Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (25/161)

Chronique du 18 juin 2006

La voix "mixte appuyée"

Adrien C. (Marennes)

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article sur les registres. Cela m’encourage à vous demander certaines précisions. Je suis chanteur amateur (ténor, paraît-il) et le chant m’intéresse énormément. Pourriez-vous m’éclairer sur certaines appellations ? J’entends parler de mezza-voce, de voix mixte, appuyée ou non, de falsetto, etc. Je m’y perds un peu, malgré les livres consultés traitant du sujet. S’agit-il de façons différentes d’émettre sa voix ou de registres particuliers ? Tout ça me paraît compliqué… etc.

Le mail continuait…

Rassurez-vous, mon cher Adrien, ça l’est (compliqué) ! Je vais néanmoins essayer de vous faire partager ce que je sais sur le sujet ! Votre mail arrive à point car j’avais justement l’intention d’aborder bientôt ces problèmes d’appellations vocales diverses…

Donc, outre la voix pleine dont il a été surtout question dans le billet traitant des registres vocaux, il faut aussi parler, chez l’homme notamment, de la « mezza-voce » (littéralement : demi-voix) et de la « voix mixte appuyée ».

Il s’agit, dans les deux cas, d’une émission extrêmement souple, en appui constant, que de très grands interprètes emploient assez couramment pour enrichir et nuancer leur chant. La mezza-voce est une nuance vocale. On peut chanter "a mezza voce" en voix pleine comme en voix mixte appuyée. Une phrase chantée piano, en appui correct, en voix pleine ou en voix mixte appuyée est une phrase chantée « a mezza voce ». On disait du célèbre ténor Beniamino Gigli que sa voix (pleine) était d’or mais que sa mezza-voce était de diamant ! Dans ce cas précis, on parlait de la facilité qu’il avait de nuancer et de colorer à son gré sa voix naturelle (pleine) et de passer avec une maîtrise prodigieuse en voix « mixte appuyée », offrant, jusque dans l’extrême aigu, un parfait phrasé ! (Ce qui n’a rien à voir avec le « falsetto », dont vous me parlez et qui est ce que j’appelle ici, en bon français : le fausset).

La voix mixte appuyée :

La voix « mixte » (deuxième registre de la voix pleine) est appelée voix « mixte appuyée » lorsque, prenant naissance dans le médium, elle continue à être émise pendant et au-dessus du deuxième passage (fa/fa#/sol pour un ténor). Pour cela, le chanteur, ne doit pas « couvrir », comme il le fait pour obtenir son aigu en voix de tête pleine mais, au contraire, continuer à monter avec sa voix – ouverte – (émise très souplement depuis le médium) en conservant sa clarté dans la zone de passage. La fameuse zone de « couverture » devient alors une zone « d’ouverture » donnant naissance à une voix plus légère, plus flexible, en appui constant, offrant toutes les possibilités de nuances et de colorations .

J’insiste : la voix obtenue ainsi n’a strictement rien à voir avec le fausset (falsetto) !

Petite suggestion :

Procurez-vous l’enregistrement : "Les pêcheurs de perles" (opéra de G. Bizet) - EMI classics – avec Martha Angelici, Henry Legay, Michel Dens et Louis Noguera. Direction : André Cluytens. Ecoutez très attentivement la Romance de Nadir : « Je crois entendre encore », chantée par H. Legay et vous aurez une idée on ne peut plus précise de la voix « mixte appuyée ». Cet artiste possédait cette émission d’une façon parfaite : pas l’ombre d’un fausset mais des phrases entières chantées dans un merveilleux mixte, souple et parfaitement en appui, se jouant des redoutables si naturels (exigés piano)!

Nota : J’ai vu maintes fois H. Legay dans cet ouvrage à l’opéra-comique et, faites-moi confiance, l’enregistrement ne fait que refléter fidèlement ce que j’entendais de ma place…

Cette voix mixte appuyée couvre pratiquement toute la tessiture ; on peut déborder largement avec elle dans le registre de poitrine. Elle est employée surtout depuis le haut-médium jusque dans l’extrême aigu où certains grands chanteurs lyriques la « manient » avec un tel brio qu’il est parfois difficile, dans certains cas, de la distinguer de leur voix pleine. Gigli (cité plus haut) passait de l’une à l’autre avec une facilité déconcertante, l’appuyant plus ou moins et la colorant selon les nuances recherchées ; il passait du « clair » (voix ouverte) à « l’obscur » (voix couverte) extrêmement facilement, et cela dans tous les registres. Cette voix mixte appuyée peut atteindre une assez belle puissance ou culminer dans un merveilleux pianissimo aigu ; tout l’art réside (je me répète sciemment) dans la manière de « l’appuyer » et dans les colorations qu’on lui donne ! Une foule de combinaisons est possible !

Soulignons cependant que la voix mixte appuyée demeure toujours moins puissante et moins tonique que la pleine voix et ne peut prétendre aux grands élans dramatiques ; en revanche elle est beaucoup plus flexible, plus souple et plus veloutée.

Ecoutez le contre-ut de Georges Thill, dans l’air « Salut, demeure chaste et pure » du Faust de Gounod : « où se devine la présence… » C’est un autre remarquable exemple d’un son mixte appuyé parfaitement réalisé avec une couleur et une souplesse incomparable (en aucun cas un « fausset » mais un son parfaitement authentique) ! Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter très attentivement la chute du mot – présence – où la voix, sans aucune cassure, s’enfle de nouveau…

Une petite anecdote pour souligner cette fois l’aspect parfois relativement « puissant » de la voix mixte appuyée…

Le ténor Rémy Corazza, avec qui je discutais technique, me dit, après m’avoir fait entendre un magnifique sib aigu (coloré et généreux) : « Ce son-là, c’est du mixte… cette note ne me coûte pratiquement rien ; pourquoi voudrais-tu que je m’embête à faire autre chose ! » Et, pour me convaincre tout à fait, il a redonné le même sib, cette fois-ci en voix pleine, et m’a dit ensuite : « Celle-là, en revanche, je la sens davantage… et elle ne fait sans doute pas plus d’effet ! » C’était vrai !

La voix mixte appuyée et le Rock

La voix mixte appuyée trouve là aussi un terrain de choix : la plupart des chanteurs de rock y ont recours.

Ecoutez Freddie Mercury, vous aurez un bel exemple de l’efficacité de cette émission mixée que ce grand chanteur employait quelquefois. Sa voix pleine, remarquable, est pourtant celle que l’on entend le plus souvent sur ses enregistrements. Il mêlait voix mixte et voix pleine avec tellement de bonheur que la différence ne saute vraiment pas aux... yeux !

Pour clore ce chapitre « au masculin », nous avons enfin notre registre « féminin » : la voix de fausset (falsetto). S’apparentant à la voix féminine et ne s’appuyant pour ainsi dire pas, elle est surtout la voix des effets spéciaux. Le : « Mexi-i-co », chanté par Luis Mariano, dans l’opérette « le chanteur de Mexico, de F.Lopez », sera parlant comme exemple !

Tout près de nous, le « fausset » est actuellement très en vogue parmi les chanteurs de pop/rock et de variétés :

Jeff Buckley nous en offre de nombreux et très beaux exemples. Ce qui n’empêchait pas cet excellent chanteur d’employer également avec le même bonheur sa voix mixte et sa voix pleine…

Fausset pour un effet spécial de grand chanteur :

Le célèbre ténor « lopézien » Rudy Hirigoyen avait l’habitude (en bis), de terminer l’air : Maria Luisa (La belle de Cadix, de F. Lopez) en passant, sur la note aiguë finale, successivement de la pleine voix… au mixte appuyé… pour terminer en fausset… sans aucune cassure apparente ! (Je l’entendais depuis la coulisse, à deux ou trois mètres de lui, stupéfait de ce tour de force qui semblait ne rien lui coûter… et qui mettait la salle en délire… )

Mais aussi… chut !

Certains ténors d’opéra se servent parfois du fausset (pas toujours avec goût) lorsqu’ils ne possèdent pas une voix mixte appuyée suffisamment flexible et assurée pour chanter certains grands aigus où la nuance pianissimo est de rigueur !

Voilà, mon cher Adrien ! J’ai dû simplifier énormément !

Je ne voudrais pas terminer ce billet sans préciser un point important répondant à une autre de vos préoccupations. Vous me demandiez : « Comment peut-on être certain qu’un son est bien émis ? »

C’est assez simple ! La vérification « suprême » de la bonne émission d’un son est celle-ci :

Un son correctement émis doit pouvoir être attaqué piano, renforcé… et diminué de nouveau ! Et ceci, quelle que soit la nature de la voix employée (pleine ou non) et la fréquence d’émission (grave, médium ou aigu). Seule exception : le fausset qui, ne s’appuyant pratiquement pas, ne donne lieu à ce type de nuances que très rarement…

Certains chanteurs de mes élèves me font pourtant mentir en réussissant de magnifiques sons filés dans le registre fausset (c’est l’exception qui… ). Quoique chantant habituellement en voix pleine… ils ont certainement quelque part en eux une âme de falsettiste ! Un exemple très significatif : Bruno Desplanche ( pour ne pas le nommer) qui est expert en la matière !

Nota : Lire aussi, au sujet de Bruno Desplanche

A bientôt ?

 

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Jean Laforêt

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