Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (61/161)

Chronique du 14 novembre 2007

L'articulation dans le chant

Caroline B - Chanteuse lyrique - (Toulouse)

J’ai vainement cherché dans les billets actu de votre site (très intéressant au demeurant) un article sur l’articulation dans la voix chantée. J’ai un problème pour me faire comprendre lorsque je chante (mélodies surtout). On me dit souvent : « On sait bien que les femmes ne brillent pas par l’articulation, mais toi, tu tiens le pompon ! » Je fais pourtant mon possible mais j’ai l’impression de me battre contre des moulins. Dans le médium, ça va encore à peu près mais, avec le bâillement nécessaire pour les aigus, les phrases deviennent une vraie bouillie. Pourriez-vous me venir en aide en me donnant des conseils à ce sujet ? Je vous en suis, d’avance, très reconnaissante.

C’est vrai, Caroline, que je n’ai pas encore eu l’occasion d’aborder ce sujet dans les billets. Les gens s’en soucient moins, à vrai dire, que des problèmes purement vocaux qu’ils rencontrent. Pourtant, ne dit-on pas qu’être parfaitement compris de son public est la politesse du chanteur ? Vous avez raison de vous inquiéter et de vouloir améliorer votre prononciation chantée ! Ce n’est pas un détail…

Je sais pertinemment la difficulté qu’ont les chanteuses lyriques à se faire comprendre, notamment dans les aigus où l’obligation du bâillement vient, en effet, tout compliquer. Cependant, certains sopranos des plus célèbres y parviennent sans difficulté : Régine Crespin – pour ne citer qu’elle - en est l’exemple type ! Il doit donc bien y avoir un moyen de réaliser ce tour de force ?

Rassurez-vous Caroline, il y en a un !

Bien que nous ne soyons pas tous « morphologiquement » égaux, et que certaines personnes soient avantagées par rapport à d’autres (pommettes mieux formées, lèvres plus toniques, mâchoires plus souples, etc.), un travail ciblé permet toujours de progresser énormément…

Même des personnes ayant des difficultés « anatomiques » importantes, becs-de-lièvre ou certaines mini-paralysies faciales gênant la mobilité du visage peuvent énormément s’améliorer en travaillant de la bonne façon… et avec persévérance. Alors, pour vous qui ne souffrez apparemment d’aucune de ces malformations, l’avenir est vraiment tout rose !

Je ne vous connais pas vocalement, Caroline. Je vais donc donner une petite marche à suivre de travail assez générale qui devrait, si vous suivez mes conseils, vous faire progresser. J’invite aussi les chanteurs et les chanteuses qui sont fidèles à mes petites chroniques à parcourir attentivement ces quelques lignes. Peut-être pourront-ils en retenir quelques idées ?

L’appui abdominal dans la voix parlée

Permettez-moi ce petit détour, pas inintéressant… Oui, c’est certain, un appui abdominal correct facilite l’articulation de la voix parlée ! A première vue, cela peut paraître surprenant mais c’est un fait avéré. Je l’ai constaté surtout, en opérette, pendant certains filages rapides de mise en scène. Nous parlions vite pour des raisons pratiques (l’objectif principal, sur l’instant, étant la révision rapide des déplacements scéniques, des « places » à prendre à tel ou tel moment, etc.

J’avais la fâcheuse tendance, lors de ces filages, à bafouiller assez souvent. Cela, en revanche, n’arrivait jamais sur scène pendant les représentations.

Pourquoi, d’après vous ? Tout simplement parce que, dans l’action scénique réelle, la voix projetée bénéficiait d’un appui abdominal réflexe correct alors que ce n’était pas toujours le cas pendant les filages rapides…

En résumé, en voix parlée projetée, l’appui abdominal permet, en soutenant l’articulation, de limiter, voire d’éviter le bafouillage. (*)

(*) Ces précisions sur la prononciation en voix parlée n’étaient qu’une parenthèse… mais une parenthèse qui sera sans doute utile à beaucoup…

L’articulation dans le chant

Dans le chant (lyrique, surtout), le problème de l’appui existe aussi, bien entendu. Mais nous pouvons convenir, Caroline, qu’à votre niveau actuel, il est résolu. Vous chantez professionnellement… donc le soutien dont je viens de parler est en place.

Il faut donc chercher ailleurs la solution à votre prononciation défectueuse dans l’aigu.

La mobilité du visage

J’ai constaté, chez plusieurs élèves, une difficulté à articuler correctement par manque de tonicité et de souplesse de l’appareil articulateur. Des lèvres trop molles, une langue paresseuse, des pommettes qui se soulèvent difficilement, des maxillaires qui s’ouvrent mal, etc.

Pour résumer : une paresse générale du visage (et de la langue), si elle existe, ne peut qu’entraver l’articulation. Dans ce cas-là, un travail spécifique est absolument nécessaire pour tonifier et assouplir la musculature concernée.

Dans la majorité des cas, il est tout à fait intéressant de vérifier cet aspect et de le corriger si nécessaire. Je vous conseille même de pratiquer les exercices qui vont suivre même si tout vous paraît normal de ce côté-là.

Yva Barthélémy : « La voix libérée » (Robert Laffont)

Je voudrais vous parler à ce sujet du merveilleux travail d’Yva dont j’ai eu l’honneur d’être l’élève… il y a maintenant quelques années.

Son livre, extrêmement complet, ne traite évidemment pas uniquement de l’articulation (sujet principal de ce billet) mais la gymnastique vocale qu’elle a patiemment mise au point (et que je pratique toujours assez souvent) contribue - entre autres - à l’améliorer grandement.

Je conseille à tous les passionnés de la voix de se procurer la dernière édition de ce livre (avril 2003). Il doit absolument faire partie de leur bibliothèque !

Quelques exercices simples pour tonifier la musculature du visage

Les deux voyelles ô et A (prononcées successivement, lèvres musclées et avec vigueur) la sollicitent énormément. Faites un essai…

Yva Barthélémy a construit avec elles la quinte syllabique principale de sa gymnastique vocale en les faisant précéder de la consonne « L ».

Cela donne « Lô A Lô » : la consonne « L » oblige la langue et les maxillaires à un travail important, complétant celui des muscles du visage.

Exercices simples et efficaces

Sur des quintes ascendantes, en partant d’une note aisée du médium de votre voix (Sol2 pour un baryton), chantez des « Lô A Lô » en les articulant très largement, d’une façon dynamique et… joyeuse ! (*)

(*) Utilisez un tempo moyen au départ… à accélérer lorsque l’exercice est bien intégré. Vérifiez votre articulation devant une glace…

A l'attaque de " Lô" : les joues sont creusées, les lèvres sont musclées, fortement projetées en avant ! Sur A, la mâchoire s’ouvre en grand (en largeur et en hauteur) et les pommettes se soulèvent au maximum. Chantez ces quintes syllabiques par séries de huit (descente par demi-tons de sol2 à do2, puis prenez sol#2 à do#2, etc. Restez au-dessous du deuxième passage. Ce n’est pas vraiment une vocalise mais un travail musculaire très efficace ! (*)

(*) Je précise que, pendant ce travail, le corps doit être en position idéale de chant : dos tenu et nuque parfaitement en place !

Cet exercice fera travailler intensément les muscles de votre visage, les tonifiant un maximum. (*)

(*) Pratiquez-le régulièrement ! Vous ressentirez peut-être une certaine fatigue musculaire au début, mais, rassurez-vous, ce n’est pas grave, cela passera rapidement.

Amusez-vous

Vous pouvez chanter des exercices (sous la forme de votre choix : quintes, gammes, etc.) faisant intervenir des successions de consonnes, en respectant, par exemple, l’ordre des voyelles : Ba bé Bi Bô Bu / Ma Mé Mi Mô Mu / La Lé Li Lô lu. D’autres consonnes peuvent, naturellement, être employées : N/D/V, etc. (*)

(*) Ces exercices, sont à pratiquer régulièrement. Très distinctement articulés - lèvres musclées - dans un tempo « allant », ils contribueront grandement à parfaire votre articulation en tonifiant votre musculature labiale tout en rendant plus précise votre projection vocale… tout se tient !

Vérifiez tous ces points, Caroline. Je pense néanmoins que la vraie solution à votre problème pourrait se situer encore ailleurs…

Comment travailler son articulation dans le haut-médium et au-dessus du deuxième passage…

Pour réaliser ce « tour de force » il existe, à mon avis, un "exercice-roi" ! Il est à mettre à votre programme immédiatement si ce n’est déjà le cas. Il est surtout connu pour homogénéiser les résonances mais se révèle aussi très efficace pour faciliter les problèmes d’articulation dans le haut-médium et au-dessus du deuxième passage (fa#4 environ pour le soprano).

Voir pour information : "Le cours de technique vocale type"

Il s’agit d’un exercice de « modulation de voyelles » - a é i ô u i - dont j’ai déjà parlé dans d’autres billets.

Il faut le pratiquer en partant du médium dans une amorce de bâillement. Il doit être chanté en plénitude vocale, dans un tempo relativement lent. Ne lâcher ni le bâillement, ni le timbre… La couleur des voyelles doit être clairement perçue, arrondie, certes, mais non « déformée » par le bâillement…

Le plus important : réussir cet exercice au-dessus du deuxième passage !

Pour y parvenir, il faut accentuer le bâillement à mesure que l’on progresse dans l’aigu : de « réprimé », il devient de plus en plus « libérateur ». Malgré l’espace intérieur qui grandit, les voyelles doivent toujours être perçues : un peu déformées, certes, par l’ampleur du bâillement, mais présentes (il faut les penser dans leurs couleurs réelles)

Quand l’exercice sera parfaitement maîtrisé - dans une nuance forte – au-dessus du deuxième passage - essayez de le nuancer en le donnant mezzo-forte… puis piano ! (*)

(*) Toutes les caractéristiques premières (timbre et couleurs des voyelles) doivent être respectées.

Certaines personnes éprouvent de grandes difficultés avec cet exercice. C’est le signe incontestable d’un serrage… à vaincre ! En persévérant avec patience – en se faisant aider si nécessaire – elles obtiendront, non seulement une meilleure homogénéité vocale, mais, a posteriori, une amélioration notable de leur articulation : la gorge, s’ouvrant correctement sur les voyelles « fermées » - i / é notamment - leur rendra rapidement plus aisée la formation des mots. On les comprendra mieux dans l’aigu… la « bouillie » commencera à s’éloigner.

Mais, ce n'est pas tout...

Suite à donner

Exercez-vous maintenant à prononcer, par demi-tons, à l’aide du bâillement décrit plus haut, des phrases variées (très legato et assez lentement) depuis le haut-médium jusqu’au deuxième passage réalisé.

Exemples : « La lune est belle », « Le soleil brille », etc.

Ensuite, vous pourrez les allonger : « Le soleil brille dans le firmament », « La lune illumine le ciel », etc.

Laissez courir votre imagination… Respectez les couleurs des voyelles dans le bâillement. Enregistrez-vous pour contrôler vos progrès.

Pour pérenniser…

Mettez à votre répertoire quelques morceaux spécialement destinés à soigner votre articulation…

A titre d’exemple, vous pouvez travailler pour commencer : « Heureuse une âme indifférente… », de Lully. C’est un air pour soprano, extrait de Phaëton (acte1 - scène1). Il est magnifique et parfaitement adapté à ce travail !

Vous le trouverez facilement. Je l’ai, pour mon compte, découvert dans un recueil consacré à Lully intitulé : « Recueil d’airs divers ».

Magnifiquement réalisé par Michel Verschaeve et Béatrice Berstel (Edition : Henri Lemoine, Paris), ce recueil comporte une explication détaillée d’interprétation pour chacun des airs. Je vous le conseille vivement.

J’ai terminé, Caroline. J’espère que ces quelques lignes vous seront utiles. Tenez-moi au courant ? Bon travail à tous !

A bientôt ?

 

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Jean Laforêt

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