Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (28/161)

Chronique du 30 juillet 2006

L'Aperto-Coperto... son approche technique

Marc F. 35 ans (ténor lyrique professionnel)

Tout d’abord merci pour votre site fort intéressant ; je lis régulièrement le « Billet Actu » dans lequel vous livrez des informations très pertinentes sur la technique vocale. Cela m’encourage à vous demander votre avis sur une chose qui me tient à cœur depuis longtemps. L’Aperto-Coperto, que vous a enseigné Maître Dzico (votre biographie, au début) m’a toujours fasciné. J’ai consulté de nombreux ouvrages traitant du chant, travaillé avec plusieurs professeurs (dont un Italien). Malgré tout cela, la question reste posée pour moi ; quelque chose m’échappe et je n’arrive toujours pas à comprendre vraiment et encore moins à maîtriser ce « geste » qui, je le sens confusément, m’aiderait considérablement dans ma carrière, notamment pour les aigus ! Pourriez-vous me donner votre sentiment sur ce sujet et m’expliquer à votre façon (qui est toujours simple et directe, merci !) ce qu’il signifie pour vous. Quelques explications techniques seraient aussi les bienvenues pour m’aider dans ma recherche, si ce n’est pas abuser !

Merci, Marc pour ce long mail et les encouragements qu’il me prodigue pour continuer à étoffer mon site ! Vous me posez là une question redoutable qu’il me sera très difficile (voire impossible) de cerner avec des mots. L’exemple (ici plus que pour tout autre sujet) est indispensable !

Qu’importe ! Je vais tenter de vous éclairer, ainsi que tous les chanteurs passionnés de technique vocale qui lisent régulièrement mes petits billets. J’apprécie votre compliment (façon simple et directe, merci). J’essaie en effet d’être le plus clair, le plus simple et le plus direct possible. Ce n’est pas toujours facile, croyez-moi !

L’Aperto-Coperto… que n’aura-t-on pas dit ou écrit à ce sujet !

Ce geste vocal est à mon avis le « geste primordial » de l’émission italienne. La difficulté de le comprendre d’abord et de le réaliser ensuite vient de ce que celui-ci est l’aboutissement d’une dynamique qui doit être parfaite… C’est vraiment, dans le cas d’une attaque, le départ de la flèche du champion de tir à l’arc !

Avant d’aborder le fond du sujet, je voudrais vous rassurer, mon cher Marc, pour la suite de votre carrière. Moult grands chanteurs lyriques (j’en connais plusieurs personnellement) ne se sont jamais souciés de savoir s’ils pratiquaient ou non l’Aperto-Coperto. Ils chantent bien, c’est le principal, réalisant ( parfois inconsciemment) un parfait équilibre vocal qui leur assure souvent de très longues carrières !

D’ailleurs, ne chantent-ils pas quelquefois « Aperto-Coperto » sans le savoir vraiment ? Sans doute !

Mais, abordons maintenant notre passionnant sujet :

« Aperto-Coperto » « Ouvert–Couvert » « Clair–Obscur » :

On pense immédiatement à une variété spéciale de couverture du son et c’est assez logique… mais, tout en étant cela, c’est aussi complètement autre chose. C' est surtout cet « autre chose » qui nous intéressera ici.

Nous touchons là, à mon avis, l’un des points principaux de l’émission vocale italienne : l’aboutissement du geste vocal parfait.

Seulement, pour le « reconnaître » (ce geste) chez certains chanteurs de très haut niveau qui le pratiquent, il faut d’abord le « connaître », savoir de quoi il s’agit : l’avoir réussi soi-même, ne serait-ce que quelquefois. De multiples descriptions circulent à son sujet. Je pense avoir le droit (et même le devoir) de donner ici la mienne qui, je l’espère, sera utile : d’abord à vous, Marc (qui m’avez soufflé l’idée de ce billet) et aussi à tous ceux qui sont passionnés par la technique vocale.

L’Aperto-Coperto, bien sûr, peut donner lieu à des interprétations très différentes : le terme est à la fois précis et vague… ouvert mais couvert… nous voilà bien avancé ! On peut interpréter cette « énigme » de plusieurs façons, selon ce que l’on sent, ce que l’on sait, ce que l’on croit savoir, etc.

La clef ne sera pas dans cet article, cette finalité du geste étant absolument impossible à décrire avec des mots. Je donnerai cependant, comme promis, les éléments indispensables, selon moi, à sa réalisation. Certains chanteurs, assez avancés techniquement, pourront ainsi essayer de le pratiquer et pourquoi pas… le réussir ! C’est tellement spécial que l’on sait tout de suite si on est dans le vrai ou non !

Cependant, voici les éléments techniques qui doivent être en place avant tout essai d’Aperto-Coperto. Leur intégration préalable est indispensable pour que celui-ci puisse avoir lieu en aboutissement du geste, même dans un simple exercice.

Donc, avant d’essayer, assurez-vous qu’ils sont au rendez-vous.

Il faut au minimum :

Que la respiration et les appuis corrects du chant soit parfaitement intégrés.

Que l’enracinement du corps soit parfait.

N’avoir plus rien à apprendre sur l’ouverture « naturelle » de la gorge. Notamment, avoir déjà senti en chantant son "ouverture arrière" (niveau nuque).

Avoir une idée exacte de ce qu’est la projection vocale et de la direction correcte du départ du son.

Connaître les couleurs vocales, correspondant aux différentes fréquences sonores.

Il est certain qu’un artiste lyrique, possédant une belle voix, du goût, et maîtrisant bien tout ce qui précède, chante déjà très correctement ! Il fera ou fait déjà (comme vous, Marc) une belle carrière… mais, malgré tout, s’il est perfectionniste, je le devine pensif à l’écoute des très grands. Comme vous (et comme moi, il y a quelques années déjà), il doit s’interroger et se dire souvent : « Mais, comment fait-il ça ? »

Comment fait-il ça ? C’est cette interrogation (sur ce sujet et d’autres aussi…) qui a déterminé ma quête technique incessante (elle continue… ce n’est jamais fini… heureusement).

Mais à force de penser, d’essayer… il arrive que parfois l’on trouve !

Oui, mon cher Marc, pour moi, « l’Aperto-Coperto » est la parure finale, celle que l’on pose en dernier, l’ultime touche du costume, la cerise sur le gâteau, etc.

C’est même beaucoup plus que cela : bien pratiqué, il peut être à la fois la cerise et… le gâteau lui-même !

Bon, assez parlé, agissons ! Vous avez, Marc, je le sais, toutes les qualités techniques citées plus haut : nous allons donc pouvoir faire immédiatement un essai. Ouvrons le rideau et place à L’Aperto-Coperto !

Je pense qu’en l’abordant en attaque directe sur une note aiguë, vous aurez plus de chance de « sentir » le mécanisme. Vous êtes ténor lyrique ; attaquons, pour notre exemple, un la3, une note assez nettement au-dessus de votre deuxième passage, et servons-nous de la voyelle A.

Voici, toujours selon moi, la définition générale du geste :

Attaquer une note « Aperto-Coperto », c’est la lancer « ouverte » pour la « couvrir » aussitôt (avec la couleur qui convient à sa fréquence) et ceci, dans la continuité de la projection vocale acquise dès le tout début. L’attaque de « l’aperto » (la première fraction de seconde) doit être spontanée et dans une place de projection idéale.

Tout d’abord, placez votre corps en statique parfaite ; en position debout, enracinez-vous bien en amollissant légèrement les rotules ; sentez la souplesse de votre bassin. Vous êtes prêt ? Lancez votre la, en place et direction correcte ! Clair et… ouvert ! Ha <<<

Ce début du son (Aperto) ne doit durer qu’une fraction de seconde (mais exister). A ce moment-là, la gorge doit être complètement disponible, sans aucune constriction, sans moule d’aucune sorte préalablement construit, sans aucun agrandissement démesuré du pharynx. Je me répète : la gorge est simplement disponible, prête à se déployer ; toute « préparation, quelle qu’elle soit », deviendrait une sur-correction et serait un obstacle à la réalisation du geste !

Le son « Aperto » (ouvert), pendant cette fraction de seconde doit être idéalement projeté et suivi immédiatement du « Coperto », couverture dynamique de la note réalisant sa couleur exacte selon la fréquence de celle-ci (ici, celle d’un la3). Le coperto suit la projection de l’Aperto et, simultanément, réalise, de par la couleur acquise, l’ouverture arrière de la gorge (ressentie comme une traction en direction de la nuque).

Je me dois d’ajouter ici que, plus on progresse dans les grands aigus (sib, si, pour vous), plus l’enracinement devient important. Il suffit presque à la bonne réalisation du son, les autres composantes du "geste précédemment décrit" étant à ce moment intégrées comme "réflexes acquis".

Souvenez-vous bien : dès le début et pendant la progression de votre travail : rien n’est possible sans un appui du souffle acquis, une projection idéale du son dans un parfait enracinement et… une gorge "disponible", non "organisée", juste avant "l'aperto". En somme, une attaque correcte…

Vous n’y arriverez, Marc, qu’après de nombreux essais. Ne vous découragez pas : cent fois sur le métier… etc. Après, le bon geste étant acquis dans des exercices divers, il vous faudra travailler les points délicats de vos airs (notamment les aigus) en tenant compte des consonnes qui ne devront gêner en rien l’éclosion des voyelles… ceci, vous le savez déjà !

Le geste réussi donne au chanteur une impression d’horizontalité confortable. Les redoutables écueils vocaux n’existent plus, la voix bénéficie d’une souplesse et d’une portée très accrue, le chant est plus juste, l’aigu, tout en sonnant clair et rond, paraît moins haut, tout devient naturel comme par magie, etc.

Mais ce « naturel » a un prix… ce n’est pas un miracle et personne ne le réalisera consciemment sans un entraînement particulier.

Voici maintenant ce qu’il faut faire pour le rater sûrement même si l’on possède toutes les qualités de réussite exposées plus haut :

1) Attaquer une note aiguë dans sa coloration d’aboutissement (couverte). Par exemple, pour un ténor, attaquer directement un sol3 ou un la3 sur couleur de couverture (coperto). Cela se pratique couramment !

Ce sera peut-être une assez belle note (si la couverture est équilibrée correctement) mais qui n’aura rien à voir avec un Aperto-Coperto ! Son rayonnement et sa portée seront limités alors que l’Aperto-Coperto offre une plénitude exceptionnelle au son. Celui-ci possède sa hauteur, sa largeur, sa profondeur et sa portée maximale… tout à la fois !

2) Dans le cas d’un arpège qui doit culminer sur une note chantée « Aperto-Coperto », le pire est de sombrer la note la plus grave en abaissant exagérément le larynx (c’est la mode, on s’imagine ainsi arrondir le son… ) Cette façon de procéder empêchera de façon certaine toute bonne exécution du geste. On aura certes une couverture mais... n’ayant strictement rien à voir avec celle qui nous intéresse ! Le son aigu demeurera la plupart du temps : gros, lourd, sans réelle portée ; sa résonance sera surtout pharyngée, ne faisant vibrer que le chanteur lui-même (la couverture obtenue ainsi se situe dans le bas de gamme des couvertures). C’est vraiment le contre-exercice parfait de l’aperto-coperto, bien que certains croient fermement, en pratiquant de la sorte, détenir la panacée.

Voilà, mon cher Marc. Il n’existe malheureusement aucun "exercice" pour apprendre l’Aperto-coperto, c’est « seulement » un geste. Tous les exercices peuvent être faits avec ce geste... mais aucun exercice ne l' enseigne. Quel geste ! Il résout tout et trouve des applications partout. Essayez tranquillement et patiemment chez vous…

Souvenez-vous... C’est une dynamique : si tout ce qui précède l’éclosion de la note n’est pas fait correctement, dans l’ordre et en un seul jet, rien de ce qui vous intéresse ne se passera… la flèche n’atteindra pas vraiment son but.

Bon courage, Marc. Tenez-moi au courant ?

 

A bientôt ?

 

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Jean Laforêt

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