Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (147/161)

Chronique du samedi 19 octobre 2013

Une très belle voix en devenir

Gregory A. (26 ans - chanteur de comédie musicale)

M. Laforêt bonjour,

Je m'appelle Greg, j'ai 26 ans, je suis tombé sur un de vos billets qui explique la progression d'un jeune homme étudiant dans une école de comédie musicale, basse et qui souhaitait développer sa voix dans le registre très haut perché de la comédie musicale ; je suis dans une situation similaire actuellement, je suis basse avec une voix très timbrée en harmoniques, j'ai été amené souvent très loin dans les castings de comédie musicale nationaux et je me retrouve la plupart du temps à travailler des morceaux de ténor. J'ai envie d'être fier de ma voix, et de ne plus jalouser les "ténors" nés avec l'organe adéquat et pour cela je pense qu'il faut que je n'aie aucun regret sur le développement de mes capacités à leur maximum ; comme vous aviez aidé ce jeune homme, je me demandais si vous pensez que quelque chose est possible avec moi.

Merci d'avance ou sinon excusez-moi pour le dérangement.

Gregory

Ma réponse

Gregory,

Je viens de lire avec beaucoup d'intérêt votre long message. Je suis tout près à vous recevoir pour un bilan vocal. Je ne peux rien vous dire de précis sans vous entendre et vous voir chanter. Il est très possible qu'une solution existe… les " miracles " ont parfois lieu. N'hésitez pas à me téléphoner sur mon portable : 06 08 94 23 78 pour que nous puissions convenir d'un rendez-vous !

Bien cordialement.

Jean Laforêt www.jean-laforet.fr

Gregory m'a téléphoné le lendemain et nous avons pris rendez-vous pour le jeudi suivant.

Bilan vocal de Gregory

Greg est un beau garçon brun, typé et très souriant. Il possède un vrai physique de théâtre (1,84 m pour 74 kg, me dira-t-il plus tard). Bien qu'ayant accompli de solides études pouvant lui ouvrir de nombreuses portes, le seul " métier " qui le passionne vraiment est celui de chanteur de comédie musicale. Il a commencé tout jeune à se produire sur les planches (dès l'âge de 11 ans pour les tout débuts). Depuis, la passion de la scène ne l'a pas quitté !

Il m'a réexpliqué en détail son " problème " vocal. Pour faire simple, il est confronté, avec une voix " solide " qu'il qualifie de " basse ", à des rôles toujours trop aigus pour lui. Il a participé jusqu'à ce jour à de nombreux castings qui l'ont parfois amené tout près de la " timbale "… mais sans jamais pouvoir la décrocher ! Il envie un peu les copains possédant des voix plus ténorisantes qui leur facilitent l'accès aux premiers rôles masculins. (*)

(*) En effet, il est indéniable que ce sont les voix de ténors et de barytons légers qui sont les plus demandées dans la comédie musicale !

Tout, dans l'attitude et le discours de Greg, me prouve qu'il est motivé à l'extrême et que sa démarche vis-à-vis de moi est très importante pour lui.

Les tests vocaux

Réalisés torse nu et ventre libre, ils ont montré, non pas une voix de basse, mais une belle voix de baryton ! Nous avons parcouru relativement facilement - en exercices rapides - un ambitus de deux octaves (sol1/sol3). En revanche, il obtenait difficilement un ré3 tenu en voix pleine ! Deux défauts majeurs m'ont alerté dans son émission : d'une part, une respiration à réinstaller (entre autres, le sternum tend à s'abaisser à l'inspir, signant une mauvaise tenue du dos), et surtout, un larynx qui monte sur les notes aiguës en voix pleine (ce mouvement étant doublé d'une constriction pharyngée). (*)

(*) En fait, le son reste fort et clair, mais " plat ", puisque sans " bascule " au deuxième passage ! Ce défaut ferme la porte à un aigu facile et rond…

Pendant ce bilan, j'ai noté que Greg montrait une très bonne compréhension générale, corrigeant sur-le-champ les petits défauts que je lui indiquais au fur et à mesure de notre vocalisation : statique du corps, position de la tête, ouverture de bouche, etc.

A la fin de ce bilan très positif, je lui ai dit tout l'espoir que j'avais de lui donner une voix très améliorée d'ici peu, avec un simple cours global de vocalisation.

Nous avons pris rendez-vous pour la semaine qui suivait.

Mais, entre-temps, en relisant attentivement mes notes, j'ai réfléchi qu'un cours comprenant relaxation et taïchi, lui serait sans doute bien plus profitable, au moins au début, qu'un simple travail de vocalisation. Son excellent bilan m'avait sans doute un peu aveuglé, me faisant oublier certains aspects importants de sa personnalité profonde.

Il m'avait en effet confié avoir eu une enfance difficile… illustrée - entre autres - par une timidité maladive. Bien que maintenant, il se dise parfaitement équilibré et heureux, de tels évènements laissent des traces. C'était le moment de profiter de l'aspect " thérapie " offert par le cours intégral !

Je lui ai fait part de mes nouvelles déductions et nous avons finalement opté pour ce cours complet que nous commencerions à son prochain rendez-vous.

Voir le billet : " Le chant thérapie, un travail vocal intégral "

Les cours intégraux

Ils ont été couronnés de succès en tout point ! Les relaxations eurent rapidement un effet bénéfique.

En taïchi, Greg coopéra au mieux et, très rapidement, une respiration profonde presque correcte pointa le bout de son nez. Ainsi, j'ai pu travailler avec lui, dès la deuxième leçon, l'accord pneumo-phonique. Il a très vite pris conscience, avec l'exécution de " cris " divers, de la bonne connexion de l'appui. (*)

(*) Tout ce travail de taïchi lui a rapidement fait toucher du doigt les fondements réels de l'émission vocale.

Voir les billets :

" La technique vocale fondamentale "

" Les fondamentaux de la technique vocale "

La vocalisation

Au bout d'un mois, les points les plus fondamentaux étant acquis en taïchi, nous nous sommes consacrés uniquement à la vocalisation.

Les gros progrès généraux constatés à chaque leçon - et sa très bonne résistance vocale - m'ont permis de forcer un peu le trait pour développer rapidement son aigu. J'ai notamment pu insister sur certains exercices difficiles… ce qui aurait pu se révéler problématique pour des voix plus fragiles.

Un petit bémol cependant :

Une justesse que l'on pourrait qualifier de " relative ", sur les exercices de " messa di voce " (dans le bas-médium et le médium… plus haut, cela s'arrangeait. Pour tenter d'améliorer les choses, nous avons tout d'abord chanté cet exercice sur ô<<ô>>ô, puis avec la modulation ô<<â>>ô, et enfin sur " â " seul : â<<â>>â (le plus difficile). Nous plaisantions un peu sur la justesse un peu aléatoire de certains sons. Greg les qualifiait d'un peu " bleus ". (*)

(*) Je n'avais jusqu'ici jamais entendu cette définition pour qualifier un son dont la justesse est approximative… mais, j'aime assez !

La modulation A_é_A_é_A en voix pleine

Elle nous permit entre autres, dans un premier temps, de rectifier la forme et l'ouverture de sa bouche pendant le chant ! (*)

(*) Greg avait en effet l'habitude d'ouvrir - à la moindre occasion et démesurément - ses mâchoires sur " â ", gênant ainsi le travail du voile du palais. De ce fait, les sons du médium et du haut-médium étaient mal calibrés et manquaient quelquefois de justesse… Il adopta rapidement un léger sourire et une ouverture buccale d'approximativement deux doigts, ce qui facilita grandement la qualité et la justesse de son émission.

J'insiste aussi sur le fait que, pendant ce travail sur la modulation (A_é_A_é_A), le chanteur doit rechercher une amorce de bâillement ainsi qu'une complète détente de sa mâchoire inférieure et de sa langue. Il prendra ainsi conscience des mouvements souples de celle-ci - mouvements de soulèvement de son dos sur é - qu'il ne faudra gêner en aucune façon. (*)

(*) Pour cela, on ne devra jamais obliger la pointe de la langue à toucher la racine des incisives inférieures… ce qui est malheureusement souvent expressément demandé aux élèves ! On doit rechercher seulement son relâchement maximum.

Pendant ces modulations, l'ouverture de bouche - déterminée sur le " A " d'attaque (deux doigts environ dans le médium) - doit être maintenue pendant tout l'exercice, permettant à la voyelle "é" d'être chantée sans aucun serrage. Notons que la bouche sera naturellement plus ouverte dans les attaques du haut-médium, l'important étant de ne pas faire varier cette ouverture pendant la modulation.

Le non-respect de ces règles entraînerait des tensions tout à fait préjudiciables au niveau du larynx.

Petit résumé :

Sur é, le dos de la langue se soulève, tendant à rejoindre les molaires du haut : surtout ne pas gêner ce mouvement naturel ! En outre, il faudra s'habituer à la couleur de ces voyelles qui sera relativement déformée par rapport à la voix parlée (déformation due à la position buccale et à l'amorce de bâillement).

Ambitus de travail des modulations :

Environ ré2/do3 pour un baryton. Partant du bas-médium, on progressera par demi-tons ascendants jusqu'au do3. Ces modulations seront chantées lentement avec une intensité moyenne.

Pour des explications complémentaires sur les modulations, voir le billet :

" Le cours de technique vocale type "

Arpèges en voix pleine sur " i " et " é "

Assez rapidement, sur des arpèges d'accords-parfaits : do mi sol do sol mi do (en do majeur), Greg est parvenu à réussir des " i " et des " é " assez bien bâillés et " enracinés " sur des ré3 mib3 et mi3 en voix pleine. Le fa3 était plus difficile mais le geste qu'il employait me disait que cette note (et sans doute beaucoup d'autres) ne tarderait pas à entrer dans le rang ! Pour cela, il fallait que mon chanteur prenne encore davantage confiance en ses possibilités réelles, ce qui n'était pas encore tout à fait le cas ! (*)

(*) A l'approche des aigus, il avait tendance à " débrayer " et à passer en voix mixte !

Tenue du larynx

Contrairement aux craintes qui m'avaient effleuré lors du bilan, Greg était assez vite parvenu - en exercice - à freiner l'ascension de son larynx. Ce progrès, important s'il en est, a facilité, sur " â ", l'amorce d'une couverture au deuxième passage, qui se situe chez lui aux environs de mi3. Une fois ce geste obtenu, nous avons cherché à trouver une coloration adéquate pour son aigu. Il n'était naturellement pas question de lui faire adopter des couleurs trop sombres qui n'auraient pas convenu à la comédie musicale !

Lire à ce sujet : " Que pensez-vous de la comédie musicale ? "

Heureusement, " L'Aperto-Coperto ", correctement exécuté, permet d'obtenir un son relativement clair au-delà du deuxième passage. J'ai développé maintes fois ce point.

Voir les billets :

" L'Aperto-Coperto, son approche technique "

" Ma voix se raccourcit "

" Une voix superbe paralysée par le trac "

L'enracinement du " i " et du " é "

Parallèlement à notre travail de couverture sur " â ", je continuais à peaufiner avec Greg l'enracinement des voyelles " fermées " i/é. Mon but était de leur faire franchir le cap du sol3 en voix pleine !

Je ne reviendrai pas ici sur le travail que nous avons fait pour cela. Il est abordé en détail dans les billets :

" L'équilibre vocal 2 "

" Comment sortir mes aigus "

Eurêka… tenues sur sol3 réussies sur i et é !

Cela devait arriver et arriva un jour où Greg, particulièrement en forme, avait chanté plusieurs fa3 (tenus) plus que prometteurs sur ces voyelles fermées ! Devant ces réussites réitérées, j'avais poussé un peu le bouchon et bientôt, ce sol3 que nous attendions tous les deux avec impatience, montra le bout de son nez ! Il fut un peu maigrichon au tout début par manque d'enracinement mais bientôt, après moult explications et essais (notamment genoux fléchis pour améliorer l'ancrage), il sonna enfin avec plénitude pendant trois bonnes secondes sur chacune de ces voyelles fermées. Ouf ! Le challenge était réussi. (*)

(*) Je n'en avais jamais douté mais j'ai été tout de même très heureux de l'entendre… ce sol3 !

Progrès continus

J'étais ravi de constater que chaque cours comportait sa moisson de trouvailles ! Greg conservait ses acquis, ne refaisant pas le lendemain les erreurs que j'avais corrigées la veille ! D'autre part, la justesse qui, au tout début, était assez aléatoire sur les exercices de " Messa di voce ", s'améliorait à vue d'œil. Tous les espoirs étaient donc permis !

Notre programme comporte désormais tous les exercices qu'un chanteur doit maîtriser pour, soit acquérir, soit pérenniser son émission. Greg progresse régulièrement dans chacun d'eux.

Voir le billet : " Le cours de technique vocale type "

Castings

Il a participé récemment à des castings importants. Bien qu'il n'ait pas été retenu - parfois de justesse - pour les rôles qu'il convoitait, ces auditions se sont déroulées le mieux du monde grâce à une confiance en lui désormais très améliorée… (*)

(*) A ce sujet, il m'a dit n'avoir pas eu le trac plus ou moins " paralysant " qu'il avait quelquefois connu auparavant dans les mêmes conditions. Il avait plutôt ressenti… comme un vent de succès possible.

Je suis persuadé que celui-ci ne saurait tarder.

Un la3 sur " â " en exercice rapide

Pour une voix de basse… pas mal !

Cela est arrivé à la toute fin d'un cours qui, comme souvent maintenant, s'était déroulé sans problème. Nous avions parcouru notre série d'exercices habituels quand j'ai senti que je pouvais lui demander un peu plus. Bien sûr, ce la3 sur " â " ne fut pas tenu longtemps (deux petites secondes tout au plus) mais pleinement atteint plusieurs fois de suite sur un arpège d'accord de quinte émis depuis ré3. Tout y était : ces " â " étaient assez puissants, très justes et bénéficiaient d'une belle hauteur d'émission !

Notre " basse " prenait décidément de la hauteur !

The Music Of The Night

Greg se " battait " depuis un certain temps avec " The Music Of The Night " air extrait du " Fantôme de l'Opéra " de Lloyd Webber. Il lui était tout à fait impossible d'assurer le lab3 forte qui culmine dans cet air fameux (après un saut d'octave… et, qui plus est, sur le son " i "). Il le réussissait seulement en voix mixte… ce qui n'était déjà pas si mal ! Cependant, ce lab3 forte et tenu est incontournable pour qui souhaite interpréter cet air magnifique !

Nous avons fait pendant un certain temps de cette phrase difficile notre cheval de bataille. Nous la répétions pratiquement à la fin de chaque leçon.

Greg réussit tout d'abord assez bien cet aigu tenu sur un solb3, le sol3 (un demi-ton plus haut) demeurant intouchable !

Puis, un jour sans doute béni par les Dieux, le miracle se produisit. Un beau sol3 (sur " i ") jaillit de sa gorge bien ouverte… je devrais dire de tout son corps car, sans un appui profond correct dans un corps parfaitement positionné, cela n'aurait pas été possible ! Sur l'instant, il fut stupéfait d'avoir réussi à tenir un tel aigu… moi, beaucoup moins car, étant donné ses progrès continuels, j'attendais avec confiance - et incessamment - un exploit de ce genre.

Greg était fou de joie !

C'était très bien mais le but n'était pas encore atteint. Un sol3 n'est pas un lab3 et… les chanteurs savent bien que certains demi-tons paraissent quelquefois démesurément grands !

Eurêka

Comme je l'avais prévu, ce lab3 tellement attendu et souhaité a fait son apparition quelque temps après, un après-midi de janvier… Non seulement il est sorti avec intensité mais Greg, après l'avoir tenu trois bonnes secondes, a obtenu un assez beau vibrato sur la fin de la note. Nous étions ravis !

Notre challenge (du moment) était enfin réussi !

Ce jour-là, il a quitté le cours avec une joie encore plus profonde que d'habitude…

The Music Of The Night

Nous avons décidé, après cet exploit particulièrement brillant, de travailler cet air en détail.

Très progressivement, il a pris forme. Le lab3, jadis intouchable était désormais réussi à chaque cours. L'ensemble manquait encore un peu de " corps " mais j'étais certain que, dans quelque temps, Greg pourrait chanter cet extrait avec toutes les qualités requises.

Voici cet air superbe interprété ici par le créateur du rôle du fantôme, Michel Crawford, accompagné de Sarah Brightman, créatrice du rôle de Christine…

No comment… un moment magique !

http://www.youtube.com/watch?v=n5dhyiqhR7Y

Les Misérables

" Seul, devant ces tables vides " (air de Marius dans " Les Misérables " de Boublil et Schönberg)

Nous venons tout juste d'entreprendre ce travail. En trois leçons seulement (nous le chantons en fin de cours) Greg interprète cet air, plutôt réservé à un ténor, tout à fait correctement. Les notes aiguës (fa3 et sol3) ne lui posent aucun problème ! Pour un baryton au grave bien affirmé… ce n'est vraiment pas mal !

Pour l'aider un peu dans l'interprétation… je lui avais conseillé d'écouter attentivement le chanteur que je considère comme une référence absolue dans ce rôle de Marius (qu'il a d'ailleurs créé en 1985 au Barbican de Londres) : Michael Ball !

Lors du 10e anniversaire des Misérables, Michael Ball l'interprète d'une façon absolument superbe ! No comment, écoutez :

https://www.youtube.com/watch?v=ljijk2T8zV4https://www.youtube.com/watch?v=ljijk2T8zV4

Bien que Michael Ball le chante en anglais et Greg en français, l'exemple s'est montré particulièrement payant ! Il me dira par la suite :

- J'adore ce chanteur !

- Tu peux… c'est très certainement lui qui fut le meilleur interprète de ce rôle… et de beaucoup d'autres ! Il possède à la fois une solide émission lyrique et un style comédie musicale parfait !

- Oui !


Actuellement, notre travail continue. Il avance à grands pas…

A bientôt ?

Pour consulter les archives des billets… c'est ici !


Jean Laforêt

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