Billet du Dimanche 02 juillet 2017 : Je respire trop et... mal !
Dernière mise à jour : 15/12/2017  
 
Le Billet Actu (151/160)

Chronique du Dimanche 15 juin 2014

Ma voix se fatigue très vite

Thierry M. (30 ans – professeur des écoles)

Bonjour monsieur,

Je me permets de vous écrire bien que je ne sois pas chanteur et que la musique me soit assez étrangère. J’ai cru comprendre, en lisant plusieurs de vos billets, que vous ne vous occupiez pas seulement de chant mais également de rééducation vocale. Je me présente : je suis professeur des écoles et je viens d’avoir 30 ans. Je souhaiterais vous rencontrer car parler me pose un problème de plus en plus préoccupant. En un mot, je passe le plus clair de mon temps enroué. Ma voix se fatigue très vite et je suis sans cesse obligé de forcer pour me faire entendre, ce qui n’arrange rien. Je ne pense plus qu’à ça et mes journées finissent par être très pénibles. Pourrions-nous faire un bilan vocal ?

Je suis joignable au (X)

Bien à vous. Thierry.

Ma réponse :

Bonsoir Thierry,

Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Je connais bien le problème dont vous me parlez ayant reçu plusieurs de vos « collègues » pour la même raison. Votre métier n’épargne guère la voix ! Il vaut mieux savoir la placer correctement afin de la fatiguer le moins possible. Sans avoir étudié votre geste vocal, je ne peux rien vous dire de fiable. Cependant, ne vous inquiétez pas trop car, après un bon travail vocal, on obtient généralement un résultat positif. Je vous appellerai demain afin que nous convenions d’un rendez-vous.

Bien cordialement

Jean Laforêt      www.jean-laforet.fr

Bilan vocal de Thierry

J’ai reçu Thierry huit jours environ après cet échange de mails. C’est un grand garçon brun, portant lunettes, d’aspect très sérieux. Son beau sourire et sa poignée de main ferme me l’ont rendu tout de suite sympathique. Cependant, dès les premiers mots échangés, j’ai constaté qu’effectivement il avait un sérieux problème vocal. Sa voix, grave de nature, était émise en gorge avec une forte raucité qui obligeait son propriétaire à forcer sans cesse pour assurer une prononciation audible !

Se rendant compte que je l’écoutais très attentivement, il me dit :

- Vous entendez ma voix ?

- Oui. Cet enrouement-là est courant chez toi ?

- Presque permanent. Avant, le repos du week-end me permettait de récupérer un peu… maintenant, j’ai l’impression de m’enfoncer de plus en plus !

- As-tu consulté un ORL ?

- Oui, il y a deux mois. J’ai eu un traitement qui m’a permis d’éclaircir un peu ma voix mais ça n’a pas duré.

- C’était quoi ? du Solupred ?

- Oui, je crois.

- La cortisone permet de bons résultats immédiats mais n’est pas toujours « la » solution. Il y a forcément récidive si le geste vocal n’est pas amendé… et l’on ne peut pas prendre ce genre de médicament sans arrêt !

- J’en suis conscient.

- En revanche, certaines préparations homéopathiques sans aucune contre-indication, comme l’Arnica, pourront t’aider en attendant les vrais progrès vocaux, qui seuls te donneront un résultat pérenne. Nous en reparlerons.

- OK

- Faisons maintenant quelques tests afin que je me rende vraiment compte de ton geste vocal. Le corps joue un rôle important… les bons appuis aident énormément à épargner la voix.

Les tests vocaux

Ils eurent lieu torse nu et ventre libre.

Pour commencer, j’ai demandé à Thierry de me dire un texte quelconque en s’adressant à un public imaginaire situé à une dizaine de mètres de lui. Une fable de La Fontaine (Le corbeau et le renard) qu’il connaissait fit l’affaire.

Il se donna à fond dans cet essai.

Ce premier test mit immédiatement en exergue l’effort démesuré qu’il devait produire pour projeter sa voix. Tout son buste se tétanisait pour « accoucher d’une souris ». Sa respiration – thoracique - était comme bridée, son ventre bétonné ! Sa voix, très engorgée, ne profitait pas le moins du monde des résonances du masque. (*)

(*) Ce que j’avais constaté lors de notre première conversation à bâtons rompus était considérablement amplifié par cet essai en voix projetée…

Je n’ai poursuivi ce test que peu de temps pour éviter que la fatigue ne s’installe encore plus. Je tenais à ce que nous fassions encore quelques petits exercices « chantés » afin de mesurer ses capacités à reproduire les sons.

Entre autres, l’oreille était-elle bonne ?

Dieu merci, elle l’était ! Thierry n’eut aucune peine à reconnaître les sons que je lui jouais au piano. Bien les reproduire fut une autre affaire…

Notre « vocalisation » se fit ce jour-là sur seulement quelques notes : une octave tout au plus ! Avec une voix « difficile », Thierry chantait juste ! C’était l’essentiel pour moi. Nous aurions un ambitus de travail restreint, mais là n’était pas le problème !

La « stratégie » à adopter était évidente ! Dans un premier temps, il était urgent de détendre ce corps et de lui apprendre à respirer profondément. Ensuite, il faudrait rétablir le plus correctement possible l’accord pneumo-phonique.

En un mot comme en cent, la fonction vocale était à reconstruire entièrement. La tâche était colossale mais me parut néanmoins réalisable si la motivation de Thierry était suffisante.

Seul, un travail intégral, avec relaxation, taïchi, etc. me sembla susceptible de lui venir en aide !

Décision de travail

A la toute fin de ce bilan, je lui ai exposé, sans rien omettre, sa situation vocale telle qu’elle m’apparaissait après nos différents tests. Je ne lui ai pas caché l’ampleur de la tâche à venir… mais je lui ai dit aussi qu’un succès était possible ! Pour mettre toutes les chances de son côté, je lui ai vivement conseillé d’entreprendre un travail intégral ; une simple vocalisation, même très pointue, ne me paraissait pas suffisante pour venir à bout de son handicap.

Après quelques secondes de réflexion, il s’est rangé à mon avis. C’était, étant donné la complexité de son problème, une décision judicieuse, la seule susceptible d’avoir une chance de le résoudre au mieux.

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

En attendant notre premier cours fixé pour la semaine prochaine, je lui ai donné quelques recommandations simples pour commencer à épargner sa voix.

Voir à ce sujet le billet : « L’hygiène vocale »

Ce billet comporte, en plus de plusieurs « mises en garde importantes », de nombreuses « propositions » pour soulager, améliorer, protéger ou entretenir sa voix.

Il convient cependant de noter que ces suggestions, bien que très utiles, ne sont que des adjuvants ! Seul, un travail vocal sérieux est susceptible d’amender complètement ce genre de problème.

Le premier cours

La semaine suivante, dès son arrivée, Thierry me dit qu’il avait mis en pratique certaines petites choses que je lui avais indiquées lors du bilan : il prenait trois granules d’Arnica 5ch avant, pendant et après ses journées de travail et aussi quelques gorgées de tisane d’Erysimum (transportée dans un thermos) au cours de la journée ! Il me confirma ressentir déjà un mieux très sensible, notamment un adoucissement au niveau de sa gorge ! Je fus ravi de ces bonnes résolutions qui lui permettraient de mieux « vivre » en attendant ses vrais progrès vocaux.

Relaxation et Taïchi :

Comme beaucoup d’élèves avant lui, Thierry n’avait jamais pratiqué la relaxation. Cependant, dès ce premier essai, il réussit assez bien à se détendre. Il me dit ensuite (je cite) qu’il avait pu « chasser de sa tête » toutes les pensées dérangeantes qui l’assaillaient habituellement. (*)

(*) Ce résultat était important car il indiquait qu’il avait la capacité de se concentrer vraiment. Cela servirait énormément la suite de notre travail…

Dans la foulée, j’ai commencé – en taïchi – à lui faire travailler sa respiration. Ce ne fut pas facile au tout début car ce corps, tendu et de surcroît très musclé restait extrêmement « tonique » (pour ne pas dire plus), malgré la détente qui avait précédé.

Ce jour-là, son ventre n’accepta de se relâcher « un peu » qu’après maints exercices spécifiques… Cependant, malgré ces atermoiements, la motivation de Thierry restait intacte. Conscient du bien fondé de notre progression, il coopérait à 100% !

Aussi, notre premier cours se termina sur un petit acquis non négligeable : une amorce de respiration abdominale en position allongée « agrémentée » de quelques essais vocaux avec un début d’équilibre « pneumo-phonique » encourageant. (*)

(*) En fait, j’avais seulement obtenu quelques sons tenus sur â (s’apparentant plutôt à des râles) mais émis avec un « départ abdominal » (on ne pouvait pas encore parler d’appui).

Le billet : « L’inhibition abdominale » donne plusieurs astuces pour déclencher la respiration profonde dans des cas difficiles comme celui-ci !

L’équilibre pneumo-phonique

Après l’obtention d’une respiration abdominale correcte (ce qui n’était pas encore le cas, loin de là), cet « équilibre pneumo-phonique » représentait l’objectif numéro un : ce qu’il fallait améliorer en premier !

Aussi, je fus très heureux de constater, lors de notre deuxième rendez-vous que les petites « avancées » obtenues précédemment avaient été conservées. Après notre relaxation, le taïchi nous réserva une bonne surprise : le ventre de Thierry consentait enfin à se relâcher plus correctement à l’inspiration, permettant un bien meilleur jeu diaphragmatique !

Je profitai de ces bonnes dispositions pour lui faire pratiquer plusieurs exercices destinés à pérenniser puis à améliorer encore ce tout nouvel acquis. Voir le billet :

« Les notes aiguës… mon problème »

Dans la foulée (il faut toujours profiter des moments de grâce), nous avons repris le travail sur l’équilibre pneumo-phonique abordé au premier cours. Les « cris » (sur â) que nous avons obtenus cette fois-ci (encore de simples râles) étaient cependant mieux connectés, la voix légèrement plus timbrée que lors de notre dernier rendez-vous. Thierry m’a confirmé ne sentir aucune douleur dans sa gorge pendant nos essais. C’était la preuve de la relative qualité de la connexion !

Equilibre pneumo-phonique et voix parlée

Dans les cours suivants, pour ne pas compliquer et cependant profiter au maximum de nos progrès, j’ai imaginé de lui faire dire à voix haute des séries de chiffres en apnée (souffle arrêté). Il est parvenu assez bien à réaliser ces petits exercices qui devaient vite se révéler comme la première porte menant à sa guérison.

Manière de procéder :

Le corps détendu, allongé sur le dos, tête reposant sur un petit oreiller, jambes repliées pour compenser la cambrure, prendre une légère inspiration abdominale (le ventre se soulève un peu).

Prononcer alors d’une voix relativement forte, en lecture recto tono (sur le même ton… nous avions choisi ré2), assez lentement, très distinctement et sans reprendre haleine (le ventre reste en place), la série de chiffres « 1 2 3 4 5 ».

La série terminée, sans relâcher l’air restant, faire une légère inspiration abdominale de complément (une réactivation diaphragmatique) pour compenser la dépense de souffle occasionnée et recommencer immédiatement une série identique.

Quand l’exercice est bien intégré, faire cet enchaînement trois ou quatre fois de suite : 1 2 3 4 5 () 1 2 3 4 5 (), etc.

Ensuite seulement, le compliquer en variant la longueur des séries :

1 2 3 4 5 () 1 2 3 () 1 2 () 1 2 3 4 5 6 7 () 1 etc.

Des phrases entières en lecture recto tono.

Parallèlement aux relaxations et au taïchi qui étaient continués et en employant exactement le même schéma (en lecture recto tono), j’ai fait déclamer à Thierry des phrases entières. La fable « Le corbeau et le renard » qu’il avait récitée au bilan, fit l’affaire. Dans un premier temps, nous avons placé précisément les ponctuations respiratoires (réactivations diaphragmatiques) afin de faciliter et de cadrer au mieux notre travail.

Aguerri par l’exercice avec les chiffres qui avait précédé, Thierry réussit assez bien ce nouveau parcours. Après quelques essais un peu brouillons, un appui s’installa automatiquement après chaque réactivation du diaphragme : indiscutablement – il s’en est lui-même rendu compte – sa voix se stabilisait et devenait plus mordante au fur et à mesure de la progression de la fable. (*)

(*) Ce bon résultat était dû au soutien, désormais plus présent après chaque ponctuation de son discours. Mon but était naturellement de l’habituer à effectuer des réactivations diaphragmatiques semblables dans ses interventions parlées de la vie courante ! C’était encore loin d’être gagné mais l’action était engagée !

Le stade suivant consista à remplacer la lecture recto tono par une intonation « normale » !

Parler normalement en respectant les réactivations fut un peu plus difficile. Thierry eut alors tendance à laisser tomber ses fins de phases… défaut très répandu, même chez les personnes n’ayant aucun problème ! Cela ne dura heureusement que peu de temps…

Quelques semaines après

Notre programme, en plus d’un taïchi toujours plus précis, comportait toujours environ un quart d’heure de lecture. La station assise avait succédé à la confortable position couchée. Ce petit changement peut paraître anodin mais, au début, être assis avait compliqué beaucoup les choses pour Thierry qui retrouvait plus difficilement ses marques !

Cependant, cahin-caha, notre fable continuait à prendre du corps. (*)

(*) Je savais que, dans quelque temps, réussir à s’exprimer debout, à haute voix tout en respectant les réactivations diaphragmatiques serait encore plus compliqué pour lui…

Parallèlement à ces lectures, nos relaxations et notre taïchi était bien sûr toujours continués car, indépendamment du travail de lecture améliorant la projection du discours, sa voix elle-même avait grand besoin d’être placée et tonifiée ! (*)

(*) J’insistais sciemment beaucoup sur les lectures afin d’affiner au mieux le mécanisme d’appui réflexe de sa voix parlée afin que, le plus vite possible, il se fatigue moins en donnant ses cours.

Nos premières « vocalises »…

Simultanément au travail énuméré ci-dessus, j’avais entrepris de lui faire réaliser une petite vocalisation tout à fait basique. (*)

(*) J’avais pu commencer ce travail car il parvenait maintenant – en se surveillant beaucoup - à réussir, en position verticale, des réactivations diaphragmatiques assez correctes ! Entre autres, notre fable vivait de plus en plus !

Au tout début, je lui ai fait chanter de simples quintes ascendantes sur « ô ». Notre ambitus de travail était d’une octave et demie environ (sol1/do3). Je ne cherchais pas la « petite bête » mais surtout une connexion correcte pendant le chant avec des réactivations diaphragmatiques bien réalisées.

Je compliquais parfois un peu en lui demandant de chanter quelques tenues (toujours sur ô) et quelques arpèges d’accords de quintes… également sur ô.

Il fallait laisser le temps au temps !

La fatigue diminue

Il y avait trois mois environ que nos cours avaient commencé lorsque Thierry me dit un jour tout souriant qu’il fatiguait moins dans ses journées de travail à l’école. Il ajouta qu’il ne lui semblait pas faire spécialement attention pour cela…

- Ce que tu me dis là est très intéressant et signifie qu’un certain « réflexe » a commencé à s’installer. Tu parles avec un meilleur appui sans t’en rendre compte !

- Sans doute… et (avec un sourire) je continue de prendre la tisane et les granules d’Arnica…

- Tu fais bien ! Pas encore dégoûté par la tisane ?

- Je m’y suis fait… elle me fait du bien !

- Je n’en doute absolument pas. J’en prenais moi-même quand je chantais et m’en trouvais très bien ! j’en avais toujours dans ma loge…

Cette petite conversation fut très « encourageante » pour nous deux. La motivation de Thierry se trouvait encore renforcée et moi, j’étais de plus en plus convaincu que son problème était en train de se résoudre…

Les premières modulations

Sans – bien sûr - chercher la « perfection », j’ai corsé progressivement notre programme vocal avec quelques modulations dans le but d’égaliser sa voix dans le grave et le médium. Je me suis servi de « â é i ô u ou on an â » pour le grave (environ de la1 à sol2) et de « â é i ô u i » pour le médium (de sol2 à do3).

Le travail de modulation est notamment expliqué dans le billet :

« Le cours de technique vocale type »

Thierry écorchait pas mal ces exercices difficiles mais, chose étonnante, ils ne le fatiguaient que très peu : ce qui prouvait que « l’appui dynamique » jouait de plus en plus son rôle. (*)

(*) Avec des précautions, j’ai donc pu lui faire régulièrement chanter ces modulations sans risque de fatigue excessive et je peux dire, en toute honnêteté, qu’elles contribuèrent grandement à homogénéiser sa voix.

La gymnastique vocale

J’avais attendu, avant de lui en enseigner les éléments principaux, que sa voix se tonifie un peu ; maintenant que c’était chose faite… j’avais en quelque sorte « le feu vert » !

Je savais que la gymnastique contribuerait à donner à son émission un coup de pouce supplémentaire qui devrait se révéler intéressant, notamment sur la tonicité d’articulation. En outre, les mouvements en position penchée qu’elle comporte l’aideraient (entre autres) à améliorer sa respiration dorsale tout en facilitant la détente de sa gorge et de son appareil articulatoire ! (*)

(*) En effet, la position inclinée facilite le relâchement de la mâchoire en lui permettant de se mouvoir avec un minimum de tension…

J’avais raison ! Très attentif, Thierry s’appropria en quelques semaines l’ensemble des mouvements la composant. Dès ce moment, la gymnastique vocale constitua pour nous un échauffement de qualité, juste après le taïchi et avant notre vocalisation de base.

Pour un complément d’information, consulter le billet :

« L’articulation dans le chant »

Progrès décisif

La gymnastique tint ses promesses et compléta harmonieusement l’ensemble de notre travail. Thierry me disait presque à chaque cours que son état vocal s’améliorait de plus en plus, ses repos quotidiens lui suffisant maintenant à récupérer sa fatigue de la journée. Notre fable (le corbeau et le renard) avait trouvé une compagne en la personne de « La laitière et le pot au lait », une autre fable de La Fontaine que j’affectionne particulièrement… et que mon instituteur déclamait avec une jubilation évidente !

Le cauchemar était en voie de disparition !

Epilogue

L’histoire de Thierry se termine… bien !

Il souhaite continuer à me rendre visite de temps en temps pour peaufiner nos résultats et… apprendre une petite chanson ! Pourquoi pas ? chanter avec de bons appuis est une très belle façon de continuer à placer sa voix en se faisant plaisir !

A bientôt ?

Pour consulter les archives des billets actu… c’est ici !


Jean Laforêt

< Billet précédent

Retour au billet actuel

Billet suivant >