Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (140/161)

Chronique du Vendredi 31 janvier 2013

Voix et timidité

Armand N. (23 ans – informaticien et timide)

Bonsoir monsieur. C’est un ami, Georges L. - un de vos anciens élèves - qui m’a conseillé de prendre contact avec vous. Il m’a communiqué l’adresse de votre site et j’ai lu plusieurs de vos billets. J’ai pu y voir que le chant thérapie s’adresse aussi aux personnes affligées de timidité. Je ne suis pas du tout chanteur mais vraiment très timide. Cela me gâche la vie. J’aimerais vous rencontrer afin de savoir si un travail vocal, tel que vous le préconisez, pourrait m’aider. Je suis joignable au (x). Cordialement. Armand.

Ma réponse

Armand. Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Effectivement, le travail vocal intégral est une thérapie en soi et fait souvent merveille sur la timidité. Je vous appellerai demain pour que nous puissions fixer un rendez-vous pour un bilan, objet du premier cours. Bien cordialement. Jean Laforêt.

Bilan vocal d’Armand

J’ai reçu Armand la semaine suivant notre échange de mail. C’est un garçon grand et mince portant lunettes, d’aspect très sérieux. J’ai eu tout juste droit à un pâle sourire lorsque nous nous sommes serré la main. Ensuite, assis confortablement, il m’a expliqué en détail pourquoi il voulait faire du chant. En fait, seul le but thérapeutique du cours l’intéressait. Il n’était pas contre le fait d’apprendre quelques chansons s’il en était capable, mais ce n’était pas l’essentiel pour lui. Il souhaitait avant tout tester l’effet du « cours vocal intégral » sur une timidité que rien ne semblait pouvoir ébranler !

Il m’a raconté en détail « l’enfer » qu’il vivait. Il avait essayé plusieurs « méthodes » mais aucune, jusqu’alors n’avait donné les résultats qu’il escomptait. Le sport semblait lui faire du bien (il pratiquait assidûment la natation et le footing). Comme je m’y attendais, les sports d’équipe ne l’intéressaient pas…

Il me dit être vraiment très seul. En dehors de son travail qui, heureusement, le passionnait, il n’avait aucune vie sentimentale et peu de copains. Son ordinateur était, en fait, son unique vrai compagnon. Il souffrait beaucoup de cette situation !

Naturellement… assez dépressif, il n’aimait ni son corps, ni son visage, ni sa voix. (*)

(*) Alors que j’étais certain que de nombreux garçons auraient aimé lui ressembler !

Mais… rappelons ici que : "Les choses ne valent que par l’idée que l’on s’en fait" (Jean Laforêt)

J’ai souvent fait travailler des personnes ayant le même problème qu’Armand et obtenu avec elles, très souvent, de bons résultats. Je lui ai rappelé à ce propos certaines de leurs histoires… qu’il avait d’ailleurs déjà lues, pour la plupart, dans les billets ! Il ajouta que c’était surtout ces lectures qui l’avaient décidé à entreprendre ce travail vocal !

Armand n’avait jamais chanté de sa vie et ignorait s’il pourrait le faire. Il me redit que l’essentiel pour lui n’était pas là, qu’il désirait travailler sa voix essentiellement dans un but thérapeutique.

Voici quelques billets évoquant des cas semblables :

« Le chant thérapeutique »

« Parler fort m’est impossible »

« Je manque d’assurance, ma voix est sourde »

« Je n’ai pas confiance en moi »

« Le chant et le stress »

Les tests vocaux

Ils ont eu lieu torse nu et ventre libre.

La gorge serrée, Armand a chanté d’une voix assez faible « Au clair de la lune ». L’échange respiratoire était pratiquement inexistant. Son corps, « bloqué », ne respirait que très peu. En revanche, j’ai constaté que son timbre était tout à fait agréable à entendre. Il était vraisemblablement baryton.

Ensuite, je lui ai demandé d’appeler très fort une personne située assez loin de lui. Contracté au maximum, il fut presque incapable de crier. Sa gorge était serrée et sa voix, nouée, ne sortait que faiblement. (*)

(*) Comme dit plus haut, ayant déjà rencontré ces problèmes de timidité et de serrage chez bien des personnes, j’avais bon espoir, si Armand coopérait à fond, de l’en débarrasser !

J’ai ensuite voulu tester ses « possibilités » vocales. Pour cela, j’ai entrepris une progression de vocalisation très douce, en ayant soin de ne jamais « l’effaroucher ». Nous avons ainsi parcouru cahin-caha – faiblement, certes - un ambitus d’une octave et demie avec plusieurs voyelles. Au fur et à mesure de ces tests, je constatais qu’il se détendait. J’ai même eu droit à quelques sourires qui ont contrasté avec le « sérieux » qu’il affichait en général ! Même son ventre avait des velléités de relâchement et permettait à l’oppression que je sentais chez lui, de s’estomper un peu. Autre point positif : pas de problème d’oreille !

Tests en position allongée

Ce jour-là, j’avais un peu de temps devant moi. J’en ai profité pour essayer quelques exercices de taïchi vocal en position allongée. Après une rapide détente consistant surtout en des respirations lentes suivies d’un travail spécifique du diaphragme, j’ai pu constater qu’Armand était capable d’affirmer le geste respiratoire qu’il avait ébauché en position verticale. Il est parvenu, au bout de très peu de temps, à respirer sans blocage abdominal important.

Ce résultat, obtenu aussi rapidement, était de très bon augure !

M’appuyant sur ce petit succès, je l’ai rassuré en lui disant que j’avais maintenant la ferme conviction que le « travail intégral » qu’il souhaitait entreprendre avait toutes les chances de l’aider très efficacement à résoudre son problème.

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Armand était venu pour cela. Nous avons tout de suite convenu d’une date pour commencer.

Les premiers cours

Armand était très motivé. Malgré sa timidité, au tout début, à s’abandonner complètement en relaxation, celles-ci se sont déroulées le mieux du monde. Comme de nombreux élèves, il a pu se rendre compte, grâce à l’état de relâchement qu’il y atteignait, des nombreuses tensions qu’il véhiculait dans sa vie de tous les jours. (*)

(*) J’ai constaté ce phénomène à maintes reprises : c’est toujours « après » une détente que l’on peut mesurer l’état de tension dans lequel on se trouvait juste avant ! Lui, ne fit pas exception à la règle !

La respiration abdominale ne lui a vite posé aucun problème particulier. J’ai pu ainsi, presque dans la foulée, lui enseigner « la rétention » du souffle à l’aide de quelques exercices simples.

Voir ces exercices dans le billet : « Un problème vocal complexe »

Tout allait pour le mieux !

D’autre part, je m’apercevais qu’il se laissait de plus en plus « aller » dans les divers exercices que je lui proposais ! Ses défenses naturelles de grand timide lâchaient prise peu à peu. Une certaine qualité de détente, acquise grâce aux relaxations et à notre travail de taïchi, commençait à prendre place aussi dans son quotidien. Je constatais par exemple que sa voix parlée, sans qu’il ne s’en rende vraiment compte lui-même, était plus moelleuse et un peu plus grave, cadrant mieux avec son personnage.

Très vite, j’ai pu lui faire travailler l’appui du souffle abdominal et amorcer une série de cris pour affirmer un équilibre pneumo-phonique naissant ! Naturellement, j’adaptais ces différents exercices à ses possibilités du moment, cherchant simplement à lui inculquer le bon geste.

Voir les billets :

« Je voudrais devenir ténor »

« La technique vocale fondamentale »

« Les fondamentaux de la technique vocale »

Le ressenti d’Armand

Il me dit plusieurs fois qu’il se sentait bien… même de mieux en mieux ! Au cours, sa timidité n’existait presque plus. Avec moi, il était comme un poisson dans l’eau ! J’ai même obtenu, au bout d’un certain temps, qu’il me tutoie ! Un jour où il était particulièrement bien, je lui ai dit à peu près ceci :

- Tu sais, tout ce que tu ressens au cours se reportera progressivement dans ta vie de tous les jours.

- Ici, je suis bien !

- J’en suis conscient et… content.

- Ce n’est pas encore pareil à l’extérieur !

- Il faut un certain temps pour cela. Bientôt, tu verras les choses autrement, j’en suis sûr !

- C’est drôle, je ne comprends pas vraiment ce qui se passe…

- Moi, je crois le savoir ! Ici, tu es dans un espace de liberté absolue où tout est permis et souhaité ! Dans ta vie de tous les jours, de nombreuses contraintes existent. De plus, on interprète parfois mal le regard des autres…

- Tu crois que c’est ça ?

- En partie oui, je le pense.

- Tu as sans doute raison… je suis toujours à me demander ce que l’on pense de moi, si je suis à la hauteur…

- Ici, rien de tel !

- C’est vrai… là, je suis le roi ! (sourire)

- Exactement ! Bientôt, tu seras le roi aussi au dehors ! Les contraintes que tu ressens te paraîtront moins lourdes et tu les vivras mieux !

- Que Dieu t’entende !

- Rassure-toi, il m’entend souvent !

La vocalisation

Armand n’avait jamais chanté et, même la plus petite vocalisation prenait pour lui des allures de découverte ! Il s’amusait vraiment ! D’ailleurs, je m’amusais autant que lui en observant sa façon de faire ses premiers pas vocaux.

Incontestablement, il « aimait » cela !

Les exercices que je lui proposais étaient simples et parfaitement abordables pour le débutant qu’il était. Il s’appliquait à les chanter le mieux possible, sans se poser de questions. Pour lui, le problème n’était pas celui d’un futur chanteur ! Il souhaitait avant tout aller mieux et avalait goulûment les « comprimés vocaux » que je lui offrais !

Ces « médicaments de début de cure » étaient simplement des quintes ascendantes sur « ô » et quelques arpèges sur la même voyelle ! Progressivement, j’ajoutais des difficultés afin de le maintenir dans une courbe ascendante de progrès. Des « i », des « é » et des « â » ont fait leur apparition sans, à mon grand étonnement, lui poser le moindre problème ! J’avais presque l’impression de faire travailler un futur chanteur…

Voir le billet : « La technique vocale de base »

Un texte

Parallèlement à notre travail en cours (relaxations, taïchi et vocalisation simple) je lui ai demandé d’apprendre un texte. Comme souvent, une fable de La Fontaine a fait l’affaire. Nous avons choisi « Les animaux malades de la peste ». Cette fable, assez longue, permet d’employer des timbres de voix différents afin d’incarner au mieux… le lion, le renard, l’âne, etc. (*)

(*) Je pensais que ce travail – entre autres – l’inciterait à « sortir » un peu de lui-même. Nous lui consacrions un petit quart d’heure en fin de séance… notre récréation !

J’avais vu juste. Il s’est montré très intéressé par cet exercice de comédien.

Au bout de quelques leçons, il savait la fable par cœur et « s’oubliait » vraiment en l’interprétant. Chaque personnage – dont je lui demandais d’exagérer volontairement les intentions – prenait vie et le « tableau » se construisait sous nos yeux. Certaines fois, pour nous amuser, nous nous donnions même la réplique…

Armand souriait de plus en plus souvent…

Progrès vocaux

Cahin-caha, notre vocalisation simple amenait d’incontestables progrès. Notre ambitus de travail s’élargissait. Armand atteignait maintenant facilement le mib3 et, surtout, son timbre s’affirmait davantage de jour en jour en qualité et en puissance. (*)

(*) Cela signifiait que, beaucoup moins tendu, il était de plus en plus réceptif à notre travail. De plus, son intérêt croissant pour le chant ne faisait aucun doute…

Il me dit un jour :

- C’est drôle, quand je t’ai rencontré, j’étais très dépressif…

- Je m’en étais douté.

- Bien sûr. Maintenant, bien qu’au fond je le sois encore, quelque chose a changé.

- Tu aimes chanter ?

- Oui, bien sûr mais… j’aime surtout venir ici. Au cours, je suis bien. Et puis, j’ai l’impression de créer quelque chose en chantant et en disant la fable. Comme si quelqu’un d’autre se glissait en moi…

- Ce que tu dis là me fait très plaisir. Cet intérêt toujours plus vif que tu portes à nos cours montre que tu es comme… en train d’ôter un vieux costume pour en endosser un autre qui, entre nous, semble t’aller à merveille !

- Oui ! Ici je suis quelqu’un d’autre. Malheureusement, ce n’est pas encore « mon personnage d’ici » qui rentre à la maison…

- Ça va venir ! Il faut un début à tout, ne crois-tu pas ?

- C’est sûr ! Ce qui est certain, c’est que j’attends impatiemment ce moment-là toute la semaine !

- Tu es vraiment très gentil.

- C’est la vérité vraie !

Gymnastique vocale

Le moment était venu pour Armand de consolider ses acquis vocaux. Pratiquer à chaque cours la gymnastique vocale s’imposait. Je lui en avais enseigné progressivement tous les mouvements et elle était maintenant pour nous un échauffement de choix !

Voir des précisions dans le billet : « L’articulation dans le chant »

Des chansons

Cela devait arriver ! Tout d’abord, j’ai choisi de lui faire apprendre quelques chansons enfantines afin de le familiariser avec sa voix chantée… qu’il découvrait presque.

« Au clair de la lune », « Il était un petit navire » et autre « J’ai du bon tabac… » défilèrent alors allègrement par sa bouche gourmande pendant quelque temps !

Il s’amusait follement !

Afin de peaufiner son articulation parlée et chantée, je lui faisais également articuler à chaque cours des phrases difficiles (parlées et parfois chantées sur des motifs musicaux simples). Ce travail, très prisé par les comédiens, est à la fois amusant et aussi très utile aux chanteurs et… à tous ceux qui ont à s’exprimer en public.

Voir des exemples de ce travail dans le billet :

« Le bégaiement est-il guérissable ? »

Une vraie chanson

Bientôt, chanter une « vraie » chanson le titilla beaucoup !

J’ai choisi « La chanson des vieux amants » de Jacques Brel. Il a adoré ce travail qui l’absorba entièrement pendant tout un mois. A chaque leçon, nous consacrions un petit quart d’heure à la peaufiner… Le jour où il la chanta entièrement sur play-back fut un grand jour pour lui… et pour moi !

Renaissance

Je crois que c’est le terme qui convient. Armand renaissait ! Il souriait plus, parlait plus… était plus ouvert.

Le chant avait fait ce miracle en un an à peine !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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