Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (134/161)

Chronique du Dimanche 20 mai 2012

Je voudrais devenir ténor

Benjamin A. (Vingt ans - Contre-ténor-sopraniste)

Bonjour monsieur,

Sachez avant tout que votre site m'absorbe totalement depuis environ une semaine, je le trouve vraiment remarquable !

Alors voilà ! Pour faire très court, j'ai 20 ans et je pratique le chant lyrique depuis 2 ans en tant que contre-ténor-sopraniste. Je souhaiterais, pour plusieurs raisons, me réorienter vers la voix de ténor. Je préférerais vous détailler la complexité de la situation à l'oral car je ne manie pas aussi bien que vous l'art de résumer les situations en peu de mots… Etant étudiant - ainsi que salarié - mon planning est plutôt chargé ! Cependant mes après-midi du mercredi, jeudi et vendredi (jusqu’à 16h environ) sont libres.

Dans l'attente de vous rencontrer, je vous adresse mes sincères félicitations pour votre carrière et, bien sûr pour votre site. Bien à vous. Je suis joignable au (x).

Benjamin

Ma réponse

Benjamin,

Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Je suis heureux que mes billets vous servent… c'est le but ! Je vous appellerai lundi afin que nous puissions prendre rendez-vous pour un bilan vocal. Bien cordialement.

Jean Laforêt

Bilan vocal

J’ai reçu Benjamin huit jours après cet échange de mails.

Benjamin est grand et mince. Dès que je l’ai aperçu et, a fortiori, aux premières paroles échangées, j’ai été frappé par l’aisance naturelle et la noblesse innée qui émanent de ce tout jeune homme. De grands yeux noisette, intelligents, expressifs et rieurs, animent un visage fin et racé encadré de longs cheveux d’un noir de jais ! Sa voix est claire, sa parole est nette et ses mots sont choisis.

Physiquement, il possède déjà l’allure du comte Almaviva (Le barbier de Séville de Rossini) rôle qu’il rêve certainement d’incarner un jour ! Il me confiera peu après que, petit garçon, il avait pratiqué la danse… ceci éclaire peut-être cela ?

Au cours de la conversation qui a suivi, il m’a confirmé que, bien que chantant depuis deux ans les contre-ténors avec une certaine réussite, il avait maintenant un désir profond d’employer sa voix pleine et de s’affirmer dans le répertoire de ténor. Il adore Mahler, les lieds allemands, les cantates de Bach… et le Bel canto ! Tout un programme ! (*)

(*) En fait, il est venu vers moi pour que je l’aide à accomplir cette délicate « mutation » !

Tests vocaux

Réalisés torse nu et ventre libre, ils ont consisté essentiellement en divers exercices en voix pleine. Nous avons parcouru facilement un ambitus compris entre si1 et fa3. Benjamin chante parfaitement juste. Sa voix est jolie, claire et bien timbrée. En outre, son oreille est excellente, ce qui est très appréciable ! Son médium est assez « corsé » !

J’ai remarqué chez lui une propension à laisser « tomber » le sternum pendant le chant. Cela signifie une mauvaise tenue dorsale affectant directement la régulation du souffle. La statique sera donc à rectifier et à surveiller de près.

Plus embêtant :

Son larynx monte beaucoup dès mi3 et sa respiration est costale-haute. Ces deux défauts techniques, souvent très difficiles à rectifier, sont incompatibles avec une bonne émission en voix pleine. Ils devront être corrigés en priorité ! D’autre part, il serre ses « i » et ses « é »… mais cela est très commun et facilement remédiable.

Indépendamment du côté purement vocal, j’ai nettement perçu chez lui (et cela me fut confirmé plus tard par l’intéressé) une certaine nervosité « interne » qu’il sera utile de réduire au maximum pour obtenir un bon résultat vocal.

Après avoir commenté longuement ce bilan, nous avons choisi d’entreprendre un « cours vocal intégral » afin d’éliminer les défauts énumérés ci-dessus et de construire au mieux sa future technique !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un cours vocal intégral »

Les premiers cours

Ils ont tout de suite révélé un garçon extrêmement doué.

Benjamin m’a fait part, juste après notre première relaxation, de sa surprise de se sentir aussi bien. Comme la plupart des élèves, cet exercice lui avait fait prendre conscience des tensions qu’il véhiculait !

Le taïchi en position allongée qui a suivi a été essentiellement consacré à la respiration et aux appuis du souffle. Je pensais ne pouvoir qu’esquisser ce travail « d’appui dynamique » pendant cette première leçon. Or, étant donné la compréhension et le ressenti exceptionnels de mon futur ténor, nous l’avons non seulement amorcé mais… réussi assez correctement. (*)

(*) Je sais par expérience que ce geste n’est pas facile à intégrer surtout que, ne l’oublions pas, Benjamin pratiquait depuis deux ans une respiration costale-haute.

Cependant, il y était parvenu !

Cela est excessivement rare car on peut très bien « intégrer mentalement » un geste sans pouvoir le « réaliser » physiquement ! (*)

(*) On aura compris que je ne parle pas seulement ici de respirer profondément et de savoir « arrêter » son souffle avant une attaque (ce qui aurait été déjà bien) mais de la façon correcte de « réguler » son débit expiratoire pour le chant lui-même… avec reprises dynamiques plus ou moins espacées !

L’appui dynamique du souffle, comment procéder…

La meilleure façon, à mon avis, est de le travailler tout d’abord allongé sur le dos, sur un plan relativement ferme… votre lit serait sans doute trop confortable pour cela. Ayez le moins de vêtements possible… votre corps doit être « complètement » libre !

1) Dans un premier temps, relaxez-vous entièrement… Sentez vos membres devenir mous et lourds…

2) Prenez conscience de votre respiration abdominale…

3) Respirez profondément et amplement, plusieurs fois sans forcer ni troubler l’état de relaxation.

Pour préparer l’exercice proprement dit :

1) Prenez une inspiration abdominale moyenne (votre ventre se gonfle un peu). Gardez-là, souffle arrêté… non bloqué !

2) Appliquez votre poing, en légère pression, dans le creux de l’épigastre (en haut de l’estomac).

3) Expulsez bruyamment votre souffle « abdominal », les lèvres étant rapprochées : fff <<<

Pendant cette opération, vous devez sentir que votre poing est poussé vers le haut !

4) L’expiration étant terminée, « laissez-vous inspirer » doucement, bouche grande ouverte, en laissant se produire un â « inspiratoire » bruyant : >> Ah

Cette « inspiration réflexe » provoque une légère descente de votre poing (cette « descente » est due à la dépression inspiratoire que l’on crée obligatoirement pour laisser entrer l’air). Il remontera ensuite immédiatement pour préparer l’expiration suivante.

Faire et refaire plusieurs fois correctement cet enchaînement expiration/inspiration est capital !

Puis, il faudra réussir le mouvement ci-dessus (souffle seul) en position verticale et, seulement après, le réaliser avec la voix !

L’essai sonorisé…

Au tout début, remplacez l’expiration fff <<< par des â <<< chantés, en vous assurant que votre poing est bien repoussé à chaque production vocale (â <<<) et qu’il « rentre » à chaque inspiration réflexe :

- Sur un tempo lent, faites d’abord des noires, puis des blanches, puis des rondes ! (*)

(*) Choisir des tonalités aisées dans le médium de la voix. Plus les tenues seront longues, mieux vous sentirez physiquement le geste inspiratoire qui suivra !

Si le mouvement est réussi, vous obtiendrez un « appui dynamique » parfaitement adapté au chant… qu’il soit lyrique ou non !

L’inspiration ainsi effectuée est à la fois abdominale, costale et… dorsale et l’expiration « sonore » qui la suit (après une légère suspension du souffle), parfaitement maîtrisée. L’exercice-roi pour travailler ce geste essentiel est la « Messa di voce ». Pratiqué dans les règles, il est l’exercice le plus difficile (mais aussi le plus payant) que je connaisse !

Voir le billet : « Le cours de technique vocale type »

La montée du larynx chez Benjamin

Pour corriger ce défaut, je lui ai d’abord simplement indiqué que sa gorge devait rester « ouverte » pendant l’émission vocale.

L’exercice pratique qui a suivi a consisté à poser un doigt au-dessus de son larynx puis d’avaler sa salive. Il a ainsi pu observer que la déglutition le faisait monter !

Ensuite, je l’ai prié d’inspirer bouche ouverte, très doucement et sans bruit tout en écartant souplement ses piliers (pour simplifier : les amygdales).

Après qu’il ait constaté que son larynx s’abaissait pendant cette opération, je lui ai dit :

- C’est la position qu’il doit prendre lorsque tu t’apprêtes à chanter.

- En fait, on attaque le son en position inspiratoire ?

- Tout à fait. Suivant les voyelles, le larynx est plus ou moins haut à ce moment-là, mais sa position « générale » de chant est celle-ci.

- Ç’est ce qu’on appelle « chanter en gardant la gorge ouverte » ?

- Exactement ! Elle doit rester ouverte… mais très souplement ! On ne doit en aucun cas la contracter à l’attaque du son… ni ensuite !

Pour des précisions, voir les billets :

« Quelle est la position idéale du larynx dans la voix chantée ? ».

« Précision sur l’article : Quelle est la position idéale du larynx dans la voix chantée ? »

Premier exercice d’application en voix chantée

Nous avons travaillé sur « â », d’abord sur des sons détachés, puis avec des quintes ascendantes. Nous commencions dans le médium-grave, en appliquant strictement le geste de l’appui dynamique décrit plus haut. Pendant ces exercices, Benjamin réussit cahin-caha à maintenir son larynx en bonne position… (*)

(*) Je lui avais seulement demandé d’essayer d’appliquer ce que je venais de lui expliquer : ouvrir sa gorge tout en inspirant, et, en conservant cette ouverture, d’attaquer le « â » en le dirigeant vers le creux du palais dur.

Comme toujours, avec ce garçon hyper-doué, cela a fonctionné au-delà de mes espérances. En fin de séance, nous sommes même parvenus à chanter des fa#3 sans ascension laryngée anormale, avec des sons relativement sonores !

Or, quatre leçons avant, un mi3, provoquait une constriction pharyngée et une ascension du larynx !

J’ai rarement rencontré d’aussi grandes facilités chez un élève (*)

(*) Pour l’aider aux approches de l’aigu, j’avais seulement insisté sur un léger fléchissement des genoux afin de faciliter l’enracinement du son !

Voir de nombreuses explications à ce sujet dans le billet :

« Comment sortir mes aigus ? »

Gros progrès… Messa di voce sur « â »

Pourquoi attendre ? Dès les cours suivants, j’ai commencé à lui faire travailler la « Messa di voce » sur « â ». Après de simples petits ajustements, Benjamin a parfaitement appliqué, sur cet exercice très difficile, la technique « d’appui dynamique » travaillée au tout début de nos leçons. De très bons résultats ont immédiatement été enregistrés.

Pour ce premier contact avec cet exercice, notre ambitus de travail fut environ si1/mi3 : la voix « tenait » très bien dans le crescendo et dans le decrescendo qui suivait (ce qui est particulièrement difficile). (*)

(*) Je devais même freiner un peu les ardeurs de mon chanteur qui avait tendance à amplifier le forte un peu trop généreusement !

L’exercice de « Messa di voce » est expliqué en détail dans le billet (déjà cité) :

« Le cours de technique vocale type ».

Desserrement des « i » et des « é »

Avec Benjamin, ce fut un jeu d’enfants !

Je lui ai fait chanter assez lentement, bouche entrouverte de la largeur de deux doigts environ, une modulation : « â é â é â é â ».

Nous avons très facilement parcouru l’ambitus mi2/mi3 en conservant une ouverture de bouche moyenne, sans jamais resserrer la gorge ! (*)

(*) Il faut également, tout en respectant l’ouverture de bouche, réaliser l’exercice dans une amorce de bâillement.

Voir les billets :

« La position de la langue dans le chant »

« Le rôle de la langue dans l’émission vocale »

La gymnastique vocale

Avant de le lancer dans une vocalisation en voix pleine plus soutenue, j’ai décidé de lui en enseigner tous les mouvements.

Elle renforcerait sa jeune musculature vocale ainsi que son amplitude respiratoire et constituerait ensuite pour nous un échauffement de qualité !

Voir le billet : « L’articulation dans le chant ».

Bémol :

Chose surprenante, Benjamin a mis beaucoup de temps à s’approprier cette gymnastique. Quatre cours ont été nécessaires pour l’intégrer de façon correcte. (*)

(*) Pour lui qui comprenait et réalisait tout très rapidement, il s’agissait là d’un record auquel il ne m’avait pas habitué !

Cependant, peu de temps après, il est arrivé au cours en me disant tout excité qu’il avait travaillé les mouvements de gymnastique chez lui et s’était rendu compte de leur très grand intérêt. Il avait constaté qu’ils facilitaient de façon très sensible l’amplitude « équilibrée » de sa respiration et rendaient sa voix plus tonique ! (*)

(*) En effet, une respiration de chant correcte doit être à la fois abdominale, costale et dorsale. La gymnastique vocale, dont plusieurs mouvements se font en position penchée, favorise grandement cela ! La voix s’en trouve automatiquement plus équilibrée et renforcée, même si l’on ne possède pas encore une technique très élaborée.

La couverture dynamique

Elle a été réussie pour la première fois sur « â », quelque temps près, à la fin d’une leçon.

Ce jour-là, nous avions spécialement travaillé, en plus de la gymnastique vocale, la modulation â_é. Cette modulation, exécutée sous plusieurs formes (tenues, quintes ascendantes, arpèges) permet, si elle est correctement faite, de garder la gorge ouverte dans un ambitus couvrant le bas-médium, le médium et le haut-médium (pour Benjamin, environ de si1 à mi3). (*)

(*) Elle doit être chantée avec une ouverture de bouche de la largeur de deux doigts environ, accompagnée - dès le médium - d’un bâillement « réprimé », de façon à garder au son toute sa hauteur et sa rondeur…

Après que Benjamin ait réussi ces exercices de modulation â_é plusieurs fois (y compris sur des arpèges d’accords de quintes dans le haut-médium), je lui ai demandé, dans la foulée, d’essayer avec « â » seul.

Il obtint un résultat au-delà de mes espérances !

Ce jour-là, un la3 fut atteint avec une bonne couverture dynamique. Mis en condition par les modulations qui avaient précédé… et pendant lesquelles j’avais bien sûr affiné son enracinement, Benjamin envoya son aigu dans la plus pure tradition italienne. Le « retour du son » dans le masque n’était bien évidemment pas encore parfait mais la dynamique du bâillement avait été bien réalisée !

 Voir le billet : « Le bâillement technique du chanteur »

Le retour du son aigu dans le masque

La sensation de « retour du son » - je parle bien sûr d’un son situé au-dessus du second passage - est la conséquence de sa projection après qu’il ait été « élaboré » par la couverture dynamique. (*)

(*) Il ne faut donc jamais diriger le son aigu « directement » vers le masque ! C’est son « retour » qui sera « réceptionné » et « amplifié » par celui-ci !

Le chanteur pratiquant correctement ce geste a le sentiment que sa voix - en régime aigu, au-dessus du deuxième passage -, après être descendue très profondément en direction du périnée (comme si on avalait la sonorité), rejaillit… pour aller vibrer à travers le masque… très loin dans les salles ! (*)

(*) En fait, c’est « l’appui vocal » que l’on sent descendre mais, penser à la voix elle-même améliore énormément le résultat ; la notion d’avalement éclaire ce geste car, chacun le sait, lorsque l’on « avale », la gorge est ouverte !

Le but technique ultime est d’obtenir de cette façon la projection de modulations telles que « â é i ô u i » ou, dans les grands aigus, « i ou o a è » ! Signalons aussi que, dans le chant proprement dit, les consonnes ne devront jamais « gêner » cette projection !

C’est un autre problème…

Petite stagnation

Pendant un certain temps, Benjamin a eu du mal à retrouver ses belles sensations dans l’aigu. Les notes « tournaient » mal et les « canards » étaient parfois au rendez-vous ! Cela ne dura heureusement pas. Un jour, il me dit en arrivant :

- J’ai trouvé pourquoi ça passait mal !

- Ah bien ! C’était ton appui ?

- Exactement, je bloquais trop mon ventre !

- Je l’aurais juré… Je t’avais dit que le souffle devait être arrêté et maintenu souplement en « ouverture des basses côtes » et jamais en contraction « fermée » des abdominaux…

- Bien sûr, mais…

- Verrouiller trop fort son ventre « sur une ouverture abdominale insuffisante » est la meilleure façon de rater un aigu. Soit, il sort… très étriqué, soit il craque ! Il faut toujours penser que l’appui du son aigu doit pouvoir descendre jusqu’au périnée… C’est seulement de cette façon que la voix pourra ensuite jaillir normalement, sans aucune contrainte !

- Je crois que, cette fois-ci, j’ai compris !

Les grands aigus

Oui, Benjamin avait compris.

Il me le prouva dès le cours suivant en réussissant des si3 sur « â », très bien émis en voix pleine ! Il s’agissait bien sûr de sons encore non tenus mais empruntant la bonne direction. Il faudrait maintenant fortifier « souplement » sa jeune émission pour assurer des progrès durables.

Une voix se travaille dans la souplesse !

Fausset

Parallèlement à ce qui précède, nous travaillions la voix de fausset. Benjamin, lorsqu’il chantait les contre-ténors, employait constamment cette émission qui était alors très facile pour lui. Il m’avait dit l’avoir un peu « perdue ». Ce jour-là, subodorant que cette voix n’était « qu’endormie », je lui avais demandé d’essayer de réaliser des crescendo suivi de decrescendo sur la voyelle « i » que nous étions en train de travailler.

Cet essai fut un coup de maître : il réussit sur cette voyelle « i » de magnifiques sons filés très homogènes et très consistants de la2 à ré4 ! Le fausset sur « â », essayé juste après, connu le même succès !

Benjamin fut assez surpris de ce résultat car il m’avait assuré à plusieurs reprises avoir perdu la maîtrise de ces sonorités. Aujourd’hui, non seulement elles étaient réussies, mais bien plus puissantes qu’auparavant. (*)

(*) Je lui ai expliqué que cela était tout simplement dû à un meilleur positionnement laryngé !

Très étonné et aussi très content, il m’a avoué :

- Je pensais ne jamais plus y arriver !

- Il est certain que tes progrès généraux sont à la base de cette renaissance… tu ne crois pas ?

- Sûrement ! Mes appuis et mon ouverture de gorge sont meilleurs.

- Eh oui ! Ton larynx est maintenant en bonne place. Tu vois… tu auras encore cette corde-là à ton arc ! Tu seras un ténor archi-complet !

Voix mixte

Cette émission retenait aussi toute notre attention. Mon but était naturellement de lui faire découvrir et travailler la « voix mixte appuyée », très appréciable complément à toute voix de ténor qui se respecte !

Voir le billet : « La voix mixte appuyée »

A ce sujet, j’ai provoqué un petit miracle lorsque je lui ai demandé de faire – tout comme pour le fausset - un crescendo sur des aigus mixés. Comme support, je me suis servi d’un arpège d’accord parfait comportant un point d’orgue sur la note aiguë (en do majeur : do/mi/sol/do <<<). J’avais dit à Benjamin :

- Avec un crescendo sur la note aiguë, nous verrons ce que ta voix mixte a dans le ventre ! Pars d’un son très piano et renforce-le au maximum… mais attention, sans sortir de l’émission mixée !

- OK ! (*)

(*) Notons que Benjamin faisait parfaitement la différence entre fausset et voix mixte (ce qui n’est pas le cas de tous les élèves au début des études, surtout dans les grands aigus) et qu’il émettait déjà, pas très fort mais relativement facilement, des sons mixés !

Nous avons travaillé ces arpèges d’accords parfaits, avec tenue sur la note aiguë, sur « â », en commençant sur fa2. Cela donnait donc fa2 la2 do3 fa3 (le fa3 étant pris piano puis amplifié dans un crescendo < ).

Benjamin a réussi presque immédiatement ce travail délicat en produisant de beaux sol3 mixés… puis la3, puis sib3 ! Les sons obtenus, bien que moyennement forts, restaient incontestablement en voix mixte ! Le temps, et un travail bien ciblé, leur donnerait leur vraie couleur ainsi que la force et la rondeur qui leur manquaient encore !

J’étais aux anges et… lui aussi ! Ce garçon était décidément extrêmement doué et avait de remarquables possibilités. De plus, étant donné la pérennité de sa forme vocale, j’étais persuadé qu’il n’abusait pas de nos trouvailles lorsqu’il chantait seul…

Un jour de gros progrès

Peu de temps après ce cours faste, Benjamin arriva très excité en me disant qu’il avait réussi à chanter facilement des sons très forts en voix mixte… jusqu’au contre-ut, précisa-t-il ! Nous avons bien sûr copieusement parlé de sa merveilleuse « trouvaille » mais, bien qu’il ait certainement souhaité me la faire découvrir tout de suite, j’ai conservé l’ordre dans lequel nous faisions nos exercices… il attendrait un peu pour m’éblouir !

Le cours se déroula donc dans l’ordre ! Ce jour-là, lors du taïchi vocal, réalisé allongé dans diverses positions, j’ai de nouveau constaté avec plaisir que sa voix pleine était puissante et bien timbrée, sans aucune faiblesse dans le médium et haut médium. (*)

(*) Cette voix prenait incontestablement beaucoup de consistance et d’éclat, c’était un excellent signe !

Lorsque nous avons « enfin » abordé les exercices en voix mixte - que Benjamin attendait avec impatience - il eut énormément de mal à retrouver ce qu’il avait ressenti seul, chez lui. Il a néanmoins réussi quelques sons, notamment sur « â » avec une voix très légère qui n’était pas du fausset mais dont il ne pouvait obtenir aucun crescendo vraiment valable…

- Ce n’est pas cette voix que j’avais trouvée…

- Patience !

De l’importance de l’Appoggio

Comme il s’excitait un peu sur ce qu’il ressentait comme un « échec », j’ai contourné momentanément l’obstacle en lui faisant chanter nos exercices habituels en voix pleine (notamment des modulations â_é) qui, normalement ne venaient qu’ensuite !

A cette série de modulations « structurantes », très bien réussies comme toujours, ont succédé des arpèges d’accords de quintes (lents) chantés uniquement sur « â », par demi-tons, depuis le haut-médium (la2 approximativement) ; ils aboutirent rapidement à des sol#3, la3 et sib3 superbement émis grâce à une connexion « appui et voile souple » parfaite ». Ce jour-là, le ciel était du côté de Benjamin ! (*)

(*) Pour employer un terme précis, ces sons bénéficiaient d’un parfait « appoggio ».

Ce mot italien ne signifie pas seulement « appui » abdominal mais concerne également la sensation d’un « point d’appui vocal » ressentie par le chanteur. Par extension, il désigne une relation équilibrée entre l’appui du souffle et ce point d’appui vocal. Pour le chanteur, maintenir constamment ce « double contact » est primordial ! Il est le garant d’une émission haute, d’une voix souple, sonore et surtout, parfaitement contrôlée !

Au sujet de l’appoggio, voir certaines précisions dans le billet :

« Respiration et Appui vocal »

Profitant de cet état de grâce, j’ai multiplié les exercices pour fixer au mieux ce « geste ». Bientôt, les si3 et même les contre-ut furent émis ainsi relativement facilement, y compris sur des tenues assez courtes (trois secondes environ) ! (*)

(*) J’ai tout de suite su que Benjamin venait de découvrir une voix mixte appuyée… Les si3 et les contre-ut relativement puissants qu’il émettait facilement - sans être en voix pleine - signaient cette émission !

Euréka !

Le cours suivant cette mémorable leçon, Benjamin arriva en me disant :

- Cette fois, ça y est, j’ai ma voix mixte !

- Comme l’autre jour ?

- Oui, mais en bien mieux, tu vas voir !

- Super, j’ai hâte !

Il me prouva quelques minutes après qu’il n’avait pas menti. Il pouvait effectivement prendre dès le médium une émission mixte tout à fait authentique qu’il « prolongeait » sans aucune « cassure » jusqu’au contre ré4 ! Cette fois, nous y étions !

Cette voix, relativement puissante, possédait une élasticité remarquable permettant les nuances les plus subtiles ! (*)

(*) Benjamin m’en fit sur l’instant la démonstration : il pouvait faire à loisir maints crescendo et decrescendo… !

C’était un progrès considérable, fruit de notre travail en amont ! Il nous suffirait maintenant de continuer à unifier sa tessiture en la tonifiant, afin de peaufiner la zone de transition des deux émissions.

Avec un tel élève, je ne pense pas que ce travail-là soit très difficile…

Benjamin tient désormais incontestablement le « bon bout » ! Les cours suivants devront bien sûr confirmer et renforcer cet acquis… mais je n’ai aucun doute sur la réussite de notre entreprise !

Ce même jour, nous avons décidé de commencer à travailler techniquement certains morceaux convenant à son type de voix.

« Dalla sua pace » l’air de Don Ottavio, extrait de Don Giovanni (Mozart) fut retenu pour servir de « première pierre » au répertoire « de ténor » de Benjamin…

Une page est tournée… mais l’aventure continue pour nous !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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