Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (131/161)

Chronique du Lundi 30 janvier 2012

Une reconversion réussie

Clément N. (35 ans – danseur classique professionnel)

Bonsoir monsieur. Je suis un danseur classique professionnel de trente-cinq ans, donc presqu’en fin de carrière. En plus des cours de danse que je compte donner, j’aimerais me reconvertir dans le chant classique que j’ai toujours grandement apprécié. Bien entendu, je ne prétends pas à une carrière de soliste mais intégrer un chœur d’opéra me tenterait. Je pense être baryton. J’ai pris quelques cours de chant par-ci par-là et chanté quelques airs classiques avec plus ou moins de bonheur. Il paraît que j’ai une voix ! J’aimerais beaucoup construire une technique vocale solide et vos billets ont focalisé cette envie. Je suis joignable au (x). Bien à vous. Clément

Ma réponse :

Bonjour Clément. Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Vous m’avez rappelé une histoire ancienne… celle d’un ami danseur, soliste de surcroît, qui comme vous avait souhaité se reconvertir dans le chant. Il possédait une belle voix naturelle que nous avons peaufinée techniquement. Sa « reconversion » a été réussie et lui a permis d’intégrer un chœur d’opéra important. J’espère qu’il en sera de même pour vous ! Je vous appellerai demain sans faute. Bien cordialement. Jean Laforêt

Le bilan vocal

J’ai reçu Clément la semaine suivante. C’est un beau garçon brun de 1 m 83 (me dira-t-il un peu plus tard), à l’œil vif et au maintien parfait. Il possède l’attitude souple et le calme d’un félin ! On sent d’emblée l’artiste en lui… Il est danseur soliste et songe à commencer une deuxième carrière : choriste « d’opéra ». En fait, il désire avant tout rester actif dans ce monde du spectacle qu’il fréquente depuis quinze ans ! Il a déjà des pistes et des recommandations pour certains théâtres susceptibles de l’accueillir mais n’ignore pas qu’un travail vocal sérieux est indispensable avant toute tentative dans ce sens.

Il désire construire une technique vocale solide et m’a dit être tenté par le concept du « cours vocal intégral ».

Les tests

Ils furent exécutés torse nu et ventre libre. Clément m’a confirmé avoir déjà suivi à plusieurs reprises des cours de technique vocale.

Nous avons parcouru assez facilement un ambitus compris entre la1 et mi3 sur diverses voyelles. Il est effectivement baryton. Le timbre est joli quoique un peu frêle en regard de son physique. Un vibrato important est présent dans les tenues ! Il chante très juste… ce qui est primordial ! Les « i » et les « é » sont serrés, comme chez la plupart des chanteurs débutants.

Mais ces problèmes étaient tout à fait mineurs par rapport à l’énorme défaut respiratoire qui me sautait aux yeux !

« Il inspirait « thoracique-haut » en rentrant son ventre tout en écartant ses côtes ! »

Je constate quelquefois ce gros défaut mais, venant d’un danseur classique professionnel, cela m’a paru surprenant. En effet, la notion d’équilibre, en danse comme en karaté ou en chant, réclame une respiration basse bien établie… un enracinement ! Et puis, Clément n’avait-il pas suivi des cours de technique vocale ? (*)

(*) Le danseur peut (et doit), prendre « profondément » son souffle en gardant son ventre parfaitement plat (davantage qu’un chanteur) pour respecter l’indispensable esthétique physique inhérent à ce métier. Bien entraîné, il peut le faire sans problème. Dans ce cas-là, l’équilibre est sauf ! Mais, respirer thoracique-haut, en écartant les côtes tout en rentrant son ventre est tout autre chose ! On ne tient pas un équilibre en respirant ainsi !

Cela tenait du mystère car Clément était danseur classique… soliste ! J’avais fait travailler la technique vocale, il y a un certain temps, à un premier danseur de l’opéra de Paris. Comme nous abordions cette question, il m’avait dit en souriant :

« Nous devons respirer profondément, tout à fait comme vous ! Mais nous, tout en inspirant, nous devons rentrer notre ventre pour l’effacer et ressembler… à un toréador ! »

Je ne sais pas si les toréadors rentrent le ventre pour combattre le taureau… mais cette image m’avait amusé à l’époque ! (*)

(*) Elle disait très justement que l’inspiration profonde et la rentrée abdominale doivent se faire simultanément, en un seul geste… pour permettre au danseur de garder à la fois une belle silhouette et un équilibre parfait ! Le chanteur, lui, peut se permettre un petit écart… ce qui ne signifie pas qu’il doive laisser son ventre complètement relâché…

Comment Clément pouvait-il, en dansant, compenser un équilibre rendu obligatoirement défaillant par la respiration qu’il employait ? Il me faudrait rapidement éclaircir ce mystère !

Je lui en avais parlé à la fin du bilan mais sans trop approfondir la question… me contendant d’indiquer que sa respiration laissait beaucoup à désirer !

Clément souhaitait faire un « cours intégral »… j’aurais tout le loisir de passer cela au crible !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Le premier cours

Mon danseur a coopéré à 100% ! J’ai naturellement retrouvé, tout au début, en taïchi, le problème respiratoire dont je parle plus haut. Mais, était-ce à cause de la position allongée ou (et) de la détente induite par la relaxation et le taïchi… je n’ai eu que peu de mal ce jour-là à obtenir une respiration relativement profonde et détendue. Ce garçon connaissait parfaitement son corps et j’ai pensé que je pourrais rapidement lui donner une respiration et des appuis de chant corrects.

« Le mystère demeurait pourtant entier au sujet du mauvais réflexe inspiratoire dont je parle plus haut. »

Aussi, dès la fin de cette première leçon, j’ai évoqué, cette fois dans le détail, ce défaut majeur. Je lui ai demandé – pour éclairer ma lanterne - s’il voulait bien esquisser quelques pas de danse afin de préciser pour moi son type de respiration à ce moment-là ! Bien que le local soit un peu exigu, il s’est prêté de bonne grâce à l’expérience…

Surprise ! Il a aligné devant moi diverses « arabesques » en respirant parfaitement… en vrai toréador ! (*)

(*) Cela peut paraître incroyable mais l’immobilité requise pour notre vocalisation lors du bilan l’avait sans doute perturbé ! Je préférais de beaucoup qu’il en soit ainsi !

Après avoir applaudi son petit spectacle, je lui ai dit :

- Là, c’est parfait ! Mais pourquoi rentrais-tu ton ventre pour inspirer pendant la vocalisation lors le bilan… alors que tu pouvais parfaitement l’éviter ?

- Je n’en sais rien, je le rentre aussi en respirant quand je danse…

- Oui, mais tu le fais tout en inspirant profondément, ce qui n’est pas du tout la même chose ! Au bilan, tu inspirais verticalement en direction des clavicules !

- C’est sûrement la position arrêtée qui m’a trompé ! J’ai l’habitude de respirer en plein mouvement…

- Pourtant, tu m’as dit avoir déjà pris des cours de chant ?

- Oui, mais il y a longtemps…

- C’est pourtant une des premières choses importantes que l’on apprend…

- C’est vrai…

- Enfin, passons ! J’avoue n’avoir pas compris, en te voyant chanter au bilan, comment tu pouvais danser avec une respiration aussi « déséquilibrante » ! Je suis content de voir que ce n’est pas le cas !

- Ce serait si grave pour le chant ?

- Tu parles ! Encore plus que ça ! Mais maintenant, je suis complètement rassuré ! Tu vas très vite respirer comme un chef, avec de simples petits ajustements !

Notre vocalisation

J’ai commencé, comme souvent, avec des « ô » en quintes ascendantes. Clément a tout de suite « collé » à ma stratégie et réussi, sans aucun problème particulier, à atteindre un mi3 assez bon avec une respiration qui, si elle n’était pas encore parfaite, allait cette fois dans le bon sens !

Je me suis attaché ensuite à lui faire « desserrer » ses « i » et ses « é » dans le médium et le haut-médium. Ce ne fut pas une petite affaire mais, dès la fin du premier mois de cours, il y parvenait à peu près. (*)

(*) Chanter des « i » et des « é » non serrés dans le médium et le haut-médium est indispensable pour un chanteur. Certains élèves sont très longs à franchir cette étape totalement incontournable ! Elle constitue la condition « sine qua non » pour parvenir ensuite à enraciner correctement ces voyelles dans le registre aigu !

Voir le billet : « Le rôle de la langue dans l’émission vocale »

Problème de langue

Clément avait beaucoup de mal à « tenir sa langue » (jeu de mots tout à fait volontaire). Pendant qu’il vocalisait, elle était très indisciplinée, la pointe se soulevant ou se promenant de droite à gauche et le dos disparaissant parfois presque en fond de gorge… j’exagère à peine ! (*)

(*) A mon avis, la meilleure position de la langue (pendant la vocalisation du moins…) est celle où sa pointe, très détendue, est lovée contre son filet, tout en bas des racines des incisives inférieures. De cette façon, elle permet la réalisation de toutes les voyelles, y compris des voyelles fermées « i » et « é » pendant lesquelles son dos seul doit se soulever !

Je lui avais bien sûr demandé – dès le tout début des cours – de la maintenir – sans raideur - comme décrit ci-dessus. Il y parvenait difficilement et seulement au prix d’un raidissement important de celle-ci. J’ai rarement rencontré un tel problème lingual ! En général, quelques remarques placées au bon moment suffisent à le limiter, puis à le résoudre ! Avec Clément, ce fut très laborieux !

J’ai dû employer les grands moyens pour l’aider à franchir ce cap ! (*)

(*) Il est primordial d’obtenir un bon relâchement lingual pour la simple raison que cet organe est connecté au larynx et lui communique ses éventuelles tensions.

J’ai procédé ainsi :

1) Nuque bien en place, bouche grande ouverte, tirer sa langue complètement à l’extérieur…

2) Puis, après deux ou trois secondes, la détendre complètement tout en la rentrant. (*)

(*) Dans le mouvement de « rentrée », la mâchoire inférieure se referme un peu et l’on doit sentir la pointe de la langue, complètement molle, venir toucher la base des incisives inférieures.

Cet exercice est à faire plusieurs fois (cinq fois consécutives au moins).

Il permet de bien prendre conscience de son relâchement complet survenant juste après la tension ressentie lors de son allongement. C’est ce relâchement-là qu’il est souhaitable d’obtenir dans le chant.

J’ai également demandé à Clément de faire un autre exercice « lingual » tout simple et qui s’est révélé excellent ! Bouche grande ouverte, il s’agit de faire « voyager » sa langue. On commence par la tirer et la laisser rentrer, détendue – plusieurs fois - (comme décrit plus haut mais sans prolonger le temps d’allongement). Ensuite, on peut suivre, avec sa pointe, tout le pourtour des lèvres… dans les deux sens ! Le dernier mouvement – transversal - consiste à aller toucher les commissures à droite puis à gauche…

Ces exercices simples apprennent à commander la langue et affirment les possibilités de souplesse de cet organe essentiel pour le chanteur. Quelqu’un a dit :

« La langue est le gouvernail de la voix ! »

Cela me paraît tout à fait exact. C’est pourquoi il faut (pour bien chanter) s’en rendre maître et ne pas se laisser gouverner par elle !

Voir les billets :

« La position de la langue dans le chant »

« Le rôle de la langue dans l’émission vocale »

Vibrato trop accentué

Comme dit plus haut, Clément avait un vibrato beaucoup trop important ! Ce défaut était dû au très mauvais soutien qu’il avait employé… beaucoup trop longtemps ! Aussi, profitant de la meilleure maîtrise de l’appui qu’il avait acquise, je n’ai pas attendu pour lui faire découvrir la « messa di voce ». Cet exercice est le plus difficile que je connaisse mais, dans le cas présent, je n’en attendais pas une exécution parfaite mais simplement une aide efficace pour réduire sensiblement son défaut. (*)

(*) Sa respiration et ses appuis étaient maintenant assez bons… c’était le moment de pousser ce pion !

Voir, pour information, le billet : « Ma voix bouge… que faire ?

Pour ce faire, je lui demandais simplement d’obtenir des sons « droits », sans aucun vibrato. Pris pianos, ils devaient être amenés à un forte relatif puis diminués de nouveau. Le but de l’exercice était simplement de ne pas laisser la voix vibrer… même pendant le decrescendo !

Nous avons commencé avec des « ô » car Clément avait bien cerné cette voyelle. Assez vite, le grave, le bas-médium et le médium de sa voix se stabilisèrent (de la1 à do3 environ). Cela se gâtait un peu aux environs du ré3, ce qui était tout à fait normal. Je n’ai pas insisté… une bonne stabilité du médium me suffisait pour l’instant. Parallèlement, nous avons chanté des modulations de voyelles dans ce même ambitus. J’ai choisi pour commencer « ô/i ». Ce « mariage » nous a permis de tonifier toute cette zone en donnant plus de timbre au « ô » ! Très vite, notre modulation s’est enrichie d’un « é » ! Nous la chantions sans nuance particulière, contrairement à la « messa di voce ».

Cela donnait : ô i ô é ô i

Cette modulation était chantée par demi-tons ascendants de mi2 à ré3 (dans les bons jours). Assez rapidement, j’ai constaté, non seulement une amélioration dans le vibrato, mais aussi un « épaississement » vocal tout à fait intéressant ! Tout en se stabilisant, il était certain que la voix de Clément prenait de l’ampleur et de la rondeur ! (*)

(*) Cela était dû aussi, bien évidemment, à ses progrès généraux : une meilleure respiration, des appuis plus affirmés et aussi une meilleure prise de conscience de sa voix et de ses possibilités réelles qui n’étaient pas négligeables !

Bientôt, nous avons pu suivre – à chaque cours - une véritable progression de chanteur !

Voir cette progression dans le billet : « Le cours de technique vocale type »

Les vaccaj

Avant d’aborder des morceaux plus conséquents, j’ai demandé à Clément d’apprendre quelques leçons de Vaccaj. Ces petits exercices, parfaitement construits et chantés en italien, sont (à mon avis) excellents pour établir un « pont » de choix entre la vocalisation et les Arie Antique ou (et) les autres morceaux classiques que l’on peut envisager. Je rappelle qu’il est essentiel de chanter ces leçons avec une bonne technique d’émission pour qu’elles soient vraiment efficaces. Dans le cas contraire, elles ne feront aucun mal mais… il ne faudra pas en attendre de grands progrès !

Aussitôt dit, aussitôt fait ! Nous nous sommes lancés avec fougue dans cette opération au cours de laquelle Clément a pu appliquer – sous haute surveillance – ses toutes nouvelles connaissances techniques ! Je dois dire qu’il s’en est tiré à merveille, chantant avec conviction les sept leçons que nous avions choisies.

Arie Antique et Mozart

Tout en continuant nos Vaccaj à chaque leçon, nous avons rapidement mis en chantier deux Arie antique « Caro mio ben » et « Ombra mai fu ». Bien préparé, Clément eut vite fait de se les approprier et de les interpréter très correctement. Ces Arie très connus, au demeurant très agréables à chanter, réclament une grande maîtrise du legato. De ce fait, elles constituent un excellent exercice de pose de voix… dès lors que la technique est en place !

Elles furent suivies peu après de deux airs de Figaro : « Non piu andrai » et « Se vuol ballare », extraits de « Le Nozze di Figaro » de Mozart. (*)

(*) Clément était bien parti ! Sa voix était méconnaissable, bien plus puissante et surtout beaucoup plus stable ! Chanter le remplissait de joie et cela faisait plaisir à voir.

Notre répertoire s’est enrichi ensuite d’un air en français : La ballade de la reine Mab (air de Mercutio, extrait du Roméo et Juliette de Gounod)) : « Mab, la reine des mensonges… »

Cet air demande une très grande virtuosité et lui a permis de parfaire son articulation !

Pour mon compte, je jugeais maintenant Clément tout à fait capable d’assurer, en plus des chœurs, certains rôles secondaires d’opéra…

L’avenir nous dira si j’avais raison !

Epilogue

L’histoire de Clément se termine. Il me reste à lui souhaiter bonne chance pour ses auditions mais j’avoue ne pas être très inquiet !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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