Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (43/161)

Chronique du 04 mars 2007

Comment doit-on respirer ?

Nicolas G.

J’aurais simplement une petite question à vous poser :

« Comment doit-on respirer ? »

J’avoue m’y perdre. En lisant le traité de Manuel Garcia ou l’ouvrage de Jacques Chuilon « La voix qui chante », j’y ai appris que, dans l’ancienne école belcantiste, on se servait beaucoup des muscles thoraciques lors du chant (on inspirait beaucoup en gonflant la poitrine), alors que dans la technique de respiration dite « diaphragmatique » (celle découverte par le docteur Mandl au milieu du 19e siècle et très souvent enseignée de nos jours), seuls les abdominaux travaillent (le ventre est poussé en avant lors de l’inspiration) et les muscles thoraciques ne sont pas sollicités.

Dans l’entretien sur la 1e évaluation, vous parlez de la respiration, et notamment de celle dite « respiration diaphragmatique », que vous semblez critiquer.

Alors, comment faut-il respirer ?

Votre avis à ce sujet m’intéresserait beaucoup, votre maître Nick Tzico semblant vous avoir enseigné les techniques de la « vieille école ».

D’avance, merci beaucoup et à bientôt.

Nous avons déjà « bavardé » par mail, mon cher Nicolas, mais j’ai pensé qu’un nouveau billet, détaillant davantage ma réponse, plairait au passionné que vous êtes. Plusieurs articles ont pourtant déjà traité ce sujet dont l’importance n’échappe à personne. Cela en fera un de plus.

Seulement, faites-moi l’amitié de bien relire mon texte relatif à la respiration dans « Le bilan vocal ». Où voyez-vous que je critique la respiration diaphragmatique en tant que telle ? Je me contente de mettre brièvement en relief les gestes respiratoires les plus nuisibles, ceux que je rencontre le plus souvent : la respiration thoracique haute (voire claviculaire) et la respiration diaphragmatique mal exécutée ( ventre poussé volontairement à l’avant à l’inspir ou rentré tout en écartant les côtes…) Dans ces trois cas, la « colonne d’air » est gênée et le soutien de la voix défectueux.

Aucun de ces procédés n’est adapté au chant. Pire : ils sont nuisibles pour la voix.

Avez-vous consulté, sur le site, les billets traitant de la respiration ? Si oui, je vous invite à y jeter un nouveau coup d’œil à l’occasion en détaillant surtout :"La respiration et le chant" et aussi : "Respiration et Appui vocal". Je crois y avoir exprimé mon point de vue avec assez de clarté et je pense que vous trouverez là, déjà, une bonne partie de votre réponse.

Comment faut-il respirer ?

Le seul type de respiration valable pour le chant lyrique (et les autres…) est, justement, à mon avis, la respiration diaphragmatique (nommée également, plus précisément : respiration diaphragmatique-costo-inférieure (ou respiration abdominale profonde). Elle réunit toutes les qualités pour une très bonne émission vocale. Bien réalisée, cette respiration est à la fois abdominale, costale et dorsale.

Voici, au sujet de la respiration adaptée au chant lyrique, ce que mon Maître, Nick Tzico (que vous citez dans votre mail) écrit dans son « Lexique du chanteur ».

Il appelle cette respiration : « Respiration Technique de l’Art Lyrique ».

Il dit : « Les seules notions (respiratoires) indispensables sont les suivantes…

- Les respirations forcées nuisent à l’émission ;

- La prise d’air ne doit jamais être apparente ;

- Eviter que la poitrine ou les épaules se soulèvent en donnant l’impression du halètement ;

- L’air ne doit jamais être poussé ; cependant, par un constant appui, il doit garder un contact incessant avec l’appareil articulateur ;

- La difficulté ne consiste pas à emmagasiner une forte dose d’air, mais à la distribuer sans jamais la souffler ; les belcantistes faisaient vocaliser devant un flambeau allumé, pour contrôler la prise d’air et sa dépense.

- L’inspiration doit précéder immédiatement l’attaque du son. Elle est le quart de soupir qui devance l’émission.

- Emplir par anticipation les poumons et attendre le moment de l’attaque provoque une contracture qui enlève la spontanéité.

- Dans les morceaux d’allure rapide, la prise d’air s’effectue par la bouche pour éviter qu’elle soit audible ou bruyante.

Ces notions sont simples et leur vérité ne fait aucun doute. Je voudrais dire maintenant, à titre d’exemple, quelques mots complémentaires sur la « dynamique » respiratoire utilisée par le chanteur lyrique de bon niveau.

Pendant le chant, le diaphragme doit se réactiver automatiquement.

Chaque inspiration (courte, moyenne ou longue) se pratique, sans perturber le niveau d’Appui général, au moyen de la « dépression inspiratoire » qui se crée automatiquement (pendant un chant en appui correct) à chaque interruption sonore d’expression ou de ponctuation. Cette dépression permet à l’air extérieur de rentrer d’une façon totalement réflexe, rétablissant exactement le niveau « d’énergie » souhaitable. Immédiatement compensée par l’attaque suivante (pendant laquelle l’Appui se replace) elle permet de continuer le chant sans heurt disgracieux. Aucune perturbation vocale (de phrasé notamment) n’est à redouter, l’Appui général de la phrase chantée reste performant.

Cette réactivation diaphragmatique peut être parfois excessivement rapide. Elle assure l’énergie nécessaire au chanteur pour continuer sans problème, tout en permettant la ponctuation voulue du texte chanté.

Nota important :

La sangle abdominale ne doit, à aucun moment, être rentrée ou sortie volontairement : elle se contracte « à la demande », régulant l’expiration chantée. Le ventre, lui, bombe légèrement à l’inspir, surtout au niveau de l’épigastre (estomac), la bonne inspiration étant prise sur tout le pourtour de la base du buste. Avant une attaque, le souffle est arrêté - de façon réflexe - du nombril aux reins.

Le léger bombement épigastrique est aussi présent pendant le chant si l’Appui est correct.

La dynamique respiratoire, en quelques mots :

Chant - dépression inspiratoire / inspiration réflexe / rétablissement de l’Appui / nouvelle attaque - chant…

La statique du chanteur a une grande importance dans ce geste (surtout la tenue du dos et la souplesse du bassin qui entrent pour beaucoup dans la qualité de l’inspiration et… celle de l’expiration chantée qui lui succède immédiatement). Le chanteur confirmé pourra ensuite réaliser cela dans les positions les plus diverses réclamées par la mise en scène.

Voici un petit résumé des quatre défauts « respiratoires » les plus courants. Il serait judicieux de « faire un bon ménage » s’ils existent chez vous :

1) L’inspiration thoracique haute (avec les épaules qui montent et le ventre qui rentre en même temps) est à proscrire absolument.

2) Le ventre poussé à l' avant ou rentré en même temps que l’on écarte les côtes, pendant l’inspiration abdominale.

3) Le ventre qui rentre, sans être en contraction correcte d’appui, pendant le chant en général ou pour lancer une note aiguë ! (*)

(*) La pression du souffle doit s’exercer de l’intérieur vers l’extérieur et non l’inverse. Si la pression s’exerce de l’extérieur vers l’intérieur, l’Appui de type vertical, ne fonctionne pas et la tenue du son n’est plus assurée que d’une façon poussive, très pénible pour l’interprète, pour l’auditeur et pour les cordes vocales du chanteur !

Le défaut inverse, ventre se déplaçant vers l’avant pendant le chant (par exemple, pour assurer une note aiguë), est tout aussi néfaste. La pression du souffle, bien que s’exerçant de l’intérieur vers l’extérieur, ne doit en aucun cas provoquer un déplacement abdominal. La « verticalité », indispensable pour l’Appui, dans ce cas-là, n’est plus assurée. Chez le bon chanteur, l’épigastre (estomac) bombera seulement un peu plus, le ventre, lui, quoique se contractant, restera en place !

4) Autre défaut courant : le sternum qui s’abaisse à l’inspiration. Si cela se produit, la tenue du dos est en cause ! C’est un grave défaut qui épuise complètement les voix et les personnes qui s’en servent…

La voix, obligée « d’accueillir » un ou plusieurs de ces problèmes se fatigue vite et, rapidement, peut se mettre à « bouger ».

Voir l’article : « Ma voix bouge, que faire ? »

Voici, en revanche, ce que l’on constate dans le chant correct

Dynamique des inspirations :

Dans un corps en bonne statique, la coupole diaphragmatique s'abaisse harmonieusement (plus ou moins rapidement et complètement suivant l’importance des inspirations). Toute la base du pourtour du buste est concernée : l'inspiration abdominale (dite « profonde ») étant (je me répète) à la fois abdominale, costale et dorsale.

Elle peut être très modeste ou importante suivant les cas.

Le ventre n’est jamais poussé à l’avant ! (autre répétition indispensable), il descend simplement, comme s’installant « dans les hanches ».

Dynamique de l’Appui, pendant le chant :

Après chaque inspiration, précédant la nouvelle attaque, une très légère impulsion abdominale (*) est ressentie au bas-ventre et au bas des reins : c’est la mise en place de l’Appui. La sangle abdominale retrouve alors son rôle de soutien « élastique » et régule de nouveau le débit du souffle, jusqu’à la prochaine inspiration.

(*) Cette « impulsion abdominale » n’a rien à voir avec une rentrée de l’abdomen ( défaut très courant et même, quelquefois, enseigné !)

Lorsque l’abdomen rentre (sans contraction adéquate) à l’attaque d’un son, l’appui est pratiquement « gommé » ; le son, ne s’appuyant pas en statique correcte, n’est plus contrôlé.

Après ces mises au point, capitales à mes yeux, parlons de Manuel Garcia que vous citez dans votre mail. Si vous faites exactement ce qu’il écrit dans son traité au sujet de la respiration ( j’ai ce texte – sixième édition, 1872 - sous les yeux), vous irez dans la bonne direction.

Attention cependant : il y décrit une respiration « complète ». Voici la définition que je lis :

« Pour inspirer facilement, ayez la tête droite, les épaules effacées sans roideur et la poitrine libre ; abaissez le diaphragme sans secousse et soulevez la poitrine par un mouvement lent et régulier. Plus loin... ce double procédé, sur lequel j'insiste, agrandit l’enveloppe des poumons par la base, puis sur le pourtour et permet aux poumons d’accomplir toute leur expansion et de recevoir tout l’air qu’ils peuvent contenir. »

C’est la définition parfaite d’une respiration « totale », utilisant la moindre parcelle d’espace pulmonaire. Prendre une telle quantité d’air est utile seulement pour chanter certaines phrases lyriques très longues ou tout arrêt inspiratoire est impossible. Elles sont excessivement rares. La définition générale du geste est, en elle-même, excellente et à recommander. Il faut simplement doser en quantité pour éviter de s’asphyxier…

Dans le chant lyrique courant, il n’est jamais souhaitable de se gorger d’air, il suffit de savoir le distribuer correctement…

Voici maintenant ce qu’écrit J. Chuilon, dont vous me parlez également, citant la même (?) phrase de M. Garcia, dans son ouvrage : « La voix qui chante » :

« Pour inspirer facilement, ayez la tête droite, les épaules effacées, sans roideur et la poitrine libre. Soulevez la poitrine par un mouvement lent et régulier, et rentrez le creux de l’estomac. Dès l’instant que vous commencerez à exécuter ces deux mouvements, les poumons vont se dilatant jusqu’à ce qu’ils soient remplis d’air.

Vous conviendrez que cette définition est aux antipodes de l’autre : cette dernière version décrit une inspiration purement thoracique, occultant totalement l’appui régulateur abdominal. Elle n’est, à mon avis, sûrement pas la bonne façon de procéder.

J. Chuilon et moi-même n’avons pas, en l’occurrence, consulté la même version de Garcia… ou alors, peut-être, celui-ci a-t-il changé radicalement son fusil d’épaule d’une version à l’autre ! Peu importe au fond.

Voilà, Nicolas. J'espère que ces quelques indications vous éclaireront. Retenez surtout qu’il est tout à fait déconseillé de prendre trop de souffle à chaque inspiration : n’appliquez pas à la lettre l’explication de la prise d’air complète de M. Garcia que je vous ai soumise. Allez dans cette direction… mais en dosant votre inspiration : prenez la quantité d'air qu’il vous faut, sans plus (Nick Tzico)!

Vous constaterez vite que, dans plupart des cas, un simple relâchement abdominal, dans un corps en bonne posture (poitrine bien dégagée) suffit pour prendre une respiration profonde et correcte… amplement suffisante pour la phrase que vous aurez à chanter sans vous soucier, en plus, d’avoir à soulever la poitrine.

Sans vous voir respirer et chanter, mon cher Nicolas, je peux difficilement vous en dire davantage. J’espère néanmoins que ce billet vous sera utile ?

A bientôt ?

 

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Jean Laforêt

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