Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (55/161)

Chronique du 26 août 2007

L'autre dimension de la voix

Claude L. (Nice)

J’ai trente ans, je suis baryton et je chante en semi-professionnel depuis trois ans. Je trouve votre site vraiment intéressant. Vos articles sur la voix me sont d’une grande utilité. Un grand merci. Cela m’encourage à vous poser une question. Je ne comprends pas ce qui se passe mais, de temps en temps, ma voix est beaucoup plus présente qu’à d’autres moments. C’est difficile à expliquer. Ce n’est pas une question de forme ou d’acoustique. Je me suis enregistré (dans les mêmes conditions) à plusieurs reprises et l’effet est assez saisissant. Certaines fois, ma voix est très directionnelle, trop étroite à mon goût. A d’autres moments, j’ai l’impression que mon corps entier chante. Tout est alors plus facile et le résultat enregistré est génial ! Pourriez-vous m’expliquer ce qui se passe ? Existe-t-il un moyen de retrouver et de faire perdurer cette sensation ? J’en ai parlé à des amis chanteurs, mais sans résultat, etc.

Mon cher Claude, merci pour ce long mail. De nombreux facteurs sont susceptibles d’intervenir plus ou moins dans nos « sensations proprioceptives » de chanteur ; néanmoins, je crois entrevoir, grâce aux enregistrements que vous m’avez envoyés, le « pourquoi » de ce que vous me décrivez. Je pense à un aspect postural, que je n’ai pas encore eu l’occasion de développer vraiment et qui pourrait bien, à lui seul, constituer votre réponse…

Cet aspect, intervenant d’une façon intermittente dans votre émission, expliquerait très bien la « plénitude vocale » que vous ressentez à certains moments… et pas à d’autres. L’important est (comme je vous comprends) de pouvoir provoquer cela à volonté… donc de savoir reconnaître le complément qui se glisse parfois en vous pour parfaire le puzzle.

L’aspect postural auquel je pense ne peut être vraiment efficace dans le chant (lyrique surtout) que si, par ailleurs, la technique vocale employée est fondamentalement bonne. (*)

C’est le cas pour vous car, autrement, vous ne connaîtriez pas les " miracles intermittents" que vous vivez parfois !

(*) La technique indispensable

Je lui ai déjà consacré de nombreux billets : > Archives des billets actu <

Je me contenterai donc d’en rappeler ici, succinctement, les principes les plus fondamentaux :

1) L’enracinement et la verticalité.

2) La respiration abdominale profonde et les appuis du chant.

3) L’ouverture « naturelle » de la gorge

4) Le ressenti du bâillement niveau nuque

5) La projection vocale

6) La coloration des voyelles

7) L’élément « fantôme » dont je vais vous parler plus minutieusement aujourd’hui…

Le fameux élément fantôme

Parmi les multiples facteurs intervenant dans la production vocale, celui qui nous occupe ici est souvent à peine esquissé (ou, tout bonnement, oublié) dans l’enseignement du chant. (*)

(*) Pourtant, cela se travaille !

On observe parfois son existence chez certains comédiens ou chanteurs (lyriques ou de variété) qui exploitent souvent ce fameux « plus » totalement inconsciemment.

Première approche

Vous avez sans doute remarqué que certaines personnes s’expriment avec une voix qui paraît habiter l’ensemble de leur corps ? Sans aucun effort, elles occupent un espace impressionnant : tout semble vibrer en elles et autour d’elles. Elles captivent l’attention, la moindre de leur inflexion verbale revêt une certaine importance. Ces gens-là ronronnent littéralement…

Notez bien que je ne parle pas ici de « puissance vocale » mais simplement d’une occupation « plus qu’aisée » de l’espace environnant !

Les chanteurs d’opéra

Certains bénéficient, grâce à leur conformation morphologique, « naturellement », de cet apport vibratoire extraordinaire. Le public, lui, attribue souvent à une technique de chant prodigieuse cette faculté exceptionnelle de rayonnement vocal que possèdent certaines de leurs idoles. D’autres ont dû travailler beaucoup pour obtenir un résultat approchant…

« C’est indéniable ! Une excellente technique est indispensable pour l’opéra et le chant classique en général. Elle n’explique cependant pas tout, car, avec des moyens vocaux et un savoir-faire équivalent, certains chanteurs ont un - rendu vocal - bien supérieur à d’autres. »

Nous entrons là dans le vif du sujet.

Quelle est donc cette « morphologie propice » ou ce « travail particulier » qui favorise une expansion sonore plus ample, plus souple… semblant solliciter entièrement le corps de celui qui chante ?

« Il s’agit essentiellement d’une certaine posture de la nuque. »

Celle-ci est naturelle, pour quelques privilégié(e)s, acquise, pour ceux et celles d’entre nous qui ont eu le rare bonheur d’en avoir reçu l’enseignement… ou, tout bonnement absente chez la plupart des chanteurs et chanteuses.

Réalisée correctement, cette posture permet à la vibration laryngée, via la colonne cervicale, « d’imposer sa présence » au corps tout entier. Celui-ci entre alors en résonance « sympathique », la colonne vertébrale tout entière servant ensuite de relais.

Je schématise beaucoup dans mon souci d’être mieux compris…

Notre corps ne résonne pas vraiment mais la sensation proprioceptive de « résonance osseuse » devient telle que le son que nous émettons, pour nous, occupe la majorité de notre espace physique (très présent dans notre poitrine… et même beaucoup plus bas ! )

Dans ces circonstances-là, lorsque nous chantons, notre corps tout entier semble vibrer. C’est très agréable et le besoin de « pousser » sur la voix disparaît complètement. On peut gérer souplement celle-ci, simplement en « tenant son corps » en bonne posture d’émission. Notre voix se répand alors avec facilité et moelleux, aucun surcroît de pression n’étant à redouter pour nos cordes vocales ; celles-ci, aucunement tétanisées par un effort disproportionné, vibrent d’une façon optimale.

Le moyen pratique de travailler ce processus

La meilleure façon que je connaisse pour favoriser le déclenchement de cette « autre dimension vocale » est, dans un premier temps, le « humming ». Il s’agit, comme chacun le sait, d’un son réalisé bouche fermée. Mais, pour obtenir exactement l’effet recherché ici, il doit être fait d’une manière très précise.

Tout d’abord, le corps doit être ancré convenablement, genoux légèrement fléchis et bassin souplement libre. Cet « enracinement » est primordial. Le deuxième point, capital lui-aussi, est une verticalité absolue : sans elle, rien n’est vraiment possible.

Pour obtenir cette verticalité :

Outre l’ancrage au sol et la tenue impeccable du dos :

L’étirement de la nuque est indispensable. Dans cette posture, la colonne cervicale est redressée et le menton légèrement rengorgé. (*)

(*) Le larynx est donc « souplement » pressé contre les vertèbres cervicales…

Ce « port de tête », dans l’action qui va suivre, est extrêmement important.

Nous voilà prêt(e) à travailler notre « humming ».

Dans la position décrite ci-dessus (réalisée souplement), fermons la bouche en ayant soin que nos dents se touchent - doucement – sans serrer. Il s’agit d’un simple contact ! La langue frôle les incisives inférieures avec sa pointe et le palais dur avec son « dos », pressé doucement contre celui-ci.

Dans cette attitude (réalisée - je le répète - souplement) faisons résonner notre « humming » dans le médium-grave de notre voix.

Ce son : <<< hum… sans précaution spéciale, risque fort d’être nasillard !

Pour éviter cela, dirigeons-le mentalement vers l’arrière de notre nuque, comme pour l’offrir à des personnes situées derrière nous.

L’effet est immédiat :

Si tous les éléments de la marche à suivre décrite plus haut ont été bien respectés, le son devient immédiatement beaucoup plus dense, plus vibrant - à la fois intériorisé et comme bourdonnant tout autour de nous.

Ceux qui l’écoutent ont du mal à le localiser, la pièce où l’on se trouve « semble » entrer en résonance…

Que s’est-il passé ?

Simplement ceci : la vibration laryngée, du fait de la posture de la nuque aidée ici par le léger contact des dents, emprunte le chemin de la colonne vertébrale. Elle est, de par l’excitation de cette voie osseuse royale, pleinement ressentie par le chanteur dans son corps tout entier. (*)

(*) Sur certaines fréquences, jusqu’à la ceinture pelvienne

C’est assez simple à comprendre, moins simple à exécuter correctement et relativement difficile à appliquer dans le chant pour ceux ou celles pour qui cela n’est pas vraiment naturel. On y arrive cependant avec de la persévérance.

Poursuivons notre expérience

Pour bien nous imprégner de cette sensation très spéciale, presque « voluptueuse », tenons longtemps, en les filant, chaque son de ce humming. Parcourons ainsi, par demi-tons, tout le bas-médium de notre voix. Nous pourrons ensuite (toujours avec le humming émis de cette façon-là) pratiquer divers exercices : quintes, arpèges, etc.

On peut parcourir ainsi toute sa tessiture. Avec la pratique, le son se densifiera de plus en plus.

Le stade suivant consistera à réaliser ce humming avec la bouche ouverte (modérément tout d’abord) : même son, même direction d’émission mais… bouche ouverte ! Le dos de notre langue devra alors s’appuyer sur le palais dur, le plus antérieurement possible.

Au départ de l’exercice, pour affirmer la sensation linguale, articulons tout doucement un « Ké ». Juste avant qu’il ne sorte, la langue appuie fortement son dos sur le palais dur.

C’est cette sensation que nous devrons retenir… pour pouvoir reproduire ensuite ce geste consciemment.

Le pharynx, à ce moment-là, est largement dilaté, la langue étant poussée en haut et en avant.

Pour continuer…

Entraînez-vous maintenant à chanter chaque voyelle de cette manière. Je vous conseille tout d’abord les voyelles fermées les plus étroites : i puis é. La voyelle « a », royale mais plus difficile d’accès pour la majorité d’entre nous, viendra après !

Durant votre travail, revenez souvent au humming pour vérifier…

Vous pourrez ensuite pratiquer des exercices de modulation de voyelles, par exemple : « i é è a ou i », puis… des phrases chantées et, pour finir… vos airs préférés.

Epilogue

Vous l’aurez compris, cet article n’est pas fait pour les artistes qui possèdent naturellement, de part leur morphologie propre, ce trésor qu’est la posture idéale de la nuque. Il pourra cependant contribuer à leur donner une conscience plus aiguë de cet avantage et, ainsi, leur permettre encore de l’affiner.

J’ai surtout écrit pour vous tous et toutes qui, comme moi, n’avez pas eu cette chance au départ. Soyez persuadé(e)s qu’en travaillant, avec un peu de rigueur, la posture décrite plus haut, vous arriverez à d’excellents résultats.

Je sais, Claude, grâce aux mails que nous échangeons, que vous mettez déjà en pratique tout cela. Je demeure persuadé que vous aviez déjà « touché » plusieurs fois, de façon fugitive, ce processus. Surtout, persévérez… et continuez de me tenir au courant.

Pour terminer, je tiens à redire à toutes les personnes qui me font l’amitié de me lire :

« La voix est un vaste sujet ! N’hésitez surtout pas à me faire part des questions qui vous préoccupent. C’est toujours un plaisir pour moi que de vous renseigner de mon mieux. »

A bientôt ?

 

Pour accéder à la liste complète des billets, merci de cliquer sur ce lien : > Archives des billets actu <


Jean Laforêt

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