Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (72/161)

Chronique du 20 avril 2008

La place de la voix

Yves D. (Liège)

Monsieur,

J’ai vingt-deux ans et je suis baryton. Un immense bravo pour votre site, je lis tous vos articles qui m’apportent beaucoup. Je me permets de vous soumettre un problème qui me préoccupe : où est la place de la voix ? Je pense que ma voix est valable mais j’ai beaucoup de mal à la placer. Mon professeur, monsieur (x), n’arrive pas à me faire avancer. Des amis, bons chanteurs, me donnent eux-aussi, des indications. Elles sont contradictoires et me perturbent complètement. On me dit, par exemple qu’il faut diriger la voix juste derrière le nez, bien à l’avant ou bien (et c’est tout le contraire) complètement à l’arrière, en direction de la nuque ! D’autres personnes m’ont assuré qu’il fallait simplement la poser sur la poitrine ! Je m’y perds. J’aimerais, si vous pouvez me consacrer un peu de temps, que vous me donniez votre façon de voir les choses. Cela m’aiderait sûrement beaucoup. Je voudrais aussi savoir ce que vous conseillez pour la position de la langue. Pardonnez toutes ces questions et ce long mail. D’avance, je vous remercie… etc.

Yves, ce sujet est très intéressant car de nombreux chanteurs s’interrogent, comme vous, à ce sujet. Je vais essayer de vous répondre le mieux possible. Croyez-moi, ce n’est pas facile car nous entrons là dans le domaine des sensations proprioceptives (sensations vocales propres à chacun !) Il faut arriver à les « globaliser », à trouver « sa » clef !

Je me suis déjà largement exprimé sur la pose de voix dans divers billets. Vous me dites les avoir lus. Mais, les avez-vous lus attentivement ? Je ne le pense qu’à moitié car vous sauriez que l’émission vocale est pleine - non de contradictions - mais de sensations qui peuvent paraître à l’opposé les unes des autres. En réalité, elles se complètent !

Mon avis

- Oui, il faut que l’attaque d’un son soit dirigé vers l’arrière nez (le masque de bal) !

- Oui, on peut également ressentir que ce son, tout en étant projeté vers l’avant est tiré simultanément vers la nuque (par l’action du bâillement) !

- Oui, l’enracinement et la verticalité, requis pour bien chanter, font que nous ressentons aussi un appui de la voix sur la poitrine. Cette sensation est surtout présente dans les graves et, aussi, au moment de la couverture dynamique du son quand celui-ci, au deuxième passage, « s’intègre » de plus en plus puissamment dans le corps. *

* Tout cela est vrai. Toutes ces sensations sont présentes, ensemble, dans l’émission vocale. Il en existe d’autres mais vous avez énoncé les principales.

Parfois, l’une de ces sensations domine chez telle ou telle personne et peut lui faire dire en toute bonne foi : « Moi, je place ma voix ici… ou là ! »

Souvent, en disant cela, ces personnes parlent de « la sensation d’appui vocal » qu’elles ressentent. Il serait plus exact de dire : « Lorsque je chante, je ressens ma voix ici… ou là. » *

* J’avoue, à votre décharge, mon cher Yves, qu’un jeune chanteur, à qui l’on n’explique pas cela en détail, peut y perdre ses marques !

Petite anecdote me concernant

Au début de ma carrière, je participais à une série de représentations de l’opérette « Les cloches de Corneville » de Planquette. Le rôle du Marquis, que je tenais, comporte un air célèbre : « J’ai fait trois fois le tour du monde ».

Cet air impose au baryton (s’il veut respecter la tradition), d’émettre un lab3 tenu en voix pleine. Cela amène souvent un « bis »… et il faut remettre ça !

Un soir, après ce fameux air et son bis, un ami artiste, plus ancien dans le métier et plus aguerri que moi, me dit :

« Jean, ce soir « ta note » (le lab) était sensationnelle ! »

Très heureux, j’ai pensé avoir enfin localisé la bonne « place » de cet aigu. Je l’avais senti vibrer très en arrière, au niveau de la nuque.

Le lendemain, il me félicita encore :

« Super ! Tu la tiens, ta note ! »

L’ennui est que, ce soir-là, j’avais surtout senti le lab bien appuyé sur ma poitrine !

J’ai compris alors que ce fameux aigu se trouvait en même temps dans les deux endroits : tiré en direction de la nuque et aussi très appuyé sur la poitrine. Plus tard, j’ai réalisé qu’il était dirigé à la fois devant (la projection), derrière (l’espace requise pour le bâillement), et aussi vers le sol, via mon hara (l’enracinement) !

Toutes ces sensations sont réelles, je vous l’assure. C’est à force de travail et d’habitude que l’on arrive à forger sa clef : une sensation dominante qui les contient toutes ! *

* Soyez donc indulgent, Yves, pour vos amis… ils vous ont dit en toute bonne foi ce qu’ils ressentaient (comme je viens d’ailleurs de le faire) ! Votre professeur, en revanche, devrait mieux vous indiquer la route à suivre pour parvenir à définir le « début » de tout cela : la place de la voix !

Je vais essayer de vous donner le moyen d’y parvenir.

Il faut procéder par ordre. Vous devez tout d’abord bien différencier certaines choses :

1) La zone de résonance

2) La direction vocale

3) L’action du bâillement

4) L’enracinement

5) Le rayonnement, la portée de la voix

 

La zone de résonance

Voilà, à mon avis, pour répondre à votre question, ce qu’il convient de nommer : « La place de la voix ».

C’est « le premier moule » de l’onde sonore. Toutes les autres sensations n’auraient aucun fondement valable si ce premier point était oublié !

Comment repérer cette zone ?

Je l’ai dit plusieurs fois dans de précédents billets : par le humming ! Ce son, obtenu bouche fermée, lèvres et dents non serrées, donne exactement la position de la place vibrante.

Comment s’approprier cette position ?

D’abord en pratiquant consciencieusement le humming, puis ensuite, en utilisant les résonances éveillées par celui-ci, des exercices de « messa di voce » (*). Exécutés correctement dans le médium de votre voix (ré2 à si2 par exemple), ces exercices vous permettront de bien situer votre « zone de résonance ». Vous pouvez employer la voyelle « ô » puis « a » pour la" messa di voce".

(*) Cet exercice, cité plusieurs fois, est expliqué en détail dans le billet : « Le cours de technique vocale type».

Les exercices de modulations de voyelles sont également excellents pour homogénéiser la palette vocale dans la bonne place. Ils consistent à chanter sur une même note une série de voyelles différentes (par exemple : a é i ô u i). Faites l’exercice, par demi-tons, de mi2 à si2, l’essentiel étant de rester, au début tout au moins (comme pour la messa di voce), dans un ambitus confortable. *

* Ce travail vous permettra de sentir « physiquement » la résonance et la direction de votre voix sans avoir trop, dans cet ambitus restreint, à vous soucier du bâillement.

Attention : Cette « place d’émission » devra également demeurer identique lorsque, en allant vers l’aigu (ré3-mib3-mi), votre bâillement se fera de plus en plus « libérateur » en abordant la couverture dynamique du son !

La conquête des sensations

Seul, le travail technique bien conduit et expliqué « pas à pas » vous fera ensuite découvrir tout l’éventail des sensations évoquées plus haut.

Portée et rayonnement de la voix

La bonne place de résonance vocale, l’action du bâillement, l’enracinement et le soutien, réalisés simultanément, sont indispensables pour assurer la portée et le rayonnement de la voix, but ultime recherché ! *

* Je ne peux pas, dans ce court article, vous indiquer les choses plus clairement. Il me faudrait, pour cela, faire un vrai travail vocal avec vous. Par courrier, cela me paraît difficile…

Cependant

Pour revenir à votre question, Yves, et vous aider à progresser dans le bon sens, voici une petite marche à suivre.

1) Commencez par bien relire les billets relatifs à la respiration, au bâillement, à l’ancrage et à la projection du son (y compris celui traitant de l’aperto-coperto). Je vous donne le titre des principaux :

Le cours de technique vocale type

Le bâillement technique du chanteur

L’appui vertical

Respiration et appui vocal

L’aperto-Coperto, son approche technique

 

2) Ensuite, travaillez avec persévérance votre place de résonance avec le humming, la messa di voce, et les modulations de voyelles. Ne visez pas l’exploit, faites de beaux sons souples et chauds (à la même place vibrante) sans chercher spécialement le timbre… il viendra tout seul !

3) Quand cette « place » sera bien intégrée (et sans jamais la quitter), essayez-vous progressivement au bâillement. Faites tout d’abord des quintes arpégées, assez lentement, en effleurant tout juste, dans l’aigu, la zone du deuxième passage (contentez-vous d’un ré3). Je vous conseille la voyelle « a », afin de ne pas serrer votre gorge dès le médium : « Mais, n’oubliez pas : il sera indispensable de commencer à « couvrir » dès ce ré3.»

Ensuite, en respectant votre place et votre direction vocale, vous pourrez - en continuant la couverture dynamique du son - aller vers l’aigu *

* Surtout, c’est fondamental : ne quittez pas votre place de résonance lorsque le bâillement dynamique s’amorce. La voyelle se colore, occupe plus d’espace, mais « la direction et la place vocale » restent les mêmes.

Nota important : N'imaginez surtout pas votre « place vocale » comme un lieu où votre voix s’enfermerait mais, au contraire, comme une « porte » où elle « frappe » pour s’enrichir avant d’aller s’épanouir au loin !

Le rayonnement vocal et la résonance des salles

Lorsque vous possèderez la bonne émission, mon cher Yves, et que vous chanterez au théâtre (c’est le souhait que je forme pour vous), vous serez surpris de constater que votre voix vous semblera se recréer loin de vous, en dehors de votre corps. Elle ira éveiller la résonance de la salle…

C’est le dernier stade !

La position de la langue

Pour votre deuxième question, je vous renvoie au billet du 10 mai 2006 : « La position de la langue dans le chant » où j’ai déjà donné mon point de vue sur ce sujet.

Petite précision cependant : En touchant souplement le « fil » de votre langue avec sa « pointe » pendant vos exercices, vous obtiendrez une excellente position linguale permettant et facilitant l’émission de toutes les voyelles. Essayez !

Voilà, Yves, j’ai terminé. J’espère vous avoir été utile ainsi qu’à d’autres chanteurs et chanteuses se posant les mêmes questions. N’hésitez pas à me donner de vos nouvelles.

 

A bientôt ?

 

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