Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (70/161)

Chronique du 24 mars 2008

Le bégaiement est-il guérissable ?

Patrick L. (Paris)

Je m’appelle Patrick, j’ai dix-neuf ans et je bégaie ! Des amis m’ont donné l’adresse de votre site, m’assurant que, peut-être vous pourriez quelque chose pour moi. Ce bafouillage me rend la vie impossible ! J’ai vu des docteurs, des orthophonistes sans succès. Je suis coiffeur et j’en arrive parfois à ne plus pouvoir demander à mes clients ce qu’ils désirent comme coupe ! Quand je suis très calme, cela va un peu mieux mais, à la moindre émotion, c’est reparti ! De ce fait, je m’isole le plus possible. Enfin, vous voyez… c’est un vrai calvaire, etc.

A la suite de son mail, qui date un peu maintenant, j’ai vu Patrick pour un bilan vocal. Cette entrevue m’a immédiatement convaincu qu’un « travail intégral » avait de fortes chances de venir à bout d’une très grande partie de ses ennuis.

« Je savais, Patrick, ce que tu devais ressentir. J’ai eu dans ma vie une période (je t’ai d’ailleurs raconté cette histoire) où mon élocution a été très perturbée à la suite d’un état dépressif. Je n’osais presque plus adresser la parole aux gens, redoutant sans cesse « l’accrochage » ! Pourtant, je n’ai pas arrêté ma carrière… et je devais naturellement parler sur scène, les rôles d’opérette comportant beaucoup de texte. »

Bégaiement ou bafouillage

Il faut pourtant distinguer « bégaiement vrai » et « bafouillage ». Je ne suis pas médecin. Je ne donnerai donc pas là-dessus d’explication détaillée. De nombreux livres existent sur le sujet et le feront mieux que moi. *

* Je crois d’ailleurs avoir compris que tu préférais une « possible solution » à une « savante explication » ?

Une solution ?

Elle existe ! Tu le sais maintenant. Effectivement, les amis qui t’ont adressé à moi avaient vu juste. Une rémission totale, dans un bégaiement important, est souvent difficilement réalisable. Mais, en revanche, une très nette amélioration est souvent possible. J’ai su, dès notre première rencontre, que nous avions de fortes chances de succès.

Le bilan vocal de Patrick

Pendant son bilan, Patrick était nerveux, avait hâte de s’expliquer ; ses idées se bousculaient, tout autant que ses mots. Je sentais sa gorge se crisper et les muscles de tout son corps se raidir. Il respirait peu, se contentant de quelques rapides petites inspirations. Je l’ai écouté calmement, lui laissant tout son temps pour vider tout ce « trop-plein » qui l’étouffait.

Il me confia que ce bégaiement datait, d’après ses souvenirs, d’un été où son frère jumeau et lui avaient été mis en pension par leurs parents. Ils avaient sept ans.

- Ton frère jumeau bégaie-t-il aussi ?

- Oui ! Comment le savez-vous ?

- Une simple supposition… étiez-vous heureux dans cette pension ?

- Non ! On s’isolait, on ne voulait parler à personne !

- Tous les deux, vous vous entendiez bien ?

- Très bien, on se comprenait parfaitement. On était toujours ensemble.

- Ce « bégaiement » aurait-il pu être la solution pour mieux vous isoler « ensemble » ? Et, aussi refléter une petite vengeance envers vos parents qui vous laissaient loin d’eux ?

- ???

Patrick s’était calmé peu à peu et j’ai eu l’impression que ses yeux brillaient davantage. Il ne pleura pas mais j’ai senti que l’événement ayant déclenché son problème pouvait être celui-là.

Il était évident pour moi que la première chose à faire serait de calmer cet esprit et de détendre au maximum ce corps. Au fur et à mesure de notre entretien, mon calme le gagnait et son discours devenait moins heurté, les phrases se formaient mieux. Nous avons parlé sport. Il me dit ne pas être du tout sportif, à part, peut-être, un peu de natation de temps à autre. Je l’encourageai à persévérer et aussi, pourquoi pas, à pratiquer le vélo, sans en faire un challenge : en touriste !

Côté voix

Sa voix était assez sonore, plutôt grave, et son oreille excellente ! Heureusement pour nous ! Cela aurait très bien pu ne pas être le cas. C’était un garçon « hypertonique », et cela l’incitait à « pousser » sur le timbre. Confirmant mon impression première, mes petits exercices-tests (chantés) montrèrent une respiration totalement crispée, et un timbre « étriqué » au maximum !

Il me dit qu’il aurait bien aimé chanter mais que c’était impossible à cause de son bégaiement. Je lui appris qu’au contraire, le rythme imposé par une chanson l’aiderait à former ses phrases. Nous en reparlerions en temps voulu, nous avions pour l’instant d’autres priorités !

Décision de travail

A la fin de ce bilan, Patrick a accepté de faire avec moi le « travail vocal intégral » que je lui suggérais. *

* Pour plus de détails lire le billet : « Le chant thérapie… un travail vocal intégral ».

Pour mémoire :

En principe, un travail intégral comprend : relaxation, taïchi vocal, massages de détente, gymnastique vocale, vocalisation. Selon les cas, des exercices personnalisés viennent compléter le schéma ci-dessus.

Je ne doutais pas, s’il persévérait, de lui faire acquérir assez rapidement ce calme et cette respiration profonde qui lui faisaient si cruellement défaut et qui constitueraient les premières marches conduisant à sa « guérison ». *

* Je me suis un peu étonné, sans lui en faire part, que ses nombreuses séances d’orthophonie, qui auraient dû lui procurer une meilleure respiration, aient été à ce point oubliées.

Notre travail

Les premiers temps, pendant les relaxations, Patrick n’atteignait que très difficilement un état de détente suffisant : il était hypertendu ! Il coopérait pourtant de son mieux, s’efforçant de se relâcher au maximum. Cependant, peu à peu, cela devint plus facile et ce fut, au bout de quelque temps, un vrai plaisir pour lui de s’abandonner complètement.

Dès ce moment, sa respiration (aidées par divers exercices adaptés), se détendit et s’amplifia très sensiblement. Les massages abdominaux jouèrent ici un rôle prépondérant en facilitant un jeu diaphragmatique beaucoup plus souple.

Les tensions qui habitaient tout son corps se faisaient, de semaines en semaines, moins présentes.

Calmer son discours

Je l’avais aussi décidé à faire des efforts pour s’exprimer doucement afin de moins crisper sa gorge quand il parlait. Assez rapidement, en s’économisant, il parvint à faire des phrases plus longues sans « accrocher » !

La respiration abdominale profonde

Naturellement, à chaque leçon, je lui faisais travailler sa respiration abdominale. Dès que celle-ci a été automatique dans les exercices, un autre grand pas fut franchi. De cours en cours, un appui vocal plus correct facilitait la détente de sa gorge. Son élocution s’en trouvait considérablement améliorée. Lorsqu’il me parlait, je veillais qu’à chacune des « virgules » ponctuant ses phrases, la réactivation diaphragmatique s’opère convenablement. Au besoin, nous reprenions plus lentement pour que tout soit fait impeccablement !

La lecture recto tono *

* Cela signifie : lecture d’un texte sur une note donnée (sur le même ton) Cet exercice a trouvé aussi une place de choix dans notre travail !

Après plusieurs essais de tonalité, nous avions choisi de parler sur un ré2. La fable « Le corbeau et le renard » de La Fontaine nous servit de « support ». Il commença ainsi à lire une, puis deux, puis trois lignes de suite sans accrocher. Il parlait « doucement » mais de plus en plus « distinctement » ! Assez vite, il donna un rythme correct à cette fable, l’aspect « recto tono » lui permettant de se concentrer plus complètement sur sa respiration et ses appuis.

Inutile de préciser que je le surveillais avec beaucoup de vigilance, ne laissant passer aucune faute technique grave.

Il se passionnait pour ce travail à travers lequel il pouvait sentir physiquement ses progrès. Sa confiance en une possible rémission de son trouble se renforçait… en même temps que sa motivation !

Nous avons pu, assez rapidement, quitter le « mode » recto tono et rétablir une intonation normale à notre fable. Au début, cela occasionna naturellement quelques « ratées » qui furent vite corrigées.

Les phrases difficiles

J’avais également choisi quelques phrases offrant les principales difficultés que l’on rencontre en parlant. Les comédiens font couramment des exercices semblables pour améliorer leur diction. Avec Patrick, ces phrases prenaient parfois des allures de marathon, mais cela l’amusait d’essayer de vaincre ces obstacles (avec, de surcroît, un crayon tenu entre les dents). Nous avons travaillé entres autres :

- Didon dîna dit-on du dos d’un dodu dindon !

- Un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien !

- Dis-moi, gros gras grand grain d’orge, quand te dé gros gras grand grain d’orgeriseras - tu ? Je me « dé gros gras grand grain d’orgeriserai » quand tous les gros gras grands grains d’orge se « dé gros gras grand grain d’orgeriseront » !

- Seize jacinthes sèchent dans seize sachets sales.

- Suis-je bien chez ce cher Serge si chaste et si sage ?

- Sacha le chat s’échappa chez ce cher Serge et chut sur son chai.

- Mille millions de merveilleux musiciens murmuraient mille mélodies multiples et mirifiques.

- Elle allait, le long du canal latéral à la Loire, lui alléger le lourd labeur de la lessive lassante.

- Etc. *

* Il y en avait une quinzaine contre lesquelles il se battait avec détermination ! Nous en faisions certaines, tout d’abord en chantant (sur un rythme simple), pour l’aider à vaincre les difficultés inhérentes au texte.

Nos conversations à bâtons rompus

Parallèlement, nous avions entrepris un jeu qui replaçait Patrick dans son métier. Naturellement, j’étais le client et lui tenait son rôle de coiffeur. Chacun sait qu’un salon de coiffure est un lieu propice pour parler : on confie souvent beaucoup de choses à son coiffeur ! *

* Un jour, il poussa le jeu plus loin et, ayant apporté un petit matériel de coiffure, entreprit de me couper vraiment les cheveux. Cette anecdote est vraie !

Doucement mais sûrement, nous avancions ! Maintenant, les cours débutaient toujours par une conversation dont je variais le thème. Patrick s’était construit progressivement un vocabulaire qu’il maîtrisait bien. Les hésitations se faisaient de plus en plus rares, il évitait presque tous mes pièges. Je lui posais pourtant, à brûle-pourpoint, des questions destinées à le déstabiliser…

En marchant

Quelquefois, pour varier les plaisirs, nous avons aussi travaillé en marchant. Nous arpentions le studio comme de vieux amis, parlant de choses et d’autres, au gré de notre fantaisie. Patrick se tirait de mieux en mieux de ces exercices, assez périlleux pour lui !

Il me dit un jour qu’il était de moins en moins tendu sur son lieu de travail. En effet, certains de ses plus fidèles clients lui confiaient, avec un clin d’œil, qu’il était en grands progrès. Il pouvait maintenant bavarder avec eux presque normalement !

Enfin, le « nœud général » se défaisait. Il osait parler ouvertement de son handicap et, de ce fait, celui-ci perdait de son « pouvoir » sur lui.

Nos chansons

Nous avions naturellement aussi entrepris de chanter. C’était mon idée depuis le début. Ces moments-là (notre quart d’heure de récréation en fin de cours) étaient des moments de pur plaisir pour lui. Il adorait chanter et je l’encourageais au maximum. Nous avons travaillé à fond quatre chansons qui convenaient bien à sa voix. Cette « activité » nouvelle devint vite une drogue pour lui (dans le bon sens du terme). Un jour, il me dit en riant :

- Si, un jour, j’ai de nouveau du mal à parler, je chanterai !

- Excellente idée !

Vous vous en doutez, l’histoire touche à sa fin.

Patrick « n’accroche » pratiquement plus. Nous avons espacé progressivement nos rendez-vous, conservant cependant un petit « contrôle de routine ».

Ces entrevues sont surtout l’occasion pour lui de venir me faire une petite visite amicale… et un petit concert : son répertoire s’est agrandi à dix chansons et… quatre fables !

A bientôt ?

 

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Jean Laforêt

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