Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
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Chronique du Dimanche 03 mars 2013

La solidité vocale dans l'aigu

François L. (Chanteur classique – 35 ans)

Bonsoir monsieur. J’ai 35 ans, je suis baryton et je chante professionnellement depuis douze ans, essentiellement de l’opéra. Depuis environ un an, je perds progressivement mes moyens vocaux. Cela m’inquiète beaucoup. Pourriez-vous me recevoir pour un bilan ? Je suis joignable au (X). Bien à vous. François.

Ma réponse

François,

Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Je vous appellerai demain pour que nous puissions fixer un rendez-vous. Bien cordialement. Jean Laforêt.

Bilan vocal

J’ai vu François quinze jours après cet échange de mail. C’est un grand garçon brun, souriant, admirablement proportionné, avec un côté sportif très affirmé. Il me dira par la suite pratiquer activement la natation, le footing, l’aviron et, plus accessoirement, le tennis et l’escrime ! Rien que ça ! Il est baryton et chante depuis une dizaine d’années des rôles d’opéra de seconds et, récemment, de premiers plans.

Je lui ai dit en plaisantant que le théâtre chanté représentait, tout comme le sport, une dépense physique conséquente ! Il a acquiescé en m’apprenant qu’il lui était arrivé de perdre jusqu’à deux kilos au cours de certaines représentations ! Je savais, pour l’avoir constaté moi-même, que c’était l’exacte vérité.

Il désirait faire un bilan vocal car il observait depuis un an à peu près, une baisse de ses possibilités. Malgré une bonne santé, une forme physique excellente et une technique vocale - semblait-il – correcte, il ne parvenait plus que difficilement à assurer certains rôles pour lesquels il me disait n’avoir ressenti auparavant aucune difficulté. Ses aigus, notamment, devenaient de moins en moins aisés. Par exemple, le rôle de Sylvio, dans Paillasse, endossé récemment, lui posait d’énormes problèmes. (*)

(*) Notons que ce rôle n’est pas facile et requiert une voix de baryton assez large et un aigu solide.

Les tests vocaux

Ils furent réalisés torse nu et ventre libre.

Tout d’abord, François a chanté « a cappella » un extrait du duo Sylvio/Nedda. La voix était belle et puissante mais j’ai vite constaté sur les aigus (notamment sur le sol3), un manque évident d’enracinement. Cette note perdait en grande partie son appui profond. Certes, la voix sortait… mais comme « soufflée » dans un large mixte sans profondeur, sans mordant ni éclat. De surcroit – et ceci explique en partie cela - sa respiration n’était pas exactement ce qu’on appelle une respiration profonde. De ce fait « l’Appui dynamique » ne pouvait pas fonctionner normalement. (*)

(*) Un baryton d’opéra, pour assurer des sol3 tenus en voix pleine, doit être capable de donner des la3 (voire sib3) ! Dans le cas de François, sa respiration, un peu haute pour aborder les aigus, facilitait un mixage en diminuant la pression intra-abdominale.

De plus, sa statique reflétait une raideur de mauvais aloi. Notamment, il n’avait aucune souplesse dans le bassin. Bizarre pour un escrimeur !

Je constatais aussi que, sans doute pour essayer de compenser inconsciemment ces lacunes, il contractait à la fois son buste et son ventre ! Cette contraction allait exactement à l’encontre de ce qu’il fallait faire à ce moment-là !

Il me dit, aussitôt après son essai :

- Vous voyez… ce n’est pas possible ! Avant, mes « sol » sortaient tout autrement. Que se passe-t-il ? Cela m’énerve au plus haut point. Pourtant, je ne suis pas enroué !

- Plusieurs choses sont à rectifier. Je t’en parlerai à la fin du bilan. Je voudrais maintenant tester ta voix avec quelques exercices.

- OK !

Nous avons alors parcouru, en voix pleine et avec plusieurs voyelles, un ambitus couvrant deux octaves environ (fa#1/la3). Ces tests, comme je m’y attendais, ont mis effectivement en exergue un manque total d’enracinement dans l’aigu. François bâillait mal ses « i » et ses « é ». Ces voyelles restaient trop étroites dans la quinte aiguë, sans épaisseur et sans mordant, pour ne parler que de cela !

A mon avis, ces défauts devaient être déjà présents lorsque tout allait bien pour lui. Ils étaient sans doute plus ou moins compensés, à ce moment-là, par plus de fraîcheur vocale et surtout « épargnés » par des rôles moins exigeants que ceux qu’on lui proposait actuellement… notamment « Sylvio » qu’il avait abordé récemment ! (*)

(*) Ce rôle constituait sans doute l’un des principaux « révélateurs » de son insuffisance technique !

Nous avons longuement parlé de tout cela et François a été d’accord avec mon analyse. (*)

(*) Sa voix n’était pas abîmée au vrai sens du terme mais son émission prenait indéniablement une mauvaise direction. Il était indispensable de la revoir entièrement pour stopper « l’hémorragie » qui s’annonçait !

Nous avons décidé d’entreprendre un « travail intégral ». C’était la meilleure façon d’engager une véritable, rapide et complète restructuration de son émission. Cela promettait d’être ardu car sa manière actuelle de chanter les aigus devrait être radicalement modifiée.

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

François ne savait rien de l’enracinement ni du véritable « Appui » ! Jusqu’alors, il avait chanté avec sa belle voix, presque d’instinct, contractant seulement un peu plus ses abdominaux pour donner ses aigus ! (*)

(*) Lorsque le corps et la gorge sont naturellement bien ouverts… cela peut marcher. Les aigus seront raides, un peu étriqués… mais assurés ! Cette manière d’appuyer sa voix n’a rien à voir avec « l’appui dynamique » qui permet de subtiles nuances sans quitter la voix pleine.

Avec François, j’avais bon espoir d’arriver à un résultat probant car sa détermination à progresser était sans faille.

Il n’avait pas de contrat le mois prochain. Le premier qui se présentait était un second rôle sans réelle difficulté vocale. Il pourrait donc, à cette occasion, y « essayer » sans risque ses progrès techniques.

Les premiers cours

Ils se passèrent le mieux du monde. François a adoré les relaxations et tout le travail en position allongée qui suivait. Comme je le pensais, les progrès en taïchi furent assez rapides et une respiration abdominale profonde, très correcte, fit rapidement son apparition grâce – entre autres - à plusieurs exercices visant à travailler le souffle diaphragmatique indépendamment de la voix ! Ils sont en partie expliqués dans le billet :

« L’Inhibition abdominale »

(*) Lorsqu’il chantait, François avait la mauvaise habitude (lorsqu’il ne respirait pas trop haut), de privilégier essentiellement une respiration strictement abdominale (ventre poussé à l’avant) au détriment des ouvertures costales et dorsales ! Chez lui, c’était tout l’un ou tout l’autre… alors que le bon geste est global, l’inspiration devant être à la fois abdominale, costale et dorsale !

L’équilibre pneumo-phonique

Une fois la respiration profonde bien installée, notre travail a consisté – toujours en position allongée - à réaliser un contact équilibré de la colonne d’air avec la voix. J’ai utilisé pour cela tout un éventail d’exercices qui ont fait leur preuve… (*)

(*) Il est essentiel, bien entendu, de les réaliser correctement. Dans le cas contraire, ils pourraient se montrer nocifs !

Donc, inutile de dire que j’ai surveillé leur exécution d’une façon drastique jusqu’à obtenir des cris profonds et puissants, parfaitement coordonnés à l’appui dans un corps libre de tout serrage.

Voir les billets :

« Problème vocal complexe »

« Les fondamentaux de la technique vocale »

« La technique vocale fondamentale »

L’enracinement souple du corps

C’était l’un des aspects à améliorer chez François dont le corps affichait une certaine raideur lorsqu’il chantait.

Donc, parallèlement à notre travail de taïchi (que nous poursuivions au début de chaque leçon) et des exercices purement vocaux destinés à apprendre à « enraciner » les voyelles, j’ai également beaucoup insisté avec lui sur le côté souplesse du corps. Cet équilibre joue un très grand rôle et facilite énormément l’enracinement vocal lui-même.

Voir les billets :

« L’équilibre du chanteur »

Ce billet évoque en détail cette question très importante. Des exercices pratiques y sont également expliqués.

« Voix et statique corporelle »

Ce billet retrace les cours d’un chanteur d’opéra ayant justement ce problème de statique.

L’enracinement des voyelles fermées i/é

J’ai parlé maintes fois de l’intérêt considérable de savoir enraciner ces voyelles fermées. Pour un baryton, un « i » forte, correctement appuyé sur un « ré3 » ouvre toute grande la « vraie » porte de l’aigu : les mi3, fa3 et sol3 suivent très vite. Il faudra ensuite réussir le « é » de la même façon. J’insiste : je parle bien d’un « é » (accent aigu) qu’il faudra savoir émettre correctement bâillé dans l’aigu (et qui n’a rien d’un « é pointu » à la française).

Un grand chanteur d’opéra m’avait dit un jour en souriant :

- Savoir bâiller un « i » dans l’aigu, c’est savoir chanter !

Bien sûr, cela n’est pas aussi simple, mais il s’agit cependant là d’un pas décisif dans la bonne direction… Il entendait naturellement par « savoir bâiller un i » le fait de chanter puissamment ce « i » dans l’aigu… avec un bon enracinement et un bâillement adéquat. (*)

(*) Ces voyelles « i » et « é » étroites et fermées, doivent être correctement bâillées, colorées et enracinées dès le haut-médium (et à fortiori dans l’aigu). Réussir cela constitue une avancée technique considérable.

Phrase à méditer :

« Vocale chiuse in gola aperta (voyelles fermées dans gorge ouverte) »… ! »

Le travail d’enracinement est abordé en détail dans les billets :

« L’équilibre vocal 2 »

« Les appuis profonds de la voix »

« La couverture de la voix (première partie) »

« La couverture de la voix (deuxième partie) »

Avec François, j’ai bataillé longtemps pour obtenir le « bâillement » correct de ces voyelles « i/é » dans l’aigu. Il gardait inconsciemment sa mâchoire un peu contractée… alors que, pour réussir un bon bâillement, il est essentiel qu’elle soit entièrement relâchée et ne joue aucun rôle actif. La sonorité – si l’Appui est correct - paraîtra alors comme « avalée » par l’arrière gorge » ! (*)

(*) En fait, il s’agit d’un mouvement aspiratoire de la gorge dirigé vers la nuque. En quelque sorte, on chante pour l’arrière ! Si le mouvement est réussi, la gorge s’agrandit en dilatant son pourtour, la mâchoire ne jouant, je le répète, aucun rôle actif !

Ce mouvement de « couverture dynamique » ne peut être réussi qu’avec une pression de souffle suffisante. Trop peu de pression ne permettrait pas ce geste vocal !

Eureka !

Ce qui devait arriver arriva !

Un jour, François lança un « i » avec détermination sur un exercice aboutissant à sol3. Le geste avait été parfaitement réussi ce jour-là. Mon chanteur a trouvé le son très spécial, voire pas très beau, mais a su immédiatement, de par sa solidité, que c’était le bon ! Mon sourire affirmatif le lui confirma aussitôt ! Aussi, sans attendre, nous avons fait ce jour-là une série d’arpèges divers et de multiples attaques (depuis l’aigu) pour fixer au mieux son ressenti !

J’étais ravi ! Je savais qu’un pas décisif venait d’être franchi !

Les leçons qui suivirent furent en grande partie consacrées à peaufiner ce geste essentiel. Les voyelles « é » et « â » suivirent assez vite le même chemin. François s’habituait à ces sonorités toutes nouvelles pour lui et les retrouvait maintenant facilement.

De ce fait, une bonne stabilité de l’aigu s’installait un peu plus à chaque cours…

L’appui dynamique

Je le lui ai fait travailler en lui faisant chanter sur « é » deux arpèges de Rossini à la suite l’un de l’autre. Le premier devait être forte et le second mezzo-forte… les deux arpèges restant en voix pleine !

L’exercice avait lieu dans un tempo modéré, de façon à bien ressentir l’accroissement de pression nécessaire à la réalisation de l’arpège mezzo-forte ! De plus, je lui demandais de chanter gaiement le premier et tristement le second, le même faciès souriant (masque antique) et le même tempo étant requis pour les deux !

Cet exercice n’est pas spécialement facile mais procure nettement le ressenti exact de l’appui dynamique ! (*)

(*) Il ne peut être entrepris qu’après avoir réussi l’enracinement correct de ces voyelles… Dans le cas contraire, le but recherché ne serait pas atteint !

Le travail de l’appui dynamique en voix pleine

Je me suis servi de simples arpèges d’accords parfaits lancés dans un tempo que l’on peut qualifier « d’allant » :

En do majeur : do mi sol do sol mi do

Nous nous servions alternativement des voyelles « â », « é » et « i ». Dans un premier temps, il s’agissait de chanter « le corps » de ces arpèges (en do majeur : mi et sol) dans une nuance forte et de donner la note aiguë « do » subitement mezzo-forte sans quitter la voix pleine ! (*)

(*) J’appelle cela « amortir » la note la plus aiguë…

Les arpèges ayant été réussis ainsi plusieurs fois dans un tempo « allant » et dans un ambitus incluant la zone de passage - do/fa - pour François, j’ai corsé l’exercice en ralentissement progressivement son tempo.

Une fois cette opération de ralenti menée à bien, je lui ai demandé de « tenir » un instant la note aiguë au sommet de l’arpège puis, cette opération réussie plusieurs fois consécutivement, de réaliser avec cette note une « messa di voce » : < >

Au bout de quelques cours, la réussite fut totale ! Il jonglait enfin avec « l’appui dynamique » et pouvait à sa guise enfler et diminuer le son aigu sans quitter la voix pleine.

Les modulations

Je les avais bien sûr commencées depuis un certain temps mais, avec le bon appui, elles prirent un tout autre aspect. François parvenait maintenant à les chanter avec beaucoup de souplesse. La projection et la qualité des voyelles s’en trouvaient aussi très améliorées…

Nous avons travaillé sur « a é i ô u ou on an â » - « â é i ô u i » et « i ou o â è » (cette dernière modulation est particulièrement intéressante en position aiguë, au-dessus du deuxième passage)

Les phrases legato

Un peu plus tard, j’ai complété l’exercice précédent en construisant des phrases entières que François devait chanter legato dans un ambitus allant de sol2 à fa3 environ. Cet exercice n’est pas facile mais indispensable ! Nous procédions par demi-tons ascendants dans un tempo lent (environ 60 à la noire). François les chantait alternativement forte et mezzo-forte.

Exemple :

« La lune luit dans le ciel noir »

« Le soleil brille au firmament »

L’aperto-Coperto

Dès que cela avait été possible, nous l’avions travaillé à chaque cours ! La maîtrise de ce geste vocal est un formidable atout pour le chanteur d’opéra. Je n’expliquerai pas de nouveau ici son déroulement, il figure en détail dans le billet :

« L’Aperto-Coperto… son approche technique »

Paillasse

Il va sans dire que nous avions aussi souvent vu et revu les phrases de Sylvio qui posaient problème. La voix de François y était maintenant parfaitement à l’aise. Les notes aiguës étaient larges et solides !

Nous avions également travaillé techniquement les « écueils » du rôle de Valentin (Faust, de Gounod) qui était à son programme la prochaine saison !

Epilogue

L’histoire de François se termine. Nous nous voyons encore de temps à autre pour entretenir les bonnes habitudes… qui semblent bien installées !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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