Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (65/161)

Chronique du 14 janvier 2008

Le bâillement technique du chanteur

Roger B. (Lille)

J’ai vingt-deux ans, je suis ténor et je suis fou de chant. Merci pour votre site super-intéressant qui est devenu ma bible ! J’aimerais vous parler d’un sujet de technique vocale qui me tient vraiment à cœur car j’en ressens toute l’importance : le bâillement. Tout le monde en parle et j’ai l’impression que les versions des uns et des autres se contredisent souvent, que c’est « tout et n’importe quoi ». Bref, je n’y comprends rien. J’ai lu avec beaucoup d’attention, sur le site, plusieurs de vos billets qui abordent ce sujet. Les notions de pré-bâillement et de bâillement libérateur pour l’aigu me parlent assez mais appliquer ces notions dans le chant lui-même m’est impossible. Pourriez-vous m’expliquer ce qu’est le bâillement du chanteur ? Est-ce comme quand on bâille vraiment ? Est-ce un mot employé pour qualifier l’ouverture de la bouche ? Merci d’avance pour votre compréhension et votre aide.

Mon cher Roger, je suis heureux qu’un jeune homme comme toi soit « fou de chant ». Il en existe encore, Dieu merci ! J’ai l’impression de revivre mes jeunes années : comme toi, j’étais « fou de chant ». Je le suis toujours d’ailleurs… c’est une maladie qui dure ! Tous les compliments que tu me fais me vont droit au cœur mais je ne les mérite sûrement pas. Je fais seulement de mon mieux pour être le plus honnête et le plus clair possible dans mes écrits. Ce n’est pas spécialement facile avec le chant !

Oui, j’ai souvent parlé du « bâillement » dans les billets du site mais, sans doute, un peu superficiellement, sans entrer assez dans le détail.

Petite histoire vraie

A ton âge, j’ai assisté à une réunion de chanteurs où l’une des personnes présentes, prenant plaisir à jouer le rôle de professeur nous sortait des sons (assez beaux d’ailleurs) en nous assurant d’une façon péremptoire, devant nos mines étonnées :

« C’est facile, il suffit de bâiller, essayez ! »

Tout le monde essaya ! Le résultat fut naturellement catastrophique. Certains ouvraient trop la bouche, d’autres tentaient le « vrai » bâillement et produisaient des sons assez « particuliers », s’apparentant plus à des meuglements qu’à des sons humains…

Revenons à ta question !

Non, ce n’est pas « comme quand on bâille vraiment ! » Et pourtant… un peu tout de même !

Tout le monde en parle ! C’est vrai aussi ! Pour dire « tout et n’importe quoi ? » Je ne le pense pas ! Chacun en parle à sa manière et essaie de décrire ce qu’il ressent. Seulement, comme rien n’est plus personnel que les sensations proprioceptives, cela donne un beau concert dissonant pour celui qui cherche… (*)

(*) Certains chanteurs ont peut-être la sensation d’un vrai bâillement alors que, pour d’autres, cette sensation est sensiblement différente : une impression de soulèvement du palais dur pour l’un, un simple abaissement de la mâchoire pour l’autre, etc.

Le bâillement, tel que je le conçois.

Décrire ce geste n’est pas simple. Je vais essayer d’être le plus clair possible. Il correspond, pour moi, à l’aboutissement ce que je nomme : le geste vocal correct.

Dans un premier temps, je t’explique son mécanisme d’une façon purement mécanique et très basique.

Imagine - ta bouche étant seulement entrouverte - qu’un petit ballon souple soit logé dans le creux de ta voûte palatale (le palais dur). Imagine maintenant que ce petit ballon – sans quitter son logement - gonfle progressivement - tout en « poussant » vers l’avant et en haut, en direction du masque. Pour permettre ce mouvement, la mâchoire inférieure s’abaisse, les piliers (disons les amygdales) s’écartent de plus en plus, le voile du palais - le palais souple, cette fois-ci - s’élève.

Ce mouvement provoque également l’écartement des maxillaires et crée un grand espace en forme de voûte, en direction de la nuque. (*)

(*) Le chanteur aura l’impression, en produisant de cette façon un son relativement aigu, à la fois de le maintenir vers l’avant et de le tirer en direction de la nuque, très en arrière et en haut !

Cette dynamique, extrêmement simplifiée ici, fait intervenir simultanément de très nombreux facteurs.

Il s’agit du « bâillement », tel que je le conçois et le ressens.

Inutile de préciser que statique et verticalité doivent être impeccables ainsi que la respiration et les appuis pour que ce bâillement se sonorise correctement ! Le son « bâillé » lui-même, tel que décrit ici, est l’aboutissement de tout un processus auquel le corps entier participe…

Essayons le procédé :

Pour cela, je t’invite à produire tout d’abord ce « bâillement » sans faire intervenir la voix. Essaie de ressentir, le plus exactement possible, les « équilibres de tensions » qui se créent à cette occasion au niveau de ton palais et de ta gorge. Pour commencer, ne prononce - même mentalement - aucune voyelle. Contente-toi d’amorcer, puis de continuer la progression du mouvement en imaginant vraiment le gonflement de ton petit ballon, comme décrit plus haut…

Lorsque tu auras bien pris conscience du cheminement de ce « gonflement », imagine (en procédant de la même façon) que tu chantes un « A » sur une note assez aiguë (un la3, par exemple). Cette voyelle large ne troublera pas trop ton impression première mais, c’est primordial : tu dois vraiment penser à un A et sentir cette voyelle remplacer ton ballon ! Si tu appliques bien l’explication donnée, tu dois nettement ressentir, en maintenant muettement ce A, « à la fois » une poussée vers l’avant (la projection) et, simultanément, un étirement vers l’arrière, en direction de ta nuque.(*)

(*) L’espace nécessaire à la voyelle « A » est ainsi crée… pour un la3.

Après, je te conseille de pratiquer l’exercice, toujours muettement, en imaginant que tu chantes quelques arpèges (ambitus total de fa2 à la3, par exemple). Cet exercice te permettra de bien sentir la progression de gonflement de ton petit ballon souple. Pendant l’arpège, il doit maintenir sa poussée vers l’avant tout en devenant de plus en plus grand vers l’arrière et en haut, direction nuque. Il crée, en progressant vers l’aigu, ce que j’appelle : un bâillement de plus en plus « libérateur » (une immense caverne au niveau de ta nuque, en même temps que la mâchoire inférieure, elle, s’esquive de plus en plus).

Pour continuer :

Cela va de soi ! Il faut maintenant que tu chantes vraiment en essayant d’appliquer de ton mieux ce qui précède. Bien sûr, pour les quelques exercices qui vont suivre, je pars du principe que ta respiration et tes appuis sont corrects… Si ce n’est pas le cas, tu auras beaucoup de mal à finaliser le geste.

N’hésite pas, pour ne laisser rien au hasard, à lire (ou relire) les trois articles suivants :

- Le cours de technique vocale type

- L’apperto-coperto… son approche technique

- Respiration et... Appui vocal

Pour accéder à ces billets, veuillez cliquer ci-dessus sur leurs liens.

Ils contiennent tous des éléments qui te serviront, si besoin est, à compléter cette tentative d’explication du bâillement.

La pratique :

Je te conseille de commencer à t’exercer en produisant quelques attaques douces dans le haut-médium de ta voix : ambitus de ré3 à fa3. Emploie la voyelle A avec des tenues n’excédant pas deux secondes. Seulement, pendant ces deux secondes, tu dois clairement sentir la dynamique du « bâillement », telle que décrite ci-dessus ! (*)

(*) Je l’avais nommé, à une époque assez lointaine, le « Poussé-Tiré ». Même actuellement, je trouve que cette dénomination convient assez bien à la sensation que l’on ressent en le produisant.

Ensuite, chante quelques arpèges, en restant dans un ambitus général situé entre mi2 et la3. Dans le grave de ta voix, tu auras plus de mal à identifier l’action du bâillement : pourtant, il doit toujours être présent, même si la sensation est moins évidente. Il s’identifiera alors à un bâillement « poli » ou, pour le dire autrement… réprimé.

La zone de passage

Si tu as bien compris le procédé, cette zone de passage - la couverture - ( mi3/fa3/fa#3/sol3 pour ta voix… ) ne te causera aucun souci. Avec la dynamique du bâillement correct, les notes ascendantes se succèdent avec une facilité déconcertante si (je me répète sciemment) la respiration et les appuis du souffle sont en place. N’oublie cependant pas d’accentuer un peu l’assombrissement de la voyelle sur ces notes-là.

Voir : "La couverture de la voix" (première partie)

L’aigu

Dans les grands aigus, les deux composantes principales, « le Poussé-Tiré » poursuivent leur action mais la sensation s’enrichit encore. La voix semble descendre de plus en plus, devenir plus profonde (on entre dans le sol) pendant que, simultanément, le « tiré » arrière rejoint progressivement le sommet du crâne ! C’est la loi des contraires ! Le son, lui, ayant quitté la zone de passage, s’élargit en s’éclairant de nouveau.

Pour le ténor, les vibrations du do4 (le fameux contre-ut) sont souvent ressenties au sommet du crâne alors que la sensation d’appui, elle, descend jusqu’aux talons !

« La voix, partant du sol, s’étire alors jusqu’au ciel… »

Naturellement, une parfaite statique souple assurant la verticalité du corps est absolument indispensable pour réaliser cela.

Complément du « ressenti » de l’aigu

Plus le chanteur monte dans l’aigu (pour un ténor : la3/sib3/si3/do4) et surtout s’il y assure une tenue forte (par exemple un sib3), plus le « bâillement » lui semblera être le fait du corps tout entier ; comme si son buste – sous la pression du souffle – se dilatait et s’approfondissait simultanément. Sa voix, tout en étant projetée au loin, lui semblera vraiment descendre dans le sol ! (*)

(*) Cela est dû, naturellement, à l’action de l’appui vertical.

La présence de ce ressenti reflète bien, à mon avis, à la fois les équilibres de pression du souffle, l’ouverture dynamique de la gorge (le fameux bâillement) et la projection vocale.

Les consonnes

Dans tes airs, tu auras à t’en soucier. Dans l’article : « L’attaque du son », j’en parle beaucoup.

Petit rappel rapide : il est indispensable qu’elles soient nettement perçues juste avant l’entrée en action du bâillement. (*)

(*) Leur voisement doit être respecté.

Les autres sons

Naturellement, travaille de la même façon les autres voyelles (é/i/è) et tous les sons en général ( ou/on/an/eu, etc.). Si le procédé est bien intégré, tu n’auras aucune peine à les former et à les dilater (les bâiller… ) correctement.

Notons cependant que les « nasales » (on-an-un-in) requièrent, en amont, un travail spécial pour le médium et le haut médium. Dans l’aigu, après le deuxième passage (fa# pour toi), elles rejoignent la loi générale du bâillement et ne conservent qu’une partie infime de leur coloration initiale.

Voilà, Roger, ce que je peux te dire sur le « bâillement ».. J’espère avoir complété un peu ta « bible » ?

Essaie ! Et que ta « folie » de jeune chanteur soit récompensée…

Si tu passes par Paris, je serai heureux de te voir. De toute façon, tiens-moi au courant ?

A bientôt ?

 

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Jean Laforêt

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