Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (138/161)

Chronique du 01 novembre 2012

Voix et périnée

Aurélien Z. (26 ans - Etudiant en chant lyrique)

Bonjour monsieur. J’ai 26 ans, je suis baryton et élève au conservatoire de (x). C’est Patrick L., un de vos élèves qui m’a donné l’adresse de votre site. J’ai lu beaucoup de vos billets pour tenter d’y découvrir un début de solution à mon problème dont j’aimerais vous parler en direct. Je suis joignable au (x). Bien à vous. Aurélien

Ma réponse

Bonsoir Aurélien. Je vous appellerai demain pour que nous puissions convenir d’un rendez-vous pour un bilan vocal. J’espère qu’il nous fournira les renseignements indispensables pour résoudre « l’énigme » qui vous tient à cœur.

Bien cordialement. Jean Laforêt

Bilan vocal d’Aurélien

J’ai reçu Aurélien un soir de la semaine suivante. C’est un grand garçon souriant dont le regard bleu, très intense, éclaire un visage volontaire, encadré de cheveux mi-longs, d’un noir de jais. Tout en lui signe un caractère bien trempé !

J’ai senti qu’il avait hâte de me parler de « l’énigme vocale » qui le tracassait mais, ô surprise, une fois assis confortablement, il me dit tout d’abord ne pas avoir de problème vraiment particulier. Il ajoute que sa voix lui convient et que ses études au conservatoire se déroulent au mieux. Vocalement parlant, il se décrit comme très résistant, ne se fatiguant pour ainsi dire jamais ! Devant mon regard, à la fois amusé et de plus en plus interrogateur, il en vint enfin au cœur de son problème : à savoir que, bien que rien de vraiment spécial ne la perturbe, il trouve que sa voix est souvent comme bridée, freinée, sans qu’il puisse s’expliquer pourquoi !

- Je chante et je sens bien que je ne suis pas au bout de mes possibilités, que, souvent, quelque chose m’empêche d’aller plus loin, de m’exprimer plus complètement…

- C’est ce que tu appelles un frein ?

- Oui ! C’est comme si je sentais que j’ai un potentiel que je n’arrive pas à exploiter. Exactement comme le moteur d’une voiture qui, bridé, lui empêcherait d’atteindre son plein rendement !

- Nous allons voir ça. Quelques exercices nous éclaireront peut-être !

Les tests

Torse nu et ventre libre, Aurélien, après avoir pris une note sur le piano, me chanta une partie de « Avant de quitter ces lieux », l’air de Valentin, extrait du Faust de Gounod.

La voix était belle et relativement ample. Tout d’abord, techniquement parlant, je n’ai pas décelé d’erreurs vraiment grossières. Seuls, quelques petits ajustements techniques m’ont semblé nécessaires. Cependant, à l’écoute du premier sol3 (un bel aigu de baryton…), je me suis aperçu que j’avais déduit trop vite. En effet, cet aigu n’atteignait pas l’ampleur que l’on était en droit d’en attendre, compte tenu de l’émission relativement correcte d’Aurélien. (*)

(*) En aucune façon, il ne s’agissait d’un mauvais geste vocal. Ce « blocage » était d’une nature beaucoup plus subtile, dont j’ai eu tout de suite une petite idée.

Pour « vérifier » ce premier « diagnostic », j’ai demandé à Aurélien d’appeler très fort quelqu’un qui aurait été situé loin de lui ! Il cria fort et… haut ! Là, comme je m’y attendais, aucun « blocage » n’eut lieu. Le cri – reflexe - était clair et puissant !

Cela confirma sans équivoque ma première impression quant à la nature du problème qui nous occupait. Il s’agissait, presque à coup sûr, d’une contraction du périnée au moment de lancer l’aigu ! J’avais déjà dû faire face à ce genre de situation plusieurs fois ! L’ennui, avec ce type de difficulté, est qu’il ne suffit pas de la détecter mais qu’une rééducation pointue est nécessaire afin de « casser » le mauvais réflexe, souvent très ancré !

Décision de travail

J’ai expliqué cela à Aurélien qui était à mille lieues de se douter que son périnée pouvait lui jouer un tel tour ! J’ai ajouté qu’il lui faudrait apprendre à chanter son aigu sans qu’aucun serrage de cette zone n’intervienne et que, pour cela, un taïchi vocal très pointu serait nécessaire (il en est toujours ainsi lorsque ce problème est installé depuis longtemps). (*)

(*) Le chant est un cri contrôlé. Dans le cas d’Aurélien, reprendre cet aspect fondamental de l’émission vocale (le cri) était indispensable. Ce retour aux sources était le moyen le plus sûr de venir assez rapidement à bout du mauvais réflexe qui était installé : à savoir une contraction du périnée qui précédait chaque effort vocal et dont la conséquence immédiate était de limiter l’épanouissement de sa voix.

Pour parler plus simplement, il devrait apprendre à « contrôler » un cri spontané (donc correct) à l’aide de divers exercices sans qu’aucune contraction du périnée n’intervienne.

Nous avons opté pour un « travail vocal intégral », seul moyen d’évacuer complètement et assez rapidement ce mauvais réflexe. Sa voix s’en trouverait considérablement améliorée… elle en valait la peine !

Voir le billet : "Le chant thérapie, un travail vocal intégral "

Les premiers cours

Aurélien, désireux « d’oublier » au plus vite son problème, a coopéré à 100%. Les premières séances ont surtout consisté en des relaxations afin de forger son ressenti sur ce qu’est un corps « complètement » détendu.

Bientôt, en plus du relâchement général induit par la relaxation elle-même, je lui ai appris – pour attaquer de front notre problème principal - à détendre séparément chacune des parties de son corps, y compris… le périnée.

L’explication de cet exercice figure dans le billet :

« Périnée et projection vocale »

Cette phase du cours a également mis en relief de nombreuses tensions (notamment abdominales) qui, jusque-là, étaient passées inaperçues, même pour moi. En effet, pendant le bilan, rien ne m’avait spécialement alerté sur ce point précis et je n’aurais jamais imaginé que ce garçon soit aussi tendu… de l’intérieur !

Il s’est bien entendu rendu compte de tout cela en même temps que moi et sa motivation a redoublé !

Respiration profonde et « cris »…

Avec nos séances de relaxation et de taïchi, Aurélien a vu sa respiration profonde s’améliorer de façon très sensible. Il se servait déjà auparavant du souffle abdominal mais la respiration qu’il était en train de s’approprier était de bien meilleure « qualité » ! (*)

(*) Un corps parfaitement détendu respire d’une façon infiniment plus ample. L’inspiration notamment, sans aucun effort, est beaucoup plus complète…

Ces progrès respiratoires étant acquis, j’ai travaillé avec lui tout un éventail de cris divers, allant du « râle » à la « sirène » en passant parfois par des cris très forts. La condition « sine qua non » à respecter étant qu’il ne contracte jamais son périnée. Au début, cela a été assez difficile… le bon vieux réflexe revenait sans cesse, freinant l’expansion vocale. Cependant, petit à petit, il a pu réaliser consciemment des sons assez forts sans aucun serrage. C’était un début prometteur mais il faudrait affirmer ce progrès dans une « vraie » vocalisation ! La partie ne faisait que commencer !

Voir des précisions sur ce travail dans les billets :

« La technique vocale fondamentale »

« Les fondamentaux de la technique vocale »

Souvent, lorsqu’il réussissait bien un cri, il me disait avoir l’impression qu’il lui manquait un appui. Je lui expliquais alors que le prétendu « appui » qui semblait lui faire défaut à ce moment-là était justement… la contraction qu’il fallait qu’il évite à tout prix et que, donc, tout était pour le mieux… (*)

(*) Cette sensation de manque s’évanouirait bientôt pour faire place à des ressentis autrement souhaitables !

La gymnastique vocale

Il en a très vite intégré tous les mouvements. Elle a été un des moyens pour Aurélien d’oublier un peu son problème en lui permettant, entre autres, de conforter un bon réflexe de détente. Les exercices qui la composent n’ont certes pas vocation de s’adresser aux aigus mais communiquent au corps et… à la voix, la liberté que l’on doit y retrouver.

Voir des détails de cette gymnastique dans le billet :

« L’articulation dans le chant »

La vocalisation

Elle a vite donné de bons résultats. Je l’ai abordée avec Aurélien d’une façon très basique, tout comme je le fais avec des débutants. Il a accepté en souriant de se prêter à ce petit jeu alors qu’il pratiquait depuis longtemps des exercices beaucoup plus difficiles ! Naturellement, pendant cette vocalisation, il était indispensable qu’aucun serrage du périnée ne vienne troubler la fête…

Je me suis servi pour commencer - comme très souvent - de la voyelle « ô », ronde, douce et profonde. Avec elle, Aurélien n’eut aucune peine à chanter correctement des exercices simples compris dans l’ambitus (si1/ré3). Pour faciliter les choses, je lui avais demandé – au tout début – de vocaliser genoux fléchis. De cette façon on facilite énormément l’ancrage au sol.

Voir des détails sur l’ancrage dans le billet : « Comment sortir mes aigus ».

L’enracinement de la voyelle « i »

Cet exercice a été déterminant.

Je l’avais entrepris seulement après lui avoir fait chanter pendant quelque temps la modulation â_i sous plusieurs formes, jusque dans le haut-médium (ré3), afin de prévenir tout serrage de gorge. (*)

(*) Il est en effet assez difficile de serrer sa gorge en chantant legato la modulation « â_i »…

Pour l’enracinement de la voyelle « i », voir de nombreux détails dans les billets :

« La hauteur d’émission vocale »

« Comment améliorer mon souffle »

« Comment rendre ma voix plus performante »

« L’équilibre vocal 2 »

Une fois l’enracinement de « i » réussi, nous sommes passés à « é » (sa cousine germaine), sans grande difficulté.

Les sons filés sur « â »

Un exercice, très difficile à réaliser correctement, a permis à Aurélien de faire des progrès que l’on peut qualifier de décisifs !

Il consistait à chanter, avec la voyelle « â », un point d’orgue « nuancé » au sommet d’un arpège d’accord parfait lancé assez rapidement (en do majeur : do mi sol do).

Le point d’orgue (ici, sur do) devait être abordé avec un « amorti » mezzo-forte en voix pleine, tout de suite renforcé au maximum, diminué ensuite le plus possible, puis enflé de nouveau.

Schéma de la tenue : ->-<

Attention :

Dans cet exercice, le son piano doit rester en voix pleine. De plus, la tenue doit être assez longue : disons six secondes, partagées équitablement entre les nuances.

Nous avons chanté cet exercice dans l’ambitus la2/ré3. Inutile de préciser que, pour Aurélien, réaliser un piano en voix pleine… sans resserrer son périnée a constitué une épreuve ! (*)

(*) En effet, le réflexe que nous avions à gommer - la contraction du périnée lors d’un effort vocal - était ici très fortement « sollicité » par la nuance piano. Cet exercice était donc très indiqué dans son cas mais particulièrement difficile pour lui !

PRATIQUE :

Pour commencer, je lui ai tout simplement demandé de réaliser une tenue (sur « â ») en nuance « forte » au sommet de l’arpège. Après moult essais, il y est parvenu sans serrage du périnée et de beaux sons ont été ainsi obtenus… jusqu’à ré3 ! (*)

(*) Au tout début, il avait eu beaucoup de mal à ne pas se contracter, surtout lorsque nous abordions le haut-médium ! Puis, cahin-caha, il avait réussi à éviter le problème sur do3, puis ré3…

La zone du deuxième passage sur « â »

Ce fut un autre obstacle de taille car son problème semblait avoir une prédilection certaine pour cette partie de la tessiture. (*)

(*) Mon chanteur avait patiemment entretenue cette contraction pendant des années… la considérant même comme une aide pour passer son aigu !

Cependant, en l’occurrence, notre travail en amont s’est révélé payant. Nous sommes arrivés, relativement aisément, à contourner cette difficulté, notamment grâce à la technique d’enracinement de « i » et « é » que nous cernions maintenant de mieux en mieux. (*)

(*) La position accroupie, genoux fléchis, en nous inspirant fortement des enracinements de « i » et de « é » précédemment réussis, nous a beaucoup aidés.

Avec des arpèges rapides, Aurélien est parvenu assez vite à aborder le régime aigu – sur « â » - sans aucun serrage. Progressivement ralentis, ces arpèges sont restés corrects…

Nous avancions bien ! L’exercice de sons filés - que nous poursuivions sans relâche - aussi !

Au bout de quelque temps, ses progrès constants lui ont permis de réussir de mieux en mieux un decrescendo suivi d’un crescendo sur le point d’orgue dans l’ambitus la2/fa3 (donc avec passage en régime aigu)!

L’exercice ->-< était enfin réalisé complètement sur « â »… sans aucune contraction restrictive !

L’aigu en voix pleine dans un morceau

Je me suis servi pour ce travail du premier aigu de l’air de Valentin (Faust, de Gounod) qu’Aurélien avait chanté au bilan. Cet aigu, qui culmine sur « sol3 » est bien amené dans cet air magnifique. Cela ne signifie en rien qu’il soit facile. De plus, cherchant à bien faire, mon chanteur avait antérieurement « installé » sur cette progression : ma_ â_â sœur… (mib3_fa3_sol3_sib2), un maximum de contractions néfastes !

Grâce à nos progrès techniques, cet air fut chanté correctement en quelques leçons seulement. Les « sol3 », autrefois « contraints », restaient maintenant « ouverts » et particulièrement éclatants ! (*)

(*) Le terme « ouverts », pour désigner les notes aiguës, ne signifie pas ici « plats et blancs » mais simplement « Aperto-Coperto » : larges, libres et équilibrés, émis sans serrage d’aucune sorte !

Voir le billet : « L’Aperto-Coperto… son approche technique »

Epilogue

Nous avons continué, Aurélien et moi, à travailler ensemble le temps de bien fixer ses acquis. Chaque leçon comportait – entre autres - le fameux exercice de sons filés qui lui avait tant apporté… ainsi que tous ceux qu’un chanteur professionnel se doit de pratiquer journellement :

Voir à ce sujet le billet : « Le cours de technique vocale type »

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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