Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (58/161)

Chronique du 23 septembre 2007

L'équilibre du chanteur

Yves O. (21 ans) Paris

Tout d’abord un sincère et grand merci pour vos billets sur le chant. Ils sont vraiment supers. J’ai découvert, grâce à eux, pleins de nouvelles choses. J’attends toujours le suivant avec impatience. J’ai apprécié particulièrement celui destiné à Nicolas G, « Comment doit-on respirer ? » et aussi celui sur « L’appui vertical » pour Alain D.

J’ai moi-même vingt et un ans. Je suis basse-chantante, élève au conservatoire de (x). Tout se passe assez bien vocalement mais j’ai un problème dont je voudrais vous parler. Lorsque je chante, je ne me sens pas bien dans mon assiette (pas au sens de trac mais comme en porte-à-faux). J’essaie pourtant d’appliquer toutes les règles que vous indiquez sur la statique. J’ai la ferme intention de vous rencontrer bientôt mais j’aimerais avoir votre avis, sans tarder, sur un point. Pensez-vous que mon physique trop longiligne puisse me desservir ? (Je mesure 1,85 m pour 68 kg).

J’ai, il est vrai, déjà parlé de la statique du chanteur sur plusieurs billets. Merci, mon cher Yves, de suivre mes conseils sur ce point. Chaque cas étant particulier, je n’ai peut-être pas traité ce sujet assez à fond… il est vaste !

Néanmoins, je te rassure tout de suite : être longiligne n’est pas un handicap pour le chant. J’ai connu plusieurs excellents chanteurs lyriques dans ce cas et leur « minceur » ne les empêchait pas de très bien chanter. (*)

(*) Il est cependant certain qu’une personne robuste et forte de nature rencontrera moins de problèmes (d’appui notamment) ; son diaphragme, de part le poids des organes, se maintenant plus facilement en position basse…

Il est tout aussi certain qu’un bon travail d’enracinement, réalisé dans les règles, permettra à une personne (même très mince et très longue… ) de chanter avec tous ses moyens.

Mais, revenons à ce « manque d’assiette » que tu ressens en chantant. Ta question me permet aujourd’hui d’insister de nouveau sur l’importance de l’enracinement du chanteur (élément également valable pour les Arts martiaux, le golf, etc.) Ce « manque d’assiette » peut provenir, il est vrai, d’une mauvaise application de l’ancrage général du corps… mais aussi de son exécution incomplète ou approximative. Il peut manquer à cet ancrage la notion d’équilibre intérieur !

J’introduis donc aujourd’hui (vous l’avez tous compris) une notion complémentaire de la « statique » du chanteur : L’équilibre interne !

L’équilibre, selon la définition de Littré, est « l’état de repos d’un corps, soumis à des forces égales et contraires ».

Citons le très bon texte de Dominique HOPPENOT dans « Le violon intérieur », aux éditions VAN DE VERDE.

Ce qui compte, en effet, est l’équilibre global du corps, c’est la sensation générale vécue à l’intérieur, et non pas un geste ou un détail isolé, observé de l’extérieur. Parce que le corps est un tout, chaque difficulté doit être mise en relation avec ce corps dans sa totalité. Les interférences, les blocages instrumentaux (*) ne sont que des manifestations d’un mauvais emploi du corps, inadapté aux nécessités de l’action instrumentale.

(*) Il parle, bien sûr, du violoniste… Nous ne tenons pas, nous, chanteur, notre violon dans nos bras mais la définition est superbe et me convient parfaitement !

L’équilibre intérieur : une « statique vivante ! »

Citons de nouveau Dominique Hoppenot :

L’équilibre se crée, en premier lieu, à partir des pieds. Ils prennent une part essentielle dans le juste accord de notre corps. On oublie parfois que ce sont les pieds qui portent le corps et lui donnent son élan et non le corps qui repose sur les pieds. Ceux-ci doivent prendre contact avec le plancher sur toute leur surface, de l’extrémité du talon à celle de l’avant-pied, en particulier grâce aux muscles des métatarses qui, par synergie, sont en relation avec tous les muscles du corps. Le pied ne doit donc pas être avachi mais mobile et vivant, témoin de notre appartenance au sol. Il y a une réelle activité du pied qui mobilise l’ensemble du corps et lui donne le tonus et l’élasticité désirable.

Nos jambes, elles, jouent le rôle de courroies de transmission qui relient les pieds au tronc. Elles doivent être souples, élastiques, les genoux légèrement convexes et tournés vers l’extérieur, ce qui permet une plus large ouverture du thorax et des épaules favorisant ainsi le bon maintien de l’ensemble du corps.

La moindre raideur des jambes a des répercussions dans tout le haut du corps qu’elle a tendance à isoler du bas. Aucune « centration », - et donc aucune concentration - n’est possible si le haut du corps demeure coupé du bas : le circuit d’énergie est bloqué, le souffle est court, et le son, même s’il a certaines qualités de pureté restera toujours extérieur et indifférent.

Quelles belles images… et comme je suis d’accord !

Dominique Hoppenot nous parle ensuite du fameux « fil à plomb », reliant le sommet de la tête au coccyx, constituant un axe imaginaire sur lequel nos vertèbres doivent s’aligner… Tout cela est, nous le savons tous, également parfaitement valable pour le chanteur…

J’ai cru bon de citer ce paragraphe assez long car le parallèle avec la bonne « statique » du chanteur y saute vraiment aux yeux et tout cela est tellement bien dit !

Rien de figé, dans la posture décrite ci-dessus ! Tout parle de souplesse et d’équilibre ! Il s’agit là d’une statique « vivante » ! (*)

(*) Le mot « statique » peut, en effet, nous induire en erreur. Il a, pour beaucoup de gens, le sens d’immobile, de fixé, d’arrêté (ex : la statique sociale, par opposition à la dynamique sociale… ).

De là, à imaginer un chanteur, qui, une fois bien campé demeurerait figé - aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur - il n’y a qu’un pas (qu’il ne faut surtout pas franchir… !)

Au contraire, comme celle du violoniste, la statique du chanteur doit être à chaque instant : « Equilibre et mouvement ! »

Il s’agit d’obtenir un équilibre dynamique des forces en présence à l’intérieur du corps… dans une posture générale non figée !

Le vrai problème est là ! Mais, comment avoir un corps « placé », ancré correctement, bien ouvert (selon les règles strictes de l’émission vocale que j’ai exposées déjà dans de nombreux billets) et cette dynamique d’émission, cette souplesse interne (et externe…) dont nous parlons ?

Voici un moyen pratique de travailler cela

Si, malgré une bonne technique d’émission, vous sentez que vous n’êtes pas bien dans votre assiette en chantant, voici un petit conseil : « Faites des exercices vocaux avec le corps en mouvement. »

Des mouvements simples suffisent, il ne s’agit pas de se mettre sur la tête…

Premier exercice :

Bien ancré(e) dans votre « hara », le corps en posture correcte de chant, marchez très lentement tout en faisant des exercices vocaux très simples (les arpèges de quintes, chantés par demi-tons, conviennent ici parfaitement). Je vous conseille la voyelle A, mais tout autre voyelle peut, naturellement, être utilisée.

Dans cet exercice, le poids du corps tout entier doit porter alternativement d’un pied sur l’autre sur la première note de chaque quinte : celle-ci étant chantée pendant le déroulement du pied qui est au sol… (*)

(*) Le début de la quinte commence sur l’avant du pied… comme si vous marchiez « à pas de loup », en amortissant le bruit de vos pas. Les genoux sont, de ce fait, légèrement fléchis. Le but de cet exercice tout simple est d’apprendre à conserver intact son ancrage au sol pendant le mouvement et sert à préparer, pour plus tard, les déplacements scéniques…

Quand ce premier exercice sera bien intégré, faites-le en marchant à reculons : la sensation d’ancrage est encore meilleure.

De plus, ce mouvement favorise une certaine détente du bassin ; votre respiration n’en sera que plus profonde et plus ample…

Deuxième exercice :

En position debout, corps bien ancré au sol, reprenez vos arpèges de quintes de l’exercice précédent : ils seront, là-aussi, les bienvenus ! Attention : le chant devra se poursuivre pendant toute la durée du mouvement qui va suivre (partez du médium, descendez par demi-tons… puis remontez et redescendez selon les besoins). Chantez « mezzo-forte » mais avec un appui correct !

Nota important : Essayez d’insuffler de la vie à ces arpèges de quintes : vous pouvez, par exemple alterner un arpège chanté assez fort avec un autre chanté plus piano… de même, vous pouvez opposer la joie à la tristesse, le clair à l’obscur, changer parfois de voyelle, etc. Faites marcher votre imagination : la qualité de l’exercice en sera transformée !

Description du mouvement

Vous êtes debout, bien ancré(e) dans votre hara. Tout en chantant, penchez-vous progressivement vers l’avant et fléchissez doucement vos genoux… vos bras et votre tête sont lourds… Amorcez, quand vous aurez atteint une position de détente confortable, une rotation douce et lente de la tête pendant quelques secondes… d’un côté, puis de l’autre.

Redressez-vous ensuite très doucement tout en continuant vos quintes, vos mains frôlant vos cuisses, vos bras restant lourds… Une fois redressé, faites un mouvement de rotation avec chaque épaule, puis avec les deux épaules à la fois, à l’avant, puis à l’arrière (bras toujours décontractés et lourds).

Soulevez maintenant doucement vos bras (les mains frôlent votre torse) jusqu’à ce qu’ils soient en extension au-dessus de votre tête. Après quelques instants dans cette position, étirez vos bras du côté droit tout en fléchissant le buste du même côté. Après avoir maintenu cette position quelques secondes, faites la même chose du côté gauche. Ramenez ensuite vos bras doucement au centre et, en tournant vos deux mains paumes vers « le ciel », montez en extension sur la pointe des pieds en simulant l’action de soulever un gros ballon…

Après quelques secondes d’extension, reprenez une position debout normale, joignez vos mains (prière) puis redescendez vos bras très doucement tout en vous penchant à l’avant, dos rond… Le « système » se termine dans cette position de relaxation totale, buste penché vers l’avant, jambes légèrement fléchies, bras et tête lourds…

Faites cet enchaînement deux ou trois fois de suite sans vous arrêter de chanter…

Ces deux exercices, réalisés correctement et souvent, vous aideront à trouver « l’équilibre intérieur » dont j’ai parlé au début de cet article. Le premier (la marche), en vous apprenant à mieux sentir votre ancrage avec le déplacement et le second, que j’appelle « le déroulé », en vous obligeant à émettre correctement votre voix tout en prenant des positions plus extrêmes…

Naturellement, ces exercices ne sont valables que si votre technique fondamentale est bonne. Si ce n’est pas le cas, ils ne vous feront aucun mal mais n’atteindront pas le but recherché ici !

La vérification :

Elle consiste à chanter maintenant vos exercices debout, parfaitement immobile, corps très en place et bras complètement détendus. Si « l’équilibre vocal intérieur » est réalisé, aucune tension interne dérangeante ne montrera le bout de son nez… Vous serez « dans » votre assiette ! Vous sentirez alors votre voix s’élancer du plus profond de votre être, parfaitement maîtrisée et… à votre service.

Conclusion

Le chant est synonyme de vie intérieure. Sa projection est un élan de tout notre être ; si cet élan « spontané » n’existe pas vraiment, on peut ressentir cette « incertitude » dont tu parles, Yves. (*)

(*) Le manque "d’équilibre intérieur" et une "projection mal réalisée" de surcroît, malgré une belle voix et une technique générale acceptable, peut en effet donner au chanteur cette impression de non fini… de manque d’assiette !

C’est pour cela, Yves, qu’en plus des petits exercices faciles indiqués ici, je te conseille de « faire de la scène » pour appliquer, grandeur nature, les sensations qu’ils auront éveillées en toi. Chanter des airs « en situation » aide énormément à trouver - peu à peu - cet équilibre interne qui donne toute sa vie à l’interprétation. Si tu n’es pas encore dans une classe de scène au conservatoire, pratique chez toi (si tu as des voisins compréhensifs) ou en dehors des heures de cours, dans une salle libre…

La maîtrise parfaite de l’équilibre intérieur se révèle particulièrement nécessaire lorsque l’on doit chanter un air en restant complètement immobile… C’est, à mon avis, le plus difficile !

Une fois tout cela réalisé correctement, nous nous rapprocherons un peu plus de la vérité ! Mais, pour que « l’Art » soit vraiment présent, il sera indispensable d’affiner encore « l’intelligence de l’interprétation » et d'ajouter une bonne dose « d’émotion vraie » !

Que le métier de chanteur est donc difficile !

A bientôt ?

 

Pour accéder à la liste complète des billets, merci de cliquer sur ce lien : > Archives des billets actu <


Jean Laforêt

< Billet précédent

Retour au billet actuel

Billet suivant >