Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (42/161)

Chronique du 25 février 2007

Respiration et Appui vocal

Romain S. (Lyon)

Bonjour monsieur. Je suis ténor professionnel, j’ai trente-cinq ans. J’aimerais avoir votre avis sur un ennui vocal que je rencontre très souvent. J’ai vu plusieurs professeurs de chant qui m’ont aidé, certes, mais mon problème n’est pas résolu. Votre site traitant de nombreuses questions intéressant la technique vocale a retenu mon attention. Je vous félicite bien sincèrement d’y livrer tant de réponses pertinentes aux éternelles questions que tout chanteur passionné se pose. Je me suis donc décidé à vous contacter pour vous expliquer mon problème.

Tout le monde s’accorde à dire que je possède une voix solide et assez belle. Je chante en concert les grands airs de ténor du répertoire courant avec, je dois dire, un certain succès. Ma tessiture va du do2 au do4.

Mon problème est celui-ci : quelquefois, tout va bien et ma voix est performante et, d’autres fois, sans aucune raison valable (maladie, fatigue vocale, trac ou autres… ) elle m’échappe un peu et se fatigue vite. Je termine le concert mais je dois pousser et les sons ne sont pas « calés ». Ma respiration me semble en cause. Pouvez-vous me donner votre avis ? Avez-vous déjà vu un cas semblable au mien ?

Oui, Romain, je connais quelques personnes qui ont des « symptômes » semblables à ceux que vous me décrivez. Vous avez la grande chance d’avoir une voix solide et, sans doute, une bonne santé générale. Cela vous permet de dominer assez bien la gêne qui est la vôtre et de terminer vos concerts, même quand vous n’êtes pas au mieux de votre forme. D’autres chanteurs souffrent beaucoup plus !

Sans vous connaître mieux, il m’est difficile de vous donner un avis vraiment pertinent. Cependant, j’incline à penser comme vous. Votre problème semble de toute évidence être, en premier lieu, un problème respiratoire d’où découle, en second lieu, un problème d’Appui vocal.

Sans une respiration correctement établie, l’Appui vocal ne peut être que défectueux, d’où votre forme aléatoire…

Dans les très bons jours, l’harmonie générale règne et tout se passe au mieux. Vous chantez avec plénitude et confiance, sans vous poser de questions… Votre technique d’émission est sans doute excellente dans ces moments-là. Il le faut pour chanter les grands airs du répertoire. Seulement, votre technique respiratoire n’étant pas vraiment dominée, certains jours moins fastes voient la belle mécanique se dérégler un peu, d’où la fatigue inexplicable que vous décrivez. C’est du moins mon avis. Il m’a été donné de constater cela à plusieurs reprises.

Je vais donc vous parler de la respiration (en général) et de l’Appui vocal en particulier. Celui-ci, avec la bonne respiration abdominale profonde et l’attaque correcte du son, est d’une importance capitale pour le chanteur lyrique. Il est absolument impossible de bien chanter l’opéra sans un appui correct.

C’est lui qui permet à la voix de produire un phrasé mélodique de qualité en assurant l’égalisation de l’énergie vocale.

C’est encore lui qui permet d’économiser ses forces tout en assurant à la voix flexibilité, portée et justesse.

Mon maître, Nick Tzico écrit à ce sujet, dans « Le lexique du chanteur » cette définition sans faille de l’appui :

" Tout son émis et soutenu possède son appui propre, mais l’Appui consiste dans l’égalisation potentielle de l’énergie demandée par chaque son, pour former grâce à leur fusion le phrasé mélodique. Il n’a rien de commun avec la recrudescence de volume, la poussée qui se fait entendre chaque fois que les sons montent en registre aigu, ces heurts violents qui hachent la mélodie, lui donnant l’apparence d’une série d’explosions sonores incohérentes…"

"On ne doit pas confondre l’Appui du chant, avec l’appui de chaque son."

"Lorsque l’on écoute divers chanteurs – qui possèdent ou manque de l’Appui - on éprouve des sensations opposées :

Les premiers semblent avoir réussi à unifier, à supprimer les distances qui séparent les intervalles. Chaque son naît du précédent et il est impossible de préciser le moment exact de leur succession. Le piano fait insensiblement place au forte, durant la phrase mélodique et d’un bout à l’autre de la respiration…"

Personne ne pourrait mieux dire !

On confond souvent problème respiratoire et problème d’appui car les deux choses sont étroitement liées, comme je viens de vous l’expliquer. Celui ou celle qui a une respiration mal placée ne pourra jamais chanter avec un appui vraiment satisfaisant pour le chant lyrique de haut niveau. Il faut donc, en tout premier lieu, acquérir une respiration correcte. Elle doit être abdominale et profonde (ce qui ne signifie nullement qu’il faille pousser le ventre vers l’avant pour inspirer) (*)

(*) Consulter à ce sujet le billet : « La respiration du chanteur ».

Lorsque la respiration est installée correctement, il est temps de travailler l’Appui (l’Appoggio). Il ne signifie pas seulement « appuyer sur… » mais évoque la relation que l’on pourrait presque qualifier d’élastique entre le diaphragme d’une part et le point d’articulation vocal lui-même.

Citons de nouveau Nick Tzico parlant de l’Appui :

« On ne peut obtenir son contrôle avant de posséder la respiration technique et la vraie attaque du son. »

« De même, les impressions produites par l’Appui vocal doivent se localiser entre le muscle diaphragmatique tendu à une extrémité de l’ensemble phonateur et constituant la paroi élastique qui contrôle la pression atmosphérique et le dos de la langue, qui fonctionne comme détendeur entre les piliers des amygdales, réglant le débit des sons formés par le larynx, empêchant qu’ils deviennent poussifs et s’évadent en tourbillon dans la bouche, gênant ainsi le fonctionnement de l’appareil articulateur. »

« Ainsi, la Respiration Technique, l’Attaque du Son, et l’Appui, sont les trois éléments primordiaux et indispensables à tout entraînement vocal rationnel. »

Je ne vous oublie pas, Romain et je vais vous donner quelques conseils généraux pour travailler dans la bonne direction. Je crois néanmoins qu’il était essentiel de vous faire profiter de ces évocations techniques si parfaitement justes. Elles ne peuvent que vous servir à mieux appréhender et, ensuite, à mieux résoudre votre problème. Elles serviront également certainement à d’autres chanteurs.

Donc, la première des choses, Romain, est de revoir calmement votre façon de respirer.

Tout d’abord, un exercice qui vous semblera peut-être très (ou trop) basique ! Faites-le néanmoins consciencieusement.

Allongez-vous confortablement sur le dos, par exemple sur un tapis de gymnastique ou sur votre moquette. Votre tenue devra être la plus légère possible : aucun vêtement ne devra gêner votre respiration. Dans un premier temps, après une rapide détente générale de tout votre corps, soufflez complètement en contractant doucement vos abdominaux : fff <<< ensuite, relâchez la contraction abdominale et laissez entrer l’air, (toujours doucement) gorge et bouche bien ouvertes. Le souffle, dans un mouvement bien exécuté, vous donnera l’impression d’envahir toute la base de votre buste, votre ventre bombera un peu… seulement un peu (n’exagérez surtout pas artificiellement ce gonflement !) Recommencez plusieurs fois l’opération en facilitant de plus en plus l’entrée de l’air sur le pourtour de votre buste : pensez que celui-ci s’élargit par sa base à l’inspiration. Les côtes flottantes doivent s’écarter légèrement mais le thorax doit rester calme dans sa partie haute !

Ce petit « rappel » respiratoire accompli, essayez de refaire la même opération en position debout, le corps droit, le dos tenu (sans chute du sternum à l’inspiration), et avec une bonne assise du bassin (amollissez un peu les rotules) :

Soufflez : fff <<< puis laissez l’inspiration se produire par la bouche entrouverte. A une expiration longue et douce correspondra une inspiration de même type, toute la base du buste s’ouvrant doucement (côtes flottantes et bas du dos y compris). Pour plus de sécurité, contrôlez avec vos mains placées, pouces vers l’arrière, juste au-dessus de vos hanches. Apprenez à votre buste à s’ouvrir ainsi. Ne poussez surtout pas votre ventre à l’avant !

Les inspirations doivent être parfaitement silencieuses et ensuite, au cours d’un morceau, complètement réflexes, anticipant chacune de vos attaques.

C’est comme cela, Romain, que vous devez respirer. Naturellement, dans le chant d’opéra, d’autres éléments indispensables viennent s’ajouter, tels :

L’arrêt (ou suspension) du souffle

Le souffle étant correctement pris, cet « arrêt » se situe juste avant l’attaque du son. C’est une « suspension » de cette attaque toute prête à se produire (on va chanter et on reste un peu en attente, comme surpris par quelque évènement extérieur). Pendant ce très court instant (une seconde environ), tous les éléments qui concourent à une attaque correcte se mettent en place… le souffle semble à la fois arrêté du nombril aux reins et suspendu à la place d’attaque elle-même. On peut percevoir ensuite, juste avant l’attaque du son, une légère tension un peu au-dessus de la symphyse pubienne (c’est l’impulsion abdominale que je décris dans d’autres billets). C’est la première manifestation de l’Appui. Elle a lieu a la fin de la suspension du souffle, anticipant chaque début de son ; elle donne naissance à l’Appui lui-même qui devra suivre la voix dans toutes ses nuances…

Confondre cette « impulsion » avec une « rentrée » du ventre serait une erreur lourde de conséquences.

L’attaque du son

Elle doit être glottale et très douce : aucun choc intempestif ne doit être perçu, même dans le cas d’une attaque dans une nuance forte. Dans ce cas-là, le son sera immédiatement renforcé mais la naissance de celui-ci devra être obtenue avec netteté et douceur. La sensation d’appui décrite ci-dessus la précède toujours.

Comment travailler l’Appui

Le meilleur exercice, pour cela, est celui de la "messa di voce" .

Je vous conseille, Romain, d’user… et d’abuser de cet exercice. C’est un des meilleurs que je connaisse pour améliorer votre Appui vocal. Il ne s’agit pas seulement de le comprendre, il faut le pratiquer journellement. Un son attaqué très piano (en appui, naturellement) doit pouvoir être amené à un forte conséquent puis, de nouveau, dans un long diminuendo, ramené à la nuance piano de départ. L’Appui reste toujours présent, suivant et soutenant la nuance. Cela n’a rien de facile !

Reportez-vous au billet du 15 octobre 2006 : « Le cours de technique vocale type ». L’exercice y est décrit en détail.

L’arpège nuancé

Vous pouvez aussi, lorsque vous chantez un arpège en voix pleine, donner l’extrême aigu de celui-ci dans une nuance relativement piano, par rapport au « corps » de l’arpège qui aura été chanté beaucoup plus fort. Cet exercice (très simple) permet de ressentir l’appui abdominal correct. Notez bien que l’Appui devra être discrètement présent dès l’attaque même de cet arpège - donc sur sa note la plus grave - et la voix pleine conservée d’un bout à l’autre de l’exercice. Prendre une voix mixte le fausserait complètement car les « niveaux d’Appui » et les pressions y sont différents.

Consigne absolue

On ne doit jamais se séparer de l’Appui. Il doit toujours soutenir le chant. Lui seul peut maintenir un équilibre élastique adéquat entre la soufflerie et la place vocale dans tous les cas de figure : il permet, entre autres, le legato, sans lequel le beau chant n’existe pas.

« Ce double contact (soufflerie-place vocale) doit être permanent et l’articulation ne doit gêner en rien le déroulement du phrasé. »

Voilà, Romain. Retravaillez techniquement vos morceaux dans ce sens. Il faut que vous soyez exigeant avec vous-même. Faites-vous contrôler, ce serait mieux !

« Souvenez-vous, aucun son ne doit être lâché, l’Appui doit suivre chaque mot, précéder chaque attaque, suivre tout crescendo ou diminuendo… c’est « l’Ange Gardien » de la voix !

Souvenez-vous aussi qu’il ne peut agir qu’à partir d’une respiration de base correcte.

Tenez-moi au courant et très bon travail…

A bientôt ?

 

Pour accéder à la liste complète des billets, merci de cliquer sur ce lien : > Archives des billets actu <


Jean Laforêt

< Billet précédent

Retour au billet actuel

Billet suivant >