Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
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Chronique du Dimanche 08 avril 2012

Comment changer ma voix

Eric L. (30 ans – informaticien)

Bonsoir monsieur. Je m’appelle Eric, je viens d’avoir trente ans et j’ai une voix vraiment pas possible. Je ne suis pas chanteur. C’est un de mes amis, Julien T. que vous connaissez, qui m’a communiqué l’adresse de votre site. Je me suis reconnu dans plusieurs de vos billets et je me décide à tenter ma chance auprès de vous. J’aimerais vous rencontrer afin que vous me disiez si ma voix a une petite possibilité de s’arranger avec des cours. Je suis au (X). Bien à vous. Eric

Ma réponse :

Eric. Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Je vous appellerai demain pour que nous prenions rendez-vous pour un bilan vocal. Lui seul me permettra de vous donner une réponse fiable ! Je peux cependant vous assurer dès maintenant qu’un bon travail vocal améliore toujours, et ceci d’une façon très sensible, la qualité d’une voix parlée. Gardez l’espoir. A très bientôt. Bien cordialement

Jean Laforêt

Bilan vocal d’Eric

J’ai reçu Eric la semaine suivante. C’est un grand garçon mince et très brun que l’on imaginerait davantage sur une scène de théâtre que derrière un ordinateur. Il possède un regard bleu-sombre très intense tout à fait extraordinaire. Cependant, le franc sourire dont il me gratifia en me saluant n’arrivait pas à masquer une évidente timidité. Il me dira par la suite qu’il ne s’était décidé à me contacter que pressé par son ami Julien.

Je l’observais avec attention tout en animant la petite conversation qui précède les tests. Il répondait nerveusement à mes questions d’une voix à la fois serrée, sourde et « surélevée » qui ne paraissait avoir aucun lien avec son corps. Ses réponses étaient franches, mais brèves et hachées comme s’il avait hâte de s’en débarrasser. (*)

(*) Sa voix ne correspondait aucunement à son physique et je comprenais parfaitement que cette « intruse » lui pose un gros problème. De plus, sans l’ombre d’un doute, ce garçon était un grand nerveux !

Pour le rassurer, je lui ai raconté les histoires de plusieurs élèves qui, dans des cas similaires au sien, avaient finalement trouvé une issue favorable à leur problème. Il en connaissait déjà la plupart pour les avoir lues dans les billets. Malgré cela, sa curiosité ne tarissait pas… et j’ai dû répondre à beaucoup de questions.

Je constatais avec plaisir qu’il se détendait de plus en plus au fil de notre conversation. Sa voix en bénéficiait et semblait même gagner un peu en profondeur…

Les tests

Ils ont eu lieu torse nu et ventre libre.

J’ai demandé à Eric de me lire un texte afin de mieux cerner son geste vocal. Une fable de La Fontaine, « Le corbeau et le renard » a fait l’affaire. Mon premier constat fut une « tétanisation » absolue du torse et de l’abdomen. Les réactivations diaphragmatiques ne provoquaient aucun mouvement souple, si infime soit-il. Tout se passait dans la contraction la plus complète. Sa voix donnait vraiment l’impression d’un instrument à vent qui aurait fonctionné sans air ! La gorge, extrêmement serrée, accomplissait à elle seule un travail considérable pour un rendement insignifiant !

Après ce premier test, bien que subodorant le résultat d’avance, j’ai demandé à Eric de crier, comme pour appeler quelqu’un situé loin de lui. Le cri qu’il essaya de produire à ce moment-là fut pitoyable.

Nous avons entrepris ensuite une petite vocalisation. Un problème d’oreille fut mis en exergue immédiatement mais ne me parut pas très grave. Les tensions qui l’habitaient et l’absence d’habitude de produire des sons chantés pouvaient l’expliquer. Nous avons parcouru tant bien que mal un ambitus d’une octave (do2/do3) sur « â ». Je n’ai essayé aucune autre voyelle car celle-ci, pourtant très large de nature, était déjà excessivement serrée. (*)

(*) Eric se prêtait de bonne grâce à tous les essais demandés, tout en ayant certainement conscience qu’il lui était très difficile de les réussir, même partiellement ! De mon côté - à la condition expresse qu’il m’offre une collaboration totale - j’ai été tout de suite persuadé de pouvoir l’aider à améliorer sa voix.

A la fin de ce bilan, je lui ai fait part de mes déductions, sans rien omettre. Je lui ai assuré que sa voix pourrait faire de gros progrès à condition d’entreprendre un « travail intégral ». J’ai insisté sur le fait que son état nerveux revêtait à lui seul une grosse part de responsabilité dans ses ennuis vocaux !

Il a convenu qu’il était très nerveux, angoissé et stressé, que son sommeil était médiocre et qu’il ressentait même, assez souvent, une douleur au creux de l’estomac.

Sur un autre plan, il m’a appris, avec un petit sourire, qu’il était célibataire, vivait seul et n’aspirait pour l’instant à rien d’autre. (*)

(*) J’ai deviné sans peine que sa timidité l’empêchait de s’affirmer sur le plan sexuel. Rien d’étonnant à cela. J’étais convaincu que le travail intégral, si nous décidions de l’entreprendre, aurait également un effet salutaire sur ce plan-là !

Eric s’est finalement rangé à mon avis et nous avons opté pour ce travail complet.

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral ».

Les premiers cours

Ils ont été consacrés essentiellement aux relaxations afin de réduire au maximum l’état de tension perpétuel dans lequel vivait Eric. Au tout début, il eut énormément de mal à se détendre. Il s’agitait et son corps trouvait un calme relatif seulement en fin d’exercice. Profitant de ce moment « privilégié », j’essayais alors d’obtenir une respiration abdominale par les moyens que j’emploie habituellement et qui, en principe, donnent de bons résultats. Ce fut peine perdue ! Malgré toutes mes astuces, soit son ventre restait de « pierre », soit l’inspiration s’inversait ! J’ai finalement essayé un exercice réservé aux cas plus ou moins « désespérés » ! Voici, en quelques lignes, comment le réaliser :

- Se mettre à genoux en appui avant sur les bras. La nuque est arrondie, la tête est lourde…

- Souffler bruyamment, à fond, en rentrant l’abdomen le plus possible tout en faisant le « dos rond » : fff <<<

- Relâcher le ventre tout en conservant l’arrondissement du dos en se laissant inspirer bruyamment, bouche ouverte. L’abdomen redescend… Ah >>>

- Souffler de nouveau de la même façon : fff <<<

- Faire cet enchaînement plusieurs fois.

Cet exercice, bien qu’ayant fait ses preuves, n’a donné avec Eric que de maigres résultats positifs. J’en ai été tout de même satisfait car… c’étaient les premiers visibles chez lui !

J’avais obtenu au moins qu’il découvre que son ventre était susceptible d’avoir un mouvement… servant la respiration. D’autres exercices ont permis ensuite d’obtenir ce mouvement abdominal dans d’autres positions : allongé sur le ventre, assis, penché et finalement debout. Dans cette dernière position, il eut encore beaucoup de mal… mais, cahin-caha nous avancions !

Voir des explications plus détaillées dans les billets :

« L’Inhibition abdominale »

« Parler m’épuise complètement »

Progrès

Au bout de quelques cours, la respiration abdominale est devenue nettement moins difficile pour Eric. A la fin des relaxations, nous faisions des séries d’expirations suivies d’inspirations. Plus tard, lorsqu’elles ont été parfaitement exécutées, j’ai compliqué l’exercice en lui demandant de contrôler leurs durées respectives.

Par exemple :

Une expiration bruyante - à débit moyen constant - de 5 secondes (fff <<<) était suivie d’une inspiration absolument silencieuse, bouche entrouverte (…) de quatre secondes, puis (toujours pour la même expiration de cinq secondes) l’inspiration passe à trois, puis à deux, puis à une seule seconde… Cela donne le rythme : 5/4 5/3 5/2 5/1

« En fait, l’exercice consiste à inspirer silencieusement, de plus en plus vite, la même quantité d’air »

On peut ensuite augmenter la durée de la première expiration. Par exemple, si elle est de 10 secondes, le rythme de l’exercice sera alors : 10/9 10/8 10/7, etc.

Un autre exercice intéressant sera de souffler bruyamment et très vite une bonne partie de sa provision d’air (en deux ou même une seule seconde) et de récupérer cet air très lentement (et silencieusement) en trois, quatre, cinq, six secondes ou plus… Ensuite, faire l’inverse : souffler très lentement (20 secondes par exemple) et inspirer très rapidement (en trois secondes par exemple), sans à-coups et sans bruit, par la bouche entrouverte.

Le but final est d’arriver à se rendre totalement maître de de sa respiration abdominale afin de pouvoir à loisir en contrôler le débit. (*)

(*) Je rappelle, car c’est important, que les inspirations doivent être réalisées bouche entrouverte et… sans bruit.

Eric était assez surpris d’avoir eu tant de mal au début des cours et me disait maintenant qu’il était facile de respirer ainsi, en se servant du ventre ! (*)

(*) Notons cependant qu’à cette époque, il était encore loin de réussir parfaitement les exercices que je viens d’indiquer !

Moins de tensions

Au fil des cours, je constatais que, d’une façon générale, il était moins tendu. La respiration abdominale, faite journellement (il la pratiquait aussi le soir, chez lui) favorisait une « décompression » générale ! Ce progrès m’a permis d’intensifier le travail sur l’accord pneumo-phonique. Progressivement, nous avons pu réaliser certains sons en utilisant la voyelle « â ». (*)

(*) Faibles mais « profonds », ces sons s’apparentent un peu à des râles (comme décrits dans de nombreux billets) tout en respectant scrupuleusement l’appui abdominal.

Voir le billet : « j’aimerais avoir une voix plus virile ».

Bientôt, ils gagnèrent en puissance et de vrais cris remplacèrent progressivement les râles. Je surveillais drastiquement leur exécution afin d’éviter tout effort de « gorge » à Eric. Ces cris, pour ne provoquer aucune tension dans la gorge doivent impérativement trouver leur appui exactement au « hara », le corps (périnée y compris) étant totalement relâché. Bien réalisés, ils s’épanouissent sans agresser la gorge le moins du monde ! (*)

(*) Le cri correct se produit uniquement lorsqu’il s’appuie exactement au hara, sans aucun freinage parasitaire !

Bientôt, Eric a pu crier très fort sans problème particulier et en a été, comme la plupart des élèves, très étonné !

Davantage de vocalisation

A partir de ce moment, j’ai corsé notre programme de vocalisation qui, avant ces derniers progrès, se résumait à bien peu de chose ! Nous avons commencé à faire, à chaque leçon, des exercices simples sur différentes voyelles (en principe ô/i/é/â). J’étais surpris et amusé de constater avec quelle joie Eric vocalisait.

Lui qui n’avait jamais chanté de sa vie le faisait avec une sorte de délectation. C’était tout nouveau pour lui et il ne pouvait encore imaginer à quel point cela lui serait bénéfique ! (*)

(*) J’observais aussi avec plaisir que le petit problème d’oreille que j’avais détecté au bilan se résolvait peu à peu ! Quant à sa douleur au creux de l’estomac, elle avait complètement disparue !

La voix parlée

Aucun miracle n’a eu lieu spontanément ! Seulement, plus détendue et mieux soutenue, il était indéniable qu’elle acquérait progressivement une certaine force et une certaine rondeur ! Lui-même s’en apercevait et, ravi, me disait parfois :

« Ma voix, elle-aussi, semble se détendre ! »

Tout se déroulait comme je l’avais espéré !

D’une part, sa meilleure détente générale favorisait une position laryngée moins crispée, plus naturelle. Son timbre en bénéficiait et, de ce fait, gagnait tout naturellement en harmoniques graves… et s’en trouvait plus moelleux. D’autre part, son appui mieux placé et sa gorge plus ouverte l’incitaient à parler sensiblement moins vite et à mieux articuler ! De ce fait, son discours était mieux perçu sans lui coûter d’efforts supplémentaires ! (*)

(*) Bien que tout cela soit parfaitement logique, ces progrès très rapides m’enchantaient et m’étonnaient à la fois. Il n’y avait pourtant aucune magie là-dedans. Seulement un peu de technique de base !

Voir le billet : « La technique vocale de base ».

La gymnastique vocale

Le moment était venu de la lui enseigner. Je l’ai fait progressivement et le résultat a été au rendez-vous. Elle lui a permis de peaufiner nos progrès. L’articulation large qui est l’une de ses caractéristiques a fait merveille ! Eric a pu ainsi – entre autres - prendre conscience de son appareil articulatoire et continuer à le tonifier et à l’assouplir.

Voir des détails dans le billet : « l’articulation dans le chant ».

Une fable

Elle était la suite logique de notre travail. J’ai choisi « La laitière et le pot au lait », une fable de « La Fontaine » que j’aime beaucoup. Eric s’est beaucoup amusé à réciter ce texte très vivant. Il prenait visiblement beaucoup de plaisir à s’entendre parler avec une voix qui (il est facile de le deviner) le comblait de plus en plus !

En effet, elle avait beaucoup changé ! Plus grave, plus forte et surtout plus harmonieuse, elle s’accordait de mieux en mieux à son propriétaire ! Eric avait enfin une voix correspondant à son physique. Nous enregistrions chacune de ses « prestations » parlées. Il se rendait ainsi exactement compte de ses progrès et sa confiance en lui se renforçait de cours en cours !

« En fait, il avait conscience de devenir progressivement lui-même ! »

Les chansons enfantines

Chose impensable il y a quelque temps de là, je lui ai demandé, pour peaufiner notre acquis… de chanter. Il a été d’accord pour essayer ! Nous avons choisi quelques chansons enfantines afin de lui mettre le « pied » à l’étrier ! Cela a fonctionné au-delà de mes espérances !

Chaque cours se terminait désormais par un petit « spectacle » dont fables (nous en savions maintenant trois) et chansons enfantines (Au clair de la lune ; Il était une bergère ; La mère Michel, etc.) constituaient le programme !

Epilogue

La rééducation d’Eric avait duré un an tout juste. Il me rend encore visite quelquefois. Ses ennuis ne sont pas réapparus !

A bientôt ?

Pour consulter la liste d’archives des billets, c’est ici !


Jean Laforêt

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