté de s’approprier les rôles dont il m’avait parlé (Escamillo de « Carmen » et Marcel de « La Bohème »).

Pendant notre vocalisation, j’ai cependant détecté un défaut d’Appui qui, bien que ne gênant pas « complètement » son émission, limitait ses possibilités ! Son souffle ne s’appuyait pas « précisément » au « Hara » mais sensiblement plus haut. Il ne bénéficiait pas, de ce fait, de l’efficacité d’un soutien de qualité optimale.

Décision de travail

Nos tests une fois terminés, je lui ai expliqué en détail tout ce qui précède et les solutions que j’envisageais pour y remédier.

Bien que cela ne soit pas tout à fait indispensable dans son cas, Benoît a insisté pour que fassions un « cours intégral » afin de revoir son émission dans son ensemble ! Je pense qu’il a eu raison. Même un chanteur relativement confirmé gagne toujours à remettre « tout » à plat lorsqu’il a un problème vocal quelconque ! Dans ces cas-là, les étapes de « reconstruction » sont assez rapides et l’on est sûr de ne laisser aucun détail en route !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premières leçons

Benoît s’est révélé un élève modèle ! Les relaxations, et surtout les exercices de « Taïchi » qui suivaient, m’ont permis de lui faire rapidement comprendre – sans forcer sa voix le moins du monde - comment « mieux » l’appuyer. Quelques séries de « cris » et sirènes diverses ont ensuite contribué (toujours sans forcer) à parfaire l’ouverture correcte de sa gorge). (*)

(*) Comme beaucoup d’élèves, d’une façon tout à fait inconsciente, il la contractait un peu…

Au bout de quelques leçons en position allongée, l’équilibre « pneumo-phonique » s’est installé parfaitement. Il faudrait maintenant le réussir pareillement en position verticale… ce qui n’est pas aussi facile.

Voir des précisions sur le travail de « Taïchi » dans les billets : « La technique vocale fondamentale » et « Les fondamentaux de la technique vocale »

Notre vocalisation

Tout en continuant nos relaxations et un rapide « Taïchi » en début de séance, cette vocalisation a consisté tout d’abord en des exercices très simples. Ils étaient seulement destinés à affirmer, en position verticale, une relation « souffle-voix » correcte qui s’affinerait plus tard lorsque la bonne place vocale serait vraiment acquise !

Je me suis servi, comme très souvent, de la voyelle fermée « ô », émise le plus correctement possible ! Il faut faire très attention avec elle car, en la grossissant artificiellement, on peut facilement passer à côté de la bonne direction vocale ! Pendant nos exercices, Benoît trouvait naturellement que sa puissance était insuffisante dans le grave… mais ne pipait mot ! (*)

(*) Nous travaillions, par demi-tons, sur des quintes ascendantes, en ne dépassant jamais mi3.

Je lui répétais souvent :

- Dans le grave, tu dois seulement imaginer que le son produit par ce « ô » ressemble au bruit que ferait le bourdonnement d’un insecte quelconque volant juste au-dessous de ton nez ! Ne le grossis surtout pas !

- On ne m’entendra jamais !

- Mais si, aie confiance !

Dans le bas-médium, très rapidement, ses « « ô » s’installèrent plus confortablement. Je les surveillais attentivement pour qu’ils ne quittent pas la place idéale. Ils commençaient à trouver un certain « Appui » naturel et je sentais bien que Benoît… tout en se posant toujours des questions, appréciait cette nouveauté !

Divers petits exercices, où « l’amorce de bâillement » a progressivement trouvé sa place, nous ont amené ainsi à chanter des mi3 (légèrement tenus) assez bons.

Messa di voce sur « ô »

Toujours avec « ô », cet exercice a succédé tout naturellement au précédent. Nous le commencions à mi2, descendions par demi-tons à la1. La reprise avait lieu à fa2 pour culminer à ré3. Je n’allais pas au-delà pour éviter toute erreur de bâillement. Il fallait que celui-ci s’opère très progressivement pour éviter à Benoît de retomber dans son ancienne habitude d’élargissement intempestif !

Voir la pratique de cet exercice de « Messa di voce » dans le billet : « Le cours de technique vocale type »

La bonne place vocale

Elle est indiquée par la voyelle « i » ! Si elle est émise correctement, sans être maltraitée, cette voyelle donne exactement la direction vocale idéale ! Ce « i » doit être pris très finement, tout comme « ô » dans notre travail précédent. Dans le grave, il vibre juste sous le nez, au sommet des incisives supérieures… dans l’aigu, tout change ! (*)

(*) Attention  :

Le premier travail avec cette voyelle sera d’obtenir son « enracinement » correct. Elle doit en effet trouver son appui assez profondément dans le corps dès le premier passage. Je conseille de travailler cet enracinement à l’aide d’arpèges simples, chantés relativement forte. Les meilleurs résultats seront obtenus genoux fléchis et la bouche entrouverte approximativement de deux doigts.

Au tout début, ce n’est pas particulièrement évident de réussir cette sonorité. Il est pratiquement impossible de donner une « recette » pour cela. Il est indispensable d’entendre le son pour juger de sa qualité !

Avec Benoît, une fois l’enracinement correct obtenu, nous chantions un exercice tout simple, en sons conjoints, sur des quintes ascendantes, en partant du grave (la1). (*)

(*) Surtout, ne pas chercher à grossir ce « i » dans le grave de la voix. On doit « l’accrocher » très délicatement dès l’attaque. S’il est bien fait, sa sonorité, très rapidement, se renforce un peu d’elle-même et, au premier passage, bien dans la place vibrante, un léger crescendo devient alors possible aidé par une amorce de bâillement !

Au tout début de ce travail, je me suis seulement attaché, avec des exercices très simples (quintes en sons conjoints, arpèges d’accords de quintes et d’octaves), à lui faire ressentir cette sonorité sans jamais permettre qu’il ne la renforce trop ! Il devait maintenir la nuance « mezzo forte » dans la bonne place et le bon appui !

Nous avons ensuite réalisé des « sons filés » avec cette voyelle directrice.

J’employais pour cela des arpèges d’accords de quintes et d’octaves commencés dans le bas-médium. Benoît devait arriver au « sommet » de l’arpège en nuance forte et, installé en point d’orgue sur la note la plus aiguë, effectuer un long decrescendo… sans jamais quitter la place et tout en ouvrant doucement la bouche ! Ce n’est pas très facile… mais, désormais bien conditionné, il était très surpris de constater qu’il arrivait à un résultat, sinon parfait mais très honorable ! Ses sons ne cassaient presque plus ! Il pouvait les « filer » ainsi sur la2/si2/do3 sans problème !

La suite logique

La voyelle directrice « i », vibrant désormais à la bonne place, nous avons chanté, partant de ce son maintenant relativement correct, des modulations avec d’autres voyelles, en commençant par les plus voisines : « é », « è » puis, enfin « a » ! Cette dernière, qui paraît être la plus facile à émettre est en fait la plus difficile à réussir. Le chanteur sait bien que c’est toujours celle qui se « décalibre » le plus facilement et fait « baisser » !

La modulation i é è â <

J’en ai usé et abusé avec Benoît ! Nous la pratiquions sur une bonne partie de sa tessiture (en général de mi2 à mi3). Je lui demandais de réaliser un crescendo : le « i » était pris doucement et le « â », en fin de course, dans un magnifique point d’orgue « forte », se chargeait des harmoniques des voyelles précédentes ! (*)

(*) Le point d’orgue final sur « â » remplissait mon chanteur d’aise. Il pouvait enfin libérer sa voix et ne s’en privait pas !

Une vocalisation plus générale

Benoît se servant maintenant de la bonne place vocale et d’un « appui » abdominal correct, il était temps d’élargir notre travail. En premier lieu, j’ai corsé notre programme de plusieurs exercices difficiles mais indispensables à tout chanteur lyrique. Différents arpèges et des modulations plus importantes ont vu le jour !

Voir l’essentiel de ces exercices dans le billet : « Le cours de technique vocale type »

Les Vaccaj

J’ai aussi demandé à Benoît de travailler quelques exercices de Vaccaj. Il était en effet très intéressant de « confronter » sa nouvelle émission, dont le « retour » s’effectuait bien dans le masque, à ces petites pièces en italien, excellentes pour la voix… si toutefois on les chante avec une bonne technique ! C’était maintenant le cas !

Le résultat a été probant en tout point ! Il pouvait tenir des phrases plus longues et surtout « étirer » son chant… qui ne cassait plus ! (*)

(*) J’entends par « étirer » le fait de donner la vraie valeur aux notes (en quelque sorte de les allonger) afin de respecter un parfait legato. Maria Braneze au CNSMP me disait souvent : « Jean, allonge tes croches ! »

Jacques Jansen, me faisant travailler Pelléas, s’exprimait autrement pour dire la même chose au sujet d’une phrase en triolets (extraite de la scène de la tour… où l’on parle des cheveux de Mélisande) : « Je les tiens dans les mains… je les tiens dans la bouche, etc. » :

« Allonge tes triolets… me disait-il, tartine… »

Progrès constatés… par autrui !

Au conservatoire de « x », on trouvait Benoît très en progrès ! Son air d’Escamillo avait maintenant fière allure ! Tout le monde le félicitait !

Son problème était pratiquement résolu… un peu de pratique « surveillée » suffirait à le lui faire oublier complètement. Sa très belle voix était maintenant plus structurée et, surtout, « frappant » la place vocale correcte, lui permettait ressentir parfaitement son « Appui » abdominal !

Son « Appoggio » était désormais de qualité ! (*)

(*) En chant, le mot « Appoggio » (Appui, en italien) ne désigne pas seulement la notion d’Appui abdominal mais surtout la relation dynamique qui existe entre celui-ci et la place vocale (le point « focal »).

« Chez le chanteur, le couple « Place vocale et Appui abdominal » doit toujours demeurer en parfaite interaction ! »

Des explications à ce sujet se trouvent dans le billet : « Respiration et Appui vocal »

Epilogue

Huit mois avaient suffi pour remettre Benoît sur de bons rails. Il continue cependant à me rendre visite de loin en loin pour un contrôle. (*)

(*) A ce sujet, il est intéressant de savoir que le meilleur chanteur a toujours besoin d’une « oreille » extérieure. On ne s’entend pas vraiment soi-même ! L’enregistrement constitue une aide, certes, mais ne remplace jamais l’écoute d’un professeur en qui l’on a confiance et qui peut, le cas échéant, vous « recadrer » dans l’instant !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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