Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (159/161)

Chronique du Mercredi 02 novembre 2016

Ma voix est très fragile

Frédéric N. (20ans, chanteur moderne)

Monsieur,

Je me permets de vous contacter en espérant que vous pourrez m’aider. J’ai vingt ans et je voudrais devenir chanteur. On dit que j’ai une jolie voix juste et que je devrais la travailler. Mon problème est qu’elle est très fragile. Je suis souvent enroué. Les ORL que j’ai vus ne trouvent rien. Je viens de lire plusieurs de vos billets et j’aimerais vous rencontrer pour avoir votre avis car cela m’angoisse un peu. Peut-être que je m’y prends mal ? Pourriez-vous me recevoir pour un bilan ? Je suis au 06… Bien à vous.

Frédéric N.

Ma réponse

Bonjour Frédéric,

Je viens de prendre connaissance de votre mail à l’instant. Surtout, ne paniquez pas ! La fragilité de votre voix peut être due à différentes causes souvent parfaitement amendables. A votre âge, aucun problème vocal – sauf grave, ce qui n’est apparemment pas le cas - ne résiste longtemps à un travail sérieux ! En effet, il est possible que votre façon de chanter soit responsable de votre fatigue. Le bilan vocal nous éclairera là-dessus. Je vous appellerai demain pour que nous prenions rendez-vous.

Bien cordialement

Jean Laforêt      www.jean-laforet.fr

Bilan vocal de Frédéric

J’ai reçu Frédéric une quinzaine de jours après cet échange de mails. C’est un grand garçon sympathique et souriant. Dès les premiers mots échangés, j’ai compris que son problème vocal l’inquiétait, mais pas outre mesure. Il m’a paru heureux de notre rencontre et j’ai ressenti qu’une réelle confiance l’habitait. J’ai aussi constaté chez lui une nervosité certaine, l’incitant à remuer sans cesse et à parler très rapidement en « boulant » un peu ses mots. Il m’a confirmé que sa voix se fatiguait très vite, sans qu’il ait l’impression de faire des efforts démesurés en chantant.

Il a ajouté qu’il tenait absolument que nous travaillions ensemble quel que soit le résultat du bilan ! Il voulait s’assurer une vraie technique en revoyant tout de A à Z, et ne souhaitait pas seulement quelques conseils pour résoudre son problème.

- Tu chantes beaucoup ?

- Je répète mon répertoire tous les jours, dans ma cave que j’ai aménagée en studio de musique !

- Super ! Explique-moi ! ton programme journalier consiste en quoi ?

- Je fais d’abord un bon échauffement sur des sons faciles…

- Ça, c’est bien !

- Et je chante sur play-back une quinzaine de chansons de rock que j’aime bien.

- Quel genre de rock ? Je te pose ces questions car je ne connais pas grand-chose aux différents styles. Ce sont des chansons un peu hard ?

- Plutôt, mais pas toutes ! Et puis, quand je commence, je suis bien chaud !

- D’accord ! Tu veux bien me donner un aperçu ?

- OK !

Après avoir branché son téléphone sur ma chaine audio pour avoir le play-back d’accompagnement, Frédéric me chanta une chanson, effectivement assez hard, dont j’ignorais l’existence jusqu’à cette minute !

Quand il eut terminé, son sourire me dit qu’il pensait s’être bien tiré de « l’épreuve » ! Certes, sa voix était solide, de belle qualité et la justesse au rendez-vous mais, malgré ces qualités non négligeables, son émission montrait une pléiade de défauts très embêtants. En fait, il les collectionnait pratiquement tous : la statique, la respiration, l’appui et une ascension du larynx dès le haut-médium. C’était la totale ! Un forçage permanent sur une voix en gorge découlait de tout cela !

Je ne lui ai rien dit sur l’instant mais, étant donné la nature des dégâts que je constatais, je fus tout de suite certain qu’en les amendant – à condition qu’il m’écoute et coopère - de pouvoir l’aider efficacement à résoudre son problème ! (*)

(*) Chanter son « répertoire » (de cette façon) tous les jours constituait un effort gigantesque, même pour une voix solide ! On n’est pas indestructible, surtout à vingt ans !

Il était venu à temps ! C’était l’essentiel !

Les tests vocaux

Ils eurent lieu torse nu et ventre libre.

Je lui ai demandé tout d’abord de me redonner un extrait de sa chanson, afin d’affiner mon idée sur sa respiration et ses appuis. Le constat fut sans appel : torse nu, c’était encore plus net… Son buste reflétait à 100% la « torture » qu’il infligeait à son corps pour produire le résultat escompté ! Les basses-côtes ne s’ouvraient pas et un serrage important était nettement visible au niveau du plexus solaire qui, loin de montrer un bombement souple au moment de l’effort vocal, était totalement contracté… Et, bien sûr, j’en passe !

J’avais rarement vu ça… et pourtant, je connais un peu la chanson !

Nous avons fait ensuite quelques arpèges afin de déterminer, entre autres, sa tessiture. Frédéric était incontestablement ténor ! Mais un ténor à l’aigu étriqué et tronqué qui n’atteignait que difficilement « sol3 » ! Les « i » et les « é » étaient engorgés dès do3 !

Je me répète : c’était vraiment la totale ! (*)

(*) Pour avoir échappé aux divers traumatismes vocaux (nodule, œdème, etc.) avec le malmenage - doublé du surmenage - qu’il lui infligeait, ce garçon possédait fatalement un appareil vocal d’une grande solidité ! Il était néanmoins certain que sa voix n’aurait pas résisté très longtemps à un tel traitement ! Oui, Frédéric était venu à temps…

Moi qui aime les difficultés, j’allais être servi !

Un mini-cours

Après lui avoir expliqué la nature de ses problèmes d’émission (sommairement, pour ne pas trop l’effrayer), j’ai employé le temps restant de ce tout premier rendez-vous à lui faire chanter quelques exercices situés dans le médium de sa voix, dans le but de corriger immédiatement… autant que faire se peut, ce qui pouvait l’être, en espérant qu’il retiendrait certaines petites choses !

Je lui ai notamment montré, patiemment et en insistant beaucoup, comment effectuer une mise en condition vocale sur « Brroum », ainsi que la bonne façon de chanter des moïtos, bouche fermée et bouche ouverte en lui conseillant vivement de se contenter de ces échauffements pour le moment. (*)

(*) Ces exercices sont peu précis, mais assez efficaces et surtout sans risque.

Je savais très bien que tout serait à repréciser en détail lors des prochaines leçons mais ces quelques conseils lui seraient sûrement très utiles dans l’immédiat.

Je lui ai également fait promettre d’alléger son programme journalier en le limitant à des chansons moins nombreuses et surtout… moins hard ! (*)

(*) Je n’avais pas eu le cœur, passionné comme il l’était, de lui demander d’arrêter complètement de chanter son « répertoire » pendant un certain temps. S’il m’écoutait, en se limitant un peu, il pourrait essayer d’appliquer, sur des chansons plus « calmes », ce qu’il acquerrait progressivement en cours… sans mettre sa voix trop en danger.

Il m’a promis très sérieusement obéissance complète et, au ton solennel de sa réponse, j’ai tout de suite été persuadé qu’il respecterait le contrat. Son regard subitement plus inquiet me disait qu’il avait pris conscience de l’importance de son problème et du travail sérieux qu’il aurait à accomplir pour en venir à bout.

Décision de cours

Le moment était venu de prendre une décision sur le déroulement de nos futurs cours.

Je lui ai expliqué, plus en détail cette fois-ci, ce qu’il faudrait corriger dans son émission (pour faire court, reprendre celle-ci de A à Z, en insistant beaucoup sur les bases) ! En fait, c’était un peu ce qu’il m’avait demandé au tout début ! Pour le rassurer (pas seulement, car je le pensais vraiment), j’ai ajouté que j’étais tout à fait convaincu de pouvoir l’aider à régler complètement ses problèmes !

Nous avons opté pour un « Cours vocal intégral », comprenant relaxation, taïchi, gymnastique vocale, etc. Frédéric me dit être tout à fait conscient de l’utilité de ce travail complet qui nous assurerait à la fois un gain de temps considérable et un résultat de bonne qualité !

« Il était tout à fait indispensable, dans son cas, qu’il intègre, avant toute vocalisation sérieuse, l’ensemble de la technique vocale de base. Quelques exercices plus ou moins « réparateurs » ne lui auraient apporté qu’un répit ! De plus, les nerfs qu’il avait à « fleur de peau » nous diraient certainement merci dans quelque temps ! »

Voir le billet :

« Le chant thérapie… un travail vocal intégral »

Malgré l’importance de la tâche (qui ne lui échappait plus du tout maintenant), je l’ai senti comme soulagé et prêt à relever le défi !

- Vous pensez que j’y arriverai ?

- Si tu m’écoutes et si tu fais les efforts nécessaires, j’en suis sûr ! Tu as une belle voix, très solide de surcroît. Il faut seulement te donner les bons « outils » pour qu’elle ne se fatigue plus !

- En refaisant toute la technique depuis le début ? je comprends ! En fait, c’est ce que je voulais, sans m’imaginer qu’il y aurait autant de travail !

- Ce n’est pas la mer à boire, tu verras !

- Je pourrai devenir chanteur ?

- Tu as tout pour cela. D’abord la jeunesse, ça compte, crois-moi ! un beau physique moderne, une excellente oreille, une voix solide et une motivation inébranlable !

- La motivation, ça oui ! Pourtant, d’autres n’ont pas ces problèmes de fatigue…

- C’est vrai ! Certaines voix (belles ou parfois laides) sont « équilibrées » naturellement… C’est rare, mais ça existe.

- Quand peut-on commencer ?

- Quand veux-tu ? la semaine prochaine ?

- OK !

Frédéric m’a quitté rassuré et, me semble-t-il, confiant dans ses chances de parvenir à un bon résultat.

Le premier cours

Comme beaucoup d’élèves, il n’avait jamais fait de relaxations et cette toute première a été un peu difficile. Il eut beaucoup de mal à se détendre et, bien qu’il essaie de se laisser aller de son mieux, on sentait que son corps ne se tranquillisait que difficilement ! De légers soubresauts réflexes étaient assez souvent au rendez-vous et ce n’est qu’au bout d’une quinzaine de minutes qu’un certain calme s’établit enfin !

J’ai ensuite commencé le « taïchi » avec des exercices très doux destinés, tout en favorisant une respiration plus profonde, à peaufiner cette détente si durement acquise. Là, j’ai été comblé car ils remplirent leur rôle au-delà de mes attentes ! Assez rapidement, une respiration plus calme, et de bien meilleure qualité, fut au rendez-vous !

Ouf, gagné ! J’allais pouvoir « installer » dès aujourd’hui certains petits reflexes utiles !

Premiers exercices d’appui

Je me suis tout d’abord contenté d’une simple mise en relation du souffle avec l’appui abdominal en demandant à Frédéric (couché sur le dos et genoux soulevés pour établir une bonne position du dos) de respirer calmement mais assez bruyamment, bouche et gorge grandes ouvertes (â <<). Je souhaitais qu’il prenne ainsi conscience du « libre cheminement » de son souffle.

Le deuxième volet de l’exercice, consista à réaliser les expirations avec fff <<<, lèvres rapprochées, ce qui freinait un peu le débit et commençait à préciser un certain appui. (*)

(*) Notons que les inspirations, dans cette deuxième phase, doivent rester totalement silencieuses.

Aux fff <<< succédèrent des PSS <<<, de longueurs variables. Le débit était alors encore diminué et, de ce fait, la sensation d’appui… augmentée. (*)

(*) Les « réactivations diaphragmatiques » (inspirations réflexes silencieuses précédant les attaques) étaient loin d’être parfaites mais ces exercices faciles nous permirent tout de même de bien avancer.

Voir des explications plus détaillées sur ce travail dans le billet :

« L’expiration contrôlée du chanteur »

Frédéric avait l’air de s’amuser… et c’est ce qu’il fallait ! Il réussissait finalement assez bien nos petits exercices, ce qui m’a permis, dans la foulée, de lui demander de les sonoriser un peu. Pour cela, nous avons simplement remplacé « PSS » par « BZZ ». (*)

(*) Ces « Bzz » furent les premiers « sons » appuyés correctement qui passèrent par sa gorge ! Il fallait bien commencer !

Je me suis risqué ensuite à lui faire remplacer les « BZZ » par des « Bzzô » afin d’essayer d’établir, dans le médium de sa voix, un tout début d’accord « pneumo-phonique » avec l’ajout de cette voyelle. La réussite fut « discrète », mais relativement correcte. La voyelle « ô », très douce, ne l’effaroucha pas trop ! Très étonné, il m’apprit qu’il ressentait dans son corps des sensations inconnues jusqu’alors !

- Ça me fait tout drôle !

- Tu sens quoi ?

- On dirait que mon ventre fabrique les sons !

- Il ne les fabrique pas mais se contente de les soutenir… au lieu que ce soit ta gorge qui le fasse !

- J’ai l’impression de ne rien pouvoir gérer !

- Ç’est normal ! Tu t’y feras ! Sois patient !

Ce premier cours avait finalement duré deux heures ! J’avais du temps devant moi et j’avais été heureux qu’il en profite ! Ces heures nous avaient paru courtes…

Une belle progression se dessine !

Les cours suivants furent de plus en plus intéressants !

Les relaxations étaient désormais beaucoup plus calmes. Son corps avait appris à se détendre. Le plexus solaire était plus souple, favorisant une respiration à la fois plus profonde et plus détendue. Frédéric se donnait à fond, passionné par notre travail de base ! Il découvrait plein de choses et, chez lui, dans sa cave, en oubliait même un peu son fameux « répertoire ». Il me confia qu’il l’avait beaucoup remplacé par des révisions… de ce que nous faisions en cours ! (*)

(*) Il passait désormais beaucoup de temps à se relaxer et à refaire nos petits exercices respiratoires et d’appui, sans oublier le pré-échauffement avec « brroum », etc… que je lui avais montré au tout début !

Il n’avait que vingt ans… son sérieux m’impressionnait et j’étais de plus en plus convaincu de notre future réussite !

« Je l’ai cependant mis gentiment en garde en lui disant de faire très attention car, en travaillant techniquement seul, il risquait d’oublier – ou de mal faire - certaines choses importantes, ce qui risquait de retarder sa progression »

Apparemment, ça n’avait pas été le cas jusqu’ici ! Donc…

Les premiers sons appuyés sur « A »

Assez vite, le taïchi en position allongée avait beaucoup progressé. Maintenant, il était capable de chanter, sans erreurs grossières, différentes « sirènes » et de petits arpèges simples sur « ô » dans le médium de sa voix. Son appui se comportait assez bien. Il n’était pas tout à fait dynamique et manquait encore de souplesse, mais les plus gros défauts étaient désormais en voie de disparition ! (*)

(*) Les réactivations diaphragmatiques (reprises réflexes d’air) étaient bien meilleures !

Le moment était venu de commencer à lui enseigner comment « crier » consciemment sur « â » !

Bien sûr, le danger était qu’il se remette à « cravater » pour « assurer » cette voyelle ouverte ! Pour pallier cela, je lui ai demandé de commencer dans le grave de sa voix, avec des sons ressemblant un peu à des râles. L’exercice consistait à les rendre progressivement de plus en plus fort à chaque attaque, jusqu’à obtenir un son final puissant… que j’ai nommé « Le cri du corps » dans un précédent billet. Naturellement, je surveillais drastiquement « l’opération » afin de ne pas lui laisser réaliser un crescendo sur un appui incorrect ! (*)

(*) Ce cri, lorsqu’il est bien exécuté, ne fait aucun mal à la « voix » : c’est même sa caractéristique principale ! Les élèves en sont toujours très étonnés lorsqu’ils le réussissent !

Pour avoir des explications complémentaires sur ce sujet important, voir le billet :

« Le cri du corps »

Pour son compte, Frédéric le réussit assez bien après quelques essais. Le fameux « cravatage » que je redoutais n’eut pas lieu ! Mon chanteur fut, comme la plupart de ses prédécesseurs, extrêmement surpris de ne ressentir aucune gêne dans sa voix pendant le son « forte » !

Je lui ai expliqué que dans cet exercice, sa gorge, « sécurisée » par un appui correct (réalisé dans un corps « ouvert »), n’avait plus aucune raison de se contracter pour en trouver un !

- C’est tout ton corps qui a réalisé ce « cri » ! Ta voix a bénéficié, à ce moment-là, d’un équilibre parfait, d’où cette facilité d’émission… sans aucune douleur ni risque à la clé !

- C’est dingue !

- Naturellement, pour chanter, il est nécessaire de « domestiquer » cela ! Le chant est un « cri contrôlé » (Pavarotti parlait même, paraît-il, de « cri cultivé »). Donc, « l’aspect cri » doit être toujours présent mais « l’aspect contrôle » aussi !

- Je comprends…

- On apprend à contrôler ce « cri », dans un premier temps en le vocalisant sur toutes les voyelles, puis en le nuançant, etc. (Il ne doit jamais disparaître complètement, sauf dans des voix de tête extrêmement légères) ! La finalité du travail consiste à glisser les mots… Autrement dit, le contrôle du cri (celui-ci représente, tu l’as compris, la voix bien émise) résume presque tout le travail vocal !

- Je n’y arriverai jamais !

- Mais si ! Ton corps a une mémoire, il va progressivement repérer et « retenir » ce qui est bon pour lui… donc pour toi ! Crois-moi, c’est un travail de base que tu n’oublieras plus ! L’essentiel est de donner les bonnes indications… et pour ça, je suis là !

Début de vocalisation « réelle » !

Bientôt, il n’exista plus aucune raison de reculer le moment d’un vrai début de vocalisation en position verticale ! Etant donné toutes les mauvaises habitudes « engrangées » chez Frédéric, je redoutais un peu ce moment malgré son excellent travail en amont. Pour mettre tous les atouts de son côté, je lui ai fait débuter cette vocalisation genoux légèrement fléchis, comme s’il était « assis » sur un siège virtuel situé assez haut. (*)

(*) Cette position améliore énormément l’ancrage.

Au début, je me suis naturellement contenté d’exercices très faciles qu’il avait déjà réussis en position allongée et qu’il pouvait « ressentir » au maximum ! Ce furent, pour commencer, (après l’indispensable petit échauffement sur Brroum, etc.) de simples quintes ascendantes sur « ô » dans un ambitus situé entièrement dans le médium de sa voix !(*)

(*) J’affectionne particulièrement cette voyelle « ô » au début d’une vocalisation générale. Douce et ronde, elle facilite de surcroît (si elle est bien faite) un meilleur placement du larynx. Avec Frédéric, à ce stade, le but n’était pas de produire des prouesses vocales mais simplement de fixer le mieux possible le « bon » geste en position verticale.

Nous avons parcouru ainsi, sans problème, un ambitus raisonnable (si2/ré3). Un peu au-dessus, en abordant la zone de passage, ça se gâtait… et c’était tout à fait normal ! Je n’ai pas essayé d’autres voyelles ce jour-là, me contentant de ce résultat, excellent… si l’on se souvient de la quantité de défauts d’émissions dont Frédéric était « affublé » au tout début de nos cours !

Mon jeune chanteur m’étonnait un peu plus chaque semaine !

Début des modulations

Nous révisions bien sûr nos trouvailles à chaque leçon. Chez lui, rien ne se perdait, aucun déchet ! Apparemment, son travail personnel ne le perturbait pas du tout, bien au contraire ! Ouf !

« Il apprenait à devenir son propre professeur… et c’est ce qu’il fallait ! »

Avant de pousser plus loin notre recherche de l’aigu, j’ai décidé de lui faire chanter quelques « modulations » dans le médium et haut-médium dans le but de perfectionner la distribution de son souffle tout en unifiant son émission. Pour commencer, j’ai choisi une modulation assez longue… qui a fait ses preuves.

Il s’agit de : â é i ô u ou on an â (*)

(*) Une modulation consiste à chanter sur une même note, sans reprendre haleine et dans un legato le plus parfait possible, une succession de voyelles. Dans la modulation ci-dessus, c’est la voyelle â… qui module (se transforme) successivement en é, puis en i, etc.

Cet exercice legato obligeait Frédéric, sans jamais serrer sa gorge, à gérer au mieux le débit de son souffle ! Nous avons chanté cette modulation dans un tempo relativement lent, en commençant au la2. Ensuite, descente par demi-tons jusqu’au si1 puis, ascension jusqu’au ré3 ! Ce ne fut pas « très » facile mais le résultat se révéla tout de même satisfaisant ! Sur l’attaque de ré3, son larynx montra quelques velléités d’ascension, mais sans plus !

Je savais fort bien que je ne résoudrais pas son problème d’ascension laryngée en l’attaquant de front mais en contournant l’obstacle. Nous verrions ça prochainement. Etant donné son excellent travail général, j’avais bon espoir !

Pour l’exécution des modulations, voir le billet :

« Le cours de technique vocale type »

Des nerfs qui se calment !

Rien de surprenant à cela, mais il faut tout de même souligner le fait ! Frédéric semblait moins « nerveux » ! Il parlait plus posément en boulant moins ses phrases, ses gestes étaient plus mesurés, etc. Il n’en faisait aucun cas… mais, pour moi, c’était évident : notre travail de fond agissait favorablement sur son calme intérieur. (*)

(*) Cela est très important pour un chanteur, beaucoup plus qu’on ne se l’imagine !

Laissons venir… tout allait bien !

La position du larynx

Quelque temps après, nous avons abordé très sérieusement le travail délicat du positionnement du larynx pendant le chant. Il ne pouvait être entrepris qu’après avoir résolu l’essentiel des problèmes de statique, de respiration et d’appui du souffle. C’était fait maintenant… en grande partie.

« Le positionnement du larynx (lié à l’ouverture de gorge) dans le chant est un « geste » primordial que j’ai été amené à enseigner souvent. »

J’ai décrit à différentes occasions l’une des techniques que j’emploie pour freiner son ascension et lui assurer la position libre qui lui est nécessaire pour remplir son double rôle de sphincter et vibrateur.

Je n’expliquerai pas de nouveau ici ce processus. Il figure en détail - entre autres - dans le billet :

« Mais, quelle est la bonne technique… je suis complètement perdu »

Frédéric entreprit ce travail avec son entrain habituel ! Naturellement, la position de la langue, pointe lovée dans le menton (touchant son fil) le troubla un peu en chantant des « i » car le son que l’on produit ainsi est déroutant à souhait. Mais, exemples et encouragements aidant, nous avons pu parcourir avec cette voyelle (sur des quintes ascendantes) un ambitus plus que raisonnable ré2/fa3 !

Eh oui, fa3… sans aucun serrage ni engorgement ! (*)

(*) La zone de passage avait pu être abordée et même bien entamée ! Le fa3 cité ici était sonore et assez bien enraciné. J’étais certain que les « é » suivraient, ainsi que les « â » et, un peu après, les « è » !

Le travail suivant fut tout naturellement l’ajout des autres voyelles importantes, le « i » restant la voyelle directrice ! Pour cela, j’ai choisi de faire chanter à Frédéric trois quintes ascendantes enchaînées à la suite l’une de l’autre sur i…é…â dans un tempo relativement rapide. Au tout début, nous sommes partis du bas-médium de sa voix (ré2) en progressant par demi-tons jusqu’au ré3.

Quand celui-ci (ré3) a été réussi d’une façon récurrente sur les trois voyelles, la zone de passage a été abordée.

Je redoutais que notre « â » ne pose problème au moment de cette zone de transition. Ce fut le cas au tout début mais, assez vite, cette voyelle ouverte suivit la bonne direction… le chemin creusé par les deux précédentes ! Mi3 et fa3 furent atteints correctement avec « â » !

C’était certes un succès mais qui devrait être évidemment vérifié sur des sons « tenus » ! Une autre paire de manches !

Nette progression

Lorsque le travail sur trois quintes d’affilées dont je viens de parler n’a posé plus aucun problème, j’ai « ralenti » progressivement le tempo, ce qui augmentait d’autant la difficulté !

Frédéric s’appropria rapidement cette nouvelle formule, ce qui m’amena assez vite à lui demander de tenir un peu la note la plus aiguë de la troisième quinte : un « â » en l’occurrence ! Après quelques atermoiements bien compréhensibles, ces « rétablissements » sur la note aiguë furent de mieux en mieux réussis, jusqu’à donner une tenue modeste d’environ trois secondes ! (*)

(*) C’était peu… mais le son n’était pas cravaté et le larynx restait tranquille ! Nous tenions le « bon bout » !

Un peu plus tard, retour aux modulations

Elles se révélaient indiquées, voire indispensables à ce stade de notre travail, notamment pour « tisser » la zone de passage et assurer la stabilité des aigus !

Le moment était également venu d’inclure le « è », la voyelle la plus ouverte du triangle vocalique. Cette couleur « è » - que, pour mon compte, j’avais beaucoup redoutée lors de mes études techniques – se doit d’être enseignée pour éviter les futures catastrophes… notamment lorsque certaines phrases chantées se terminent sur elle dans le registre aigu !

Certains chanteurs, dans ce cas de figure (un aigu sur « è »), l’abordent en la transformant presque totalement en « é ». C’est moindre mal si le bâillement et le dosage de couleur est bien fait pour respecter la sonorité. Cependant, très souvent, ce n’est pas le cas et l’on entend soit un « é » trop fermé soit un « è » trop ouvert. Donc, il faut travailler cette couleur, seule façon d’habituer la voix à la produire spontanément. (*)

(*) La couleur « oê » correctement bâillée semble être une assez bonne solution.

Voir à ce sujet des informations plus détaillées dans le billet :

« La couverture de la voix, deuxième partie. »

La modulation: i é â è i

Dans un premier temps, pour « installer » ses « è », j’ai fait travailler Frédéric sur la modulation : i é â è i afin d’inclure notre « è » sans danger ! La réussite, cette fois-ci, fut au rendez-vous très rapidement sur mi3/fa3/fa#3 puis sur sol3, ce qui indiquait que la « guérison » de mon chanteur avançait à grands pas. (*)

(*) En effet, réussir correctement cette modulation sur la zone de couverture (pour le ténor : mi3/sol3) indique déjà un très bon conditionnement vocal !

Au bout de quelque temps, toujours en chantant cette même modulation, je lui ai demandé de tenir un peu la voyelle « è ». Il y parvint tout d’abord un très court moment puis, progressivement, de plus en plus longuement. Tenue, elle gardait sa place !

Nous étions vraiment en train de gagner car, techniquement, tenir un « è » correct dans le registre aigu signifie qu’un excellent équilibre vocal est réalisé. Mal faite, cette voyelle retomberait immédiatement en gorge (*)

(*) Pour sonner et vibrer correctement, le « è » doit garder à la fois sa hauteur et… sa liberté d’émission ! Chacun comprendra que toute contrainte pour conserver la couleur « è » serait catastrophique !

Les cours suivants

Ils furent consacrés à des séries d’exercices tendant tous à structurer la voix. Arpèges divers, messa di voce, modulations diverses et exercices d’articulation se succédèrent à la plus grande joie de Frédéric qui découvrait et mettait en pratique, de cours en cours, une tout autre émission que celle qu’il pratiquait auparavant… et cela, sans la moindre fatigue !

Il terminait ses leçons en pleine forme !

Les arie antiche

Malgré sa prédilection pour le rock, j’ai demandé à mon chanteur de commencer à apprendre Amarilli, un air antique italien que j’aime beaucoup et qui m’a semblé, en l’occurrence, convenir pour la suite des opérations. Il nous permettrait de vérifier sa toute nouvelle émission sur une mélodie bien écrite pour la voix… dans une langue elle-même très favorable au chant.

Il sourit en me disant qu’il serait ravi, pour une fois, de chanter du classique… surtout en italien dont il connaissait quelques bribes ! J’avoue mon étonnement… je ne m’attendais pas à une si rapide adhésion !

Ce morceau ne dépasse pas mi3 dans la version orchestrée que je possède ! C’était parfait pour « débuter » ce tout nouveau travail !

Amarilli sur l’établi

Dès son arrivée au cours suivant, Frédéric me dit qu’il savait déjà « pas mal » sa mélodie. Il l’avait apprise en l’écoutant de nombreuses fois sur Internet.

Ce garçon me surprendrait toujours !

Moi qui pensais que cette nouvelle tâche l’ennuierait (au moins un peu), j’en ai été pour mes frais ! Il semblait, tout au contraire, absolument ravi et avait, semble-t-il, hâte de commencer ! J’étais évidemment très heureux moi aussi car un travail gagne toujours à être fait avec un certain enthousiasme…

Aussi, après l’essentiel de nos exercices d’usage, nous avons consacré un bon « vingt minutes » à Amarilli !

Le décorticage :

Ce jour-là, j’ai tout d’abord demandé à Frédéric de « vocaliser » la mélodie sur « â ». Comme extension de nos exercices, c’était parfait… et autrement plus flatteur à chanter que des quintes et des arpèges ! Je suivais la ligne de chant au piano en corrigeant aussitôt toute faute technique un peu flagrante… Il y en eut peu et il était ravi de s’exercer sur de vraies phrases chantées !

Le deuxième volet de l’exercice consista à changer assez souvent de voyelle au cours du morceau sans « trahir » le legato ! Même réussite ! Les modulations de toute sorte que nous avions pratiquées avaient fait leur travail !

La mélodie pourrait être abordée dans son intégralité au cours prochain, avec accompagnement orchestral sur play-back…

Un chanteur classique…

Eh oui, tout arrive… Au cours suivant, accompagné par le play-back orchestral, Frédéric fut à la fois très heureux et tout excité de se lancer dans l’Opéra (comme il disait) ! Je dois dire que ce fut un « lancement » réussi ! Notre mélodie se révéla être un excellent support ; il la chantait avec beaucoup d’application et de plaisir. Je ne décrirai pas ici chaque étape de ce travail sur ces phrases « lyriques ». Il suffit de savoir que Frédéric s’appropria très vite (et bien) ce magnifique Aria Antica. J’ajouterai (avec un sourire) que certains chanteurs de mes élèves, plus classiques de vocation… ne l’ont maîtrisée que bien plus difficilement !

« Caro mio bene », un autre Aria Antica bien connu s’ajouta bientôt à notre travail ! Cette fois-ci, des sol3 figurant au programme, certains ajustements des aigus se révélèrent bien sûr nécessaires ! La tâche n’en fut pas moins menée à bien assez rapidement, et toujours avec le même plaisir !

Pour enrichir encore son « répertoire classique », j’ai demandé à Frédéric d’apprendre « Ombra mi fu », un très bel air signé « Haendel », que tous les grands chanteurs d’Opéra ont interprété (ce qui d’ailleurs est également vrai pour les deux précédents…).

La voix de Frédéric, belle de couleur et assez puissante de nature, ne le trahissait pas et convenait parfaitement ! Les nuances étaient notamment de mieux en mieux respectées. La voix, désormais bien placée, s’assouplissait de plus en plus. Nous avions gagné !

Ses « fatigues » étaient désormais de l’histoire ancienne…

Epilogue

Vous l’avez compris, nous arrivons à la fin de la belle histoire de Frédéric. Sa nouvelle technique de chant - qu’il maniait maintenant comme un chef – non seulement lui épargnait toute fatigue, mais lui permettait également de chanter sans problème l’essentiel de son répertoire de rock ! Dans sa cave, les deux « genres » devaient se côtoyer allègrement !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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