Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (144/161)

Chronique du Mercredi 19 juin 2013

Je voudrais retrouver ma voix

Jean-Louis S. (26 ans, chanteur amateur)

Bonjour monsieur,

Je viens de consulter votre site sur les conseils d’un ami. J’ai lu nombre de vos billets et je me suis reconnu dans plusieurs. Voilà en deux mots mon histoire. J’ai 26 ans, je chantais depuis longtemps en amateur (ténor) sans me poser de questions quand, l’année dernière, j’ai eu un problème vocal : un petit nodule épineux dû, d’après le spécialiste ORL, probablement à un forçage. J’ai été opéré et rééduqué semble-il avec succès mais, malgré cela, je ne retrouve pas ma voix d’avant. J’en suis très malheureux et me tourne vers vous pour avoir un avis et éventuellement savoir si vous pourriez m’aider. J’aimerais faire un bilan vocal. Je suis joignable au (X). Merci par avance de votre réponse.

Bien à vous

Jean-Louis

Ma réponse

Jean-Louis

Je viens de lire votre mail dont je vous remercie. Un nodule, épineux ou pas, est un traumatisme sérieux qui demande une rééducation très pointue pour éviter une récidive. Celle-ci peut survenir si la cause qui a produit le traumatisme n’est pas amendée. Rassurez-vous pourtant car, dans la majorité des cas, on retrouve ses moyens vocaux initiaux après un bon travail rééducatif ! Je vous appellerai demain afin que nous prenions rendez-vous pour un bilan.

A très bientôt

Jean Laforêt     www.jean-laforet.fr

Bilan vocal

J’ai reçu Jean-Louis quinze jours après cet échange de mails. C’est un grand garçon brun aux yeux bleus, très sympathique. Avec ses cheveux coupés très courts et son franc sourire, on l’imaginerait volontiers sur un plateau de tournage ! Il est grand pour un ténor : 1,85 m, me dira-t-il par la suite !

Confortablement installé, il me raconte en détail son histoire. En fait, il chantait depuis longtemps sans aucun problème, quand, l’année dernière, il avait intégré un groupe de rock. Tout s’était bien passé au début mais un lendemain de répétition, il s’était réveillé très enroué, avec une douleur à droite du larynx. Malgré les soins habituels (pastilles, sirop, etc.) l’enrouement perdurant anormalement, il avait consulté un ORL. Ce spécialiste avait détecté un « petit nodule épineux » sans doute provoqué par un forçage. L’ablation en avait été décidée. L’opération et la rééducation post-opératoire s’étaient bien passées mais, malgré cela, il ne parvenait pas à retrouver sa voix « d’avant » ! Certes, il chantait un peu mais sans aucune puissance et d’une façon très instable ! En me parlant, toute son attitude dégageait une grande inquiétude. Il me dit :

- Pensez-vous avoir une solution ?

- Je ne peux rien te dire avant d’avoir fait les tests vocaux. Si de sérieux défauts techniques sont présents, tous les espoirs sont permis ! En les amendant, tu retrouveras pratiquement toutes tes possibilités et… peut-être plus !

- Plus ? Ce sera long ?

- Je n’en sais vraiment rien pour l’instant mais, sois rassuré, j’ai déjà rencontré des problèmes semblables qui ont été résolus par un bon travail technique profond. C’est un travail « intégral » que j’emploie dans ces cas-là.

- Oui, j’ai lu le billet qui en parle.

- Alors tu sais tout ! Faisons maintenant quelques tests pour savoir exactement comment nous devrons travailler.

Les tests vocaux

Ils ont eu lieu torse nu et ventre libre.

Jean-Louis a chanté tout d’abord une partie de « La bohème », de Charles Aznavour. La voix était instable en général et certaines de ces « faiblesses » affectaient même directement la justesse ! Le souffle était très mal placé et l’appui dynamique tout à fait absent. (*)

(*) On sentait qu’il cherchait à faire de son mieux pour respirer « avec son ventre » comme lui avait sans doute appris le rééducateur, mais aucune harmonie ne régnait dans l’émission. La voix n’était pas « appuyée » correctement et se débrouillait comme elle le pouvait… Le geste vocal n’était pas « synchronisé ». De ce fait, le chant ne « coulait » pas.

Petite vocalisation :

Nous avons parcouru un ambitus d’une octave et demie environ (do2/sol3) avec diverses voyelles. J’ai naturellement constaté, comme chez la plupart des élèves, que les « i » et les « é » étaient serrés et ne vibraient pas à la bonne place. Les « â », écrasés en gorge, ne valaient pas mieux. Les tenues sur « â » et « ô » montrèrent une énorme instabilité. Bref, tout était à revoir et j’en fus… très content. J’avais maintenant le ferme espoir, en redonnant le « bon geste vocal » à Jean-Louis, de lui permettre de retrouver une très grosse partie de ses moyens « d’antan » !

Je répondis donc positivement à son regard interrogateur :

- A mon avis, tous les espoirs sont permis ! Si tu me fais confiance, je peux te garantir que tu retrouveras tes anciens moyens vocaux. Ils seront même plus solides qu’auparavant.

- Plus solides ?

- Oui, ta voix, en elle-même, n’est pas abîmée et peux retrouver tout son potentiel. Seulement, nous devrons revoir ton émission de A à Z car ton « geste vocal » n’est pas bon ! Les relaxations, le taïchi vocal et tout le travail de base que comprend le « cours vocal intégral » dont nous avons parlé seront indispensables pour cela.

- Je comprends. Qu’est-ce que le geste vocal ?

- On nomme « geste vocal » la façon dont tu te sers de ta voix, comment tu respires en chantant, comment tu attaques tes sons, comment tu appuies ton souffle et ta voix, enfin tout ! Le « geste vocal » représente la coordination du couple souffle/voix qui doit être parfaite pour chanter bien, longtemps et sans fatigue…

- Pourtant, avant…

- Avant ton problème de forçage, tu chantais sans doute avec la parfaite harmonie d’émission que t’avait donnée la nature elle-même. Tu ne savais pas pourquoi mais, tu chantais bien ! Ton « geste vocal » était parfaitement coordonné, ce qui n’est plus le cas. Dans quelque temps, quand nous aurons mis en place une technique d’émission correcte, ta voix sera de nouveau en bonne place et – en plus - tu sauras exactement comment tu procèdes pour cela ! Tu pourras te référer à tout instant à ta technique, surtout dans les moments de petite forme !

- Il faudra longtemps pour réparer tout ça ?

- Je ne peux pas te répondre pour l’instant… nous irons le plus vite possible.

- OK ! On commence quand ?

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premiers cours

Nous avons commencé la semaine suivante. Jean-Louis était motivé à 100% ! Sa coopération fut totale ! Les relaxations et le taïchi vocal lui ont permis d’acquérir en quelques séances seulement une très bonne respiration profonde, large et calme. Il s’aperçut, comme la plupart des élèves qui font ce programme complet, combien il était tendu auparavant !

Voir des précisions dans le billet : « La relaxation pour mieux chanter »

Le taïchi vocal

Il se pratique en position allongée et comporte une vingtaine d’exercices simples. Ils sont destinés surtout, une fois la respiration profonde obtenue, à forger un ressenti de l’appui dynamique du souffle qui deviendra par la suite « l’appui dynamique du son lui-même ». (*)

(*) Ces exercices de taïchi évitent une perte de temps considérable et précisent parfaitement l’action future de l’appui du chant.

Jean-Louis a saisi tout cela très vite et j’ai pu, au bout d’un mois environ, lui faire travailler l’équilibre pneumo-phonique à l’aide de toute une variété de cris et de sirènes. J’ai déjà souvent décrit ce travail délicat.

Voir des détails en consultant les billets :

« La technique vocale fondamentale »

« Les fondamentaux de la technique vocale »

« Le cri du corps »

La gymnastique vocale

Elle était « l’exercice d’excellence » à commencer très vite, parallèlement à nos relaxations et au taïchi, afin de commencer à unifier son geste tout en fortifiant sa musculature vocale. En quelques séances, Jean-Louis eut intégré les différents éléments de ce travail dynamique, parfaitement adapté à sa progression actuelle.

Vous trouverez des détails sur la pratique de cette gymnastique vocale dans le billet :

« L’articulation dans le chant »

Sa rééducation (en fait, c’en était une) avançait à pas de géant.

La « messa di voce »

J’ai pu très rapidement intégrer à notre programme cet exercice particulièrement utile. Il consiste à attaquer un son dans une nuance pianissimo, puis à l’enfler jusqu’à obtenir un forte et retrouver ensuite, dans un diminuendo graduel le pianissimo initial. C’est, de loin, l’exercice le plus difficile que je connaisse. Le chanteur expert doit pouvoir le pratiquer sur la voyelle « â » (la plus risquée) dans un ambitus d’une octave et demie environ : la1/mi3, voire fa3 pour le baryton ; do2/sol3, voire sol#3 pour le ténor ! (*)

(*) Lorsque l’on demandait au grand Georges Thill la façon dont il travaillait sa voix, il décrivait, paraît-il, la « Messa di voce » comme l’un de ses exercices préférés :

« J’attaque mezzo-forte une note dans le médium de ma voix, je l’amène au forte puis la diminue de nouveau. Je fais ça sur… une bonne partie de ma tessiture »

Cela devait paraître simple à cet immense ténor mais ça ne l’est pas du tout, croyez-moi, pour le commun des chanteurs !

Avec Jean-Louis, nous nous contentions très modestement de parcourir (le mieux possible) un ambitus situé dans son médium et haut-médium (mi2/ré3). Cela lui paraissait déjà… très difficile ! (*)

(*) Au début, je lui faisais travailler ces filages principalement sur la voyelle « ô », en les compliquant parfois par une modulation (ô/â) ô << â >> ô !

Notons que, pour réussir cette transition ô/â, il est impératif que :

1) La voyelle ô soit attaquée en bonne place, (ronde et haute, dans une amorce de bâillement), parfaitement dégagée de la gorge. Dans le cas contraire, cet exercice, non seulement n’apporterait rien, mais deviendrait nocif…

2) Les transitions ô/â doivent être réalisées dans un parfait legato.

Travail sur les modulations

Parallèlement au programme cité plus haut, nous avons très rapidement pratiqué à chaque cours des « modulations » plus importantes. Moduler des voyelles est excellent pour homogénéiser et structurer la voix… et celle de Jean-Louis en avait grand besoin. Dans un premier temps, nous avons surtout travaillé sur : « â é i ô u i ». Cette modulation doit être chantée lentement, les voyelles se succédant dans un impeccable phrasé. Il va sans dire qu’une bonne attaque sur la première d’entre elles (â) est primordiale ! (*)

(*) Voir le billet : « L’attaque du son »

Dans un premier temps, un ténor peut commencer l’exercice sur sol2, descendre par demi-tons jusqu’à ré2 puis remonter par demi-tons également jusqu’à mi3. (*)

(*) Quand cet ambitus sera chanté facilement, on pourra intégrer la zone de passage pour culminer à sol3 (sol#3 étant un grand maximum).

La pratique des modulations est expliquée en détail dans le billet :

« Le cours de technique vocale type »

Progrès évidents

Il était indéniable que le programme que nous suivions donnait des fruits. La voix de Jean-Louis se stabilisait bien… j’allais dire « à vue d’œil » ! Je constatais ces progrès surtout dans le travail de « Messa di voce » (dont je parle plus haut), qu’il réussissait maintenant également sur « â », dans un ambitus très raisonnable, et aussi dans les modulations « â é i ô u i ».

Jean-Louis me dit un jour :

« C’est un vrai miracle ! »

Il n’y avait aucun miracle là-dedans ! Ces progrès étaient simplement dus à un rétablissement de son équilibre vocal grâce à une très bonne respiration profonde et un appui dynamique qui s’améliorait de cours en cours ! (*)

(*) Dans un premier temps, il avait parfaitement saisi l’action de « l’appui vertical », « premier volet » essentiel du « soutien » qui deviendra ensuite, complété par une réactivation diaphragmatique contrôlée, « l’appui dynamique du chant ».

Jean-Louis maîtrisait ce geste de mieux en mieux et… tout à fait consciemment, sachant parfaitement comment il procédait !

J’ai expliqué en détail ce procédé dans les billets :

« L’appui vertical »

« Respiration et Appui vocal »

« Comment doit-on respirer »

Attaques sur des consonnes

Ce travail est indispensable pour un chanteur.

La bonne attaque d’un son est une des clés principales du chant. Les consonnes étant présentes dans tout texte chanté (très souvent en début de phrase) il est plus que souhaitable d’installer chez le chanteur un bon réflexe lui permettant de les « attaquer » correctement. De cette façon, il sera mieux « compris »… et ne se fatiguera pas inutilement.

J’ai mis au point divers exercices pour cela. Ils permettent de se servir du voisement des consonnes pour ces attaques. Vous trouverez des explications détaillées dans les billets :

« L’attaque du son »

« L’articulation dans le chant »

« Le bégaiement est-il guérissable ? »

Quelques leçons de Vaccaj et une aria antica

Pour finir de « guérir » complètement Jean-Louis, je l’ai décidé à apprendre quelques leçons de Vaccaj. Elles sont particulièrement utiles pour placer la voix, une fois que la technique de base est bien installée. Il prit beaucoup de plaisir à ce travail qui lui prouvait, s’il en était encore besoin, que sa voix « tenait » ! L’émission incertaine avait complètement disparue, les lignes mélodiques étaient devenues stables… et la justesse était de nouveau pleinement au rendez-vous !

J’ai souhaité qu’il apprenne également un « vrai » morceau de type classique qui lui servirait de référence. J’ai choisi « Amarilli » de G.Caccini. Cette aria est non seulement très belle à chanter mais oblige à un intéressant travail de souffle et d’appui. Jean-Louis, bien que n’ayant jamais interprété d’air classique se donna à fond, tout heureux de s’entendre chanter « vraiment » !

Il était évident que nous avions gagné ! Il me dit :

- C’est incroyable, je n’aurai jamais pensé pouvoir un jour chanter du classique !

- Eh oui, tu peux ! C’est la preuve formelle que ta voix a retrouvé ses « marques » !

- Je ne chante pourtant pas de la même façon qu’avant mon problème…

- Non, sûrement beaucoup mieux !

- Je trouve ma voix plus forte !

- C’est exact et… surtout beaucoup plus stable.

- Je sens que je la conduis, elle est comme « attachée » à mon corps…

- C’est « l’appui dynamique », que tu réussis assez bien maintenant, que tu ressens.

- C’est agréable !

- N’est-ce pas ?

- Dans les chansons, ce sera pareil ?

- Exactement, et même beaucoup plus facile, tu verras ! Les phrases s’articulent autrement que dans le chant classique mais l’appui dynamique est le même. Il soutiendra ta voix dans tous les cas de figure !

Retour de « La Bohème »

Quelque temps après, pour lui faire « vraiment » toucher du doigt ses progrès réels, je lui ai demandé de chanter à nouveau la magnifique chanson de Charles Aznavour qu’il m’avait présentée au bilan. Ce fut une réussite totale : la voix est restée parfaitement stable et juste, y compris dans les phrases rapides !

- Alors, tu es convaincu ?

- C’est incroyable, j’ai l’impression de ne pas chanter…

- Pourtant, tu chantes, et… bien !

- Je pourrai refaire du rock ?

- Pourquoi pas ? La technique de base est la même. Les « intentions » sont différentes mais ta voix, à moins d’excès démesurés, tiendra. Sois prudent au début…

- Je rechanterai de temps en temps « Amarilli » !

- C’est vraiment très indiqué ! Cet air sera ton morceau de « référence » ! Si un jour tu es un peu perdu dans la technique, le chanter te rafraîchira la mémoire et te remettra sur les rails !

- Sûr !

- Et puis, n’oublie pas de chauffer ta voix avant les répétitions. Il ne faut jamais démarrer à froid… tout comme un sportif. Ton corps et tes muscles vocaux doivent être conditionnés avant l’effort… même si tu sais bien chanter !

- Je ferai la gymnastique avant les répètes…

- Ce serait une excellente idée !

Voir le billet : « Faire sa voix avant le spectacle »

Epilogue

Jean-Louis a repris le rock sans problème. Il continue à venir me voir de temps en temps afin que je contrôle son émission. A ma connaissance, il ne souffre plus d’aucun trouble vocal…

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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