Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (74/161)

Chronique du 18 mai 2008

La couverture de la voix (première partie)

La voyelle « a »

Daniel C. 21 ans (Baryton - Lille)

J’ai découvert votre site récemment. J’ai vingt et un ans et je chante en amateur depuis trois ans. Merci pour vos écrits qui me servent énormément dans mon travail. J’ai déjà lu de nombreux ouvrages sur le chant lyrique, ce sujet me passionne. Je voudrais vous parler de votre billet traitant de l’Aperto-Coperto (du 30 juillet 2006). Je n’avais jamais vraiment compris jusqu’alors ce que signifiait « Aperto-Coperto » et, bien que cela soit encore un peu de l’hébreux pour moi, je sens confusément que vous exprimez une évidence. Est-ce aussi la technique pour réussir la couverture du son au deuxième passage ? Je n’arrive pas à la maîtriser correctement malgré les conseils de mon professeur (monsieur x) à qui j’ai fait lire votre billet. Ma question est, en deux mots : comment m’y prendre pour réussir à bien passer ma voix ? Mon passage se situe, d’après mon professeur, au mib3. D’avance, je vous remercie, etc. Daniel, tel : (X)

Daniel, nous avons déjà beaucoup parlé de tout cela au téléphone. J’ai néanmoins tenu à écrire ce billet car je sais que la bonne exécution de « la couverture » est primordiale et intéresse de nombreux chanteurs.

Vous avez des problèmes pour l’exécuter mais, soyez rassuré, l’illustre ténor Pavarotti confessait avoir mis beaucoup de temps pour réussir correctement ce « tour de force » ! Et puis, il y a « couverture et couverture » ! Certains se contentent de peu, d’autres non ! Lors de nos conversations téléphoniques, j’ai compris que vous étiez assez exigeant sur la qualité du résultat à obtenir. Vous avez bien raison, il faut toujours chercher le meilleur.

La « couverture », c’est pourtant facile, disent certains…

J’ai été surpris de découvrir un jour dans un ouvrage sur le chant – entre autres absurdités – ces phrases-là :

« Le problème de la respiration sera circonscrit dès la première leçon. Quant à celui de la couverture (le passage de la voix en tête), deux ou trois leçons supplémentaires seront nécessaires pour cela. »

Nous sommes tenus de constater, en lisant ces lignes, notre imbécillité réciproque ! Vous, pour ne pas comprendre et réaliser assez vite et moi, pour mettre beaucoup plus de temps que cela à enseigner à mes élèves des choses que cet auteur semble trouver, somme toute, assez « simplettes » !

L’Aperto-Coperto

La réalisation spontanée de L’Aperto-Coperto, comme décrite dans l’article que vous citez, n’est pas spécialement facile à exécuter. Il faut au préalable avoir une bonne approche technique. Le billet dont vous parlez s’adressait à un chanteur déjà expert qui voulait creuser davantage ce point précis. Je lui avais exposé mon point de vue avec des exemples à réaliser qui tenaient compte de ses acquis.

Voir : « L’Aperto-Coperto… son approche technique »

Oui Daniel, l’Aperto-Coperto - bien compris et réussi - est, à mon avis, la meilleure façon de « couvrir » un son spontanément et d’une façon toujours adéquate, parce que dynamique. Les exemples donnés dans l’article valent surtout pour les attaques (point technique toujours très délicat et très important). Je n’ai pas changé d’avis ! Cette façon d’opérer est naturellement valable pour tout autre exercice (gammes ou arpèges), avec une approche forcément différente. Seulement, je me dois ici, pour rendre vraiment service à ceux et celles que cela intéresse, d’aborder « doucement » ce sujet. Par ailleurs, chacun devra adapter les exemples qui suivront à sa nature vocale et à sa tessiture.

Voir les billets :

« Les registres vocaux » et « Le registre de tête en voix masculine pleine »

Petit retour

Vous m’avez dit que votre respiration et vos appuis sont corrects. Vous avez enregistré vos exercices et le résultat de cette opération vous déplait fortement : sur « a », le son « passé » est, me dites-vous, soit trop sombre (comme bouché), soit trop criard ! Vous m’avez dit également que, sur « é » et « i », vous obteniez de meilleurs résultats mais pas entièrement convaincants ! Vous trouvez vos « é » trop stridents et comme écrasés et vos « i » serrés ! Quant aux « è », vous m’avouez ne pas pouvoir les passer du tout !

Les enregistrements que vous m’avez communiqués sont très parlants. Vous décrivez très bien, et sans complaisance, vos résultats. Il est évident que votre voix est belle et de qualité, mais tout aussi évident que votre « couverture » est mal réalisée.

Je vais essayer de vous aider à réaliser une couverture qui ne sera peut-être pas spécialement « exceptionnelle » mais correcte. Ce sera un premier pas.

Procédons par ordre :

Votre deuxième passage, comme baryton, se situe, me dites-vous, au mib3.

Pour notre exemple, prenons deux voyelles opposées : « a » (voyelle large et ouverte) et « é » (voyelle étroite et fermée).

La voyelle « i » se travaille pratiquement comme « é » ! La voyelle « è », elle, s’apparente à « a ».

Le passage, en voix de tête pleine

Au passage mib3 (le vôtre) :

« a », voyelle "large et ouverte" devra se fermer - « é », voyelle "étroite et fermée" devra s’ouvrir !

Je sais que ces définitions sont assez difficiles à digérer !

Les voyelles ouvertes doivent se fermer et les voyelles fermées doivent s’ouvrir ! Toutes les deux, en plus, devront se « bâiller et se colorer » ! Comme c’est simple !

La note de passage

On désigne généralement par « note de passage » la première note du registre aigu. C’est sur elle, lorsque nous quittons notre registre médium, que nous appuyons notre aigu.

En d’autres termes, lorsqu’un chanteur dit : « Je passe au mib3. », cela signifie que, dès cette note-là, il n’est plus en voix ouverte de médium, mais en voix fermée d’aigu ! (*)

(*) Ces appellations (voix ouverte, voix fermée) varient d’un auteur à l’autre. Il est bon d’ajouter que la position dite « fermée », qualifiant parfois le troisième registre, doit toujours s’accompagner d’un bâillement plus ou moins libérateur qui donne son « épaisseur » à la voyelle et l’ouvre… (**)

(**) La simplicité continue : On "ferme" … pour mieux "ouvrir" !

Qu’appelle-t-on « couverture » ?

Je propose la définition suivante qui résume bien ce que je pense :

On nomme « couverture » le procédé de transition qui permet à la voix de passer du système d’émission du registre médium à celui du registre aigu d’une façon acoustiquement inapparente. (*)

(*) Sans cette délicate opération, le « passage » d’un registre à l’autre serait brusque et très inesthétique.

La « couverture » commence avant et se termine après la note réelle de passage.

Comment l’exécuter ?

On doit, pour éviter un contraste désagréable, atteindre la note de passage en la faisant précéder de « Sons de Transition ». *

* Citons Nick Tzico, dans "Le lexique du chanteur" : "Ces sons limitrophes des registres peuvent être émis, selon la volonté du chanteur, avec la mécanique du registre qui va suivre ou de celui qui a précédé. Cette faculté les fit nommer : Sons de Passage."

Par des colorations appropriées, ces "Sons de Passage" devront se transformer en "Sons de Transition". Je n’entrerai pas dans des explications trop complexes qui ne feraient que vous embrouiller davantage, même si leur réalité ne fait aucun doute. Je vais simplement essayer de me mettre à votre place. Rien ne vaut un exemple.

Bâtissons-le avec nos voyelles « a » et « é » :

Travaillons d’abord avec « a ». Cette voyelle réclame une grande attention. Elle est difficile à passer, étant de nature ouverte.

Exercice proposé

Vous pouvez chanter sur des quintes ascendantes, assez lentement.

Commencez sur un « a » clair (celui de « ami »), en partant du grave. La bouche sera moyennement ouverte (environ de la largeur de deux doigts) et éclairée d’un sourire. Vos dents peuvent être légèrement apparentes. La pointe de votre langue - détendue - touchera son fil (comme lovée dans le creux du menton). (*)

(*) Notons que toutes les voyelles peuvent être émises avec cette position linguale. A l’émission de « é » et « i », le dos de la langue se soulève, soulageant le larynx et permettant à la voyelle de se construire entre le dos de la langue et le palais. De cette façon, ces voyelles « étroites » ne sont jamais serrées.

Deux choses très importantes :

1) Un bâillement "réprimé" (l'amorce d'un bâillement) précèdera toutes les attaques de l’exercice et perdurera pendant celui-ci.

2) Sentez votre voix résonner "en dehors de vous", n’enfermez pas vos sonorités ! Vous pouvez commencer à chanter vos quintes à partir du la1.

Nous aurons donc : « la1 si1 do#2 ré2 mi2 ré2 do#2 si1 la1 ».

Dans cette première quinte, dès mi2, commencez à transformer très doucement votre « a » en « o ouvert » - le (o) de « opéra » - sans aucunement modifier votre faciès ni l'ouverture de votre bouche. Le bâillement réprimé perdure également.

Montez ainsi l’exercice, par demi-tons, en « dominant » de plus en plus votre voix : regardez vos sons « de haut », comme « dédaigneusement » tout en les « aspirant » en direction de votre nuque ! (*)

(*) J’entends par « aspiration » le fait de créer un espace de plus en plus grand en direction de votre nuque tout en projetant votre voix devant vous. L’impression « d’aspirer » sa voix est très nette pour le chanteur !

Les "Sons de Transition"

Ils commencent, en fait, dès le médium (mib2/mi2) – réalisant le premier passage - et intensifient leur coloration à partir du sib2/si2. Vous devrez alors, progressivement, ajouter de plus en plus de « ô » à votre sonorité mais toujours (c’est primordial) sans modification sensible de votre faciès. La mâchoire, en revanche, libère de plus en plus d’espace en hauteur et le mouvement « d’aspiration » vers la nuque s’accentue !

Le « décrochement » de la mâchoire

Dans l’instant précédant votre mib3 de passage, il est nécessaire que votre mâchoire s’abaisse complètement (avec un retrait souple du menton) et que vos maxillaires soient bien ouverts. On appelle cela le « décrochement » de la mâchoire. Votre mib3, sombré (vraiment "ô" - pour vous - s’il est correctement bâillé), trouvera ainsi toute son amplitude : le spectateur, lui, entendra un "â" bien rond !

Votre ressenti

Si tout s'est bien passé, votre mib3 (toujours en voix pleine), s’est installé en registre de tête, sollicité à la fois par la projection, l’aspiration, et l’appui.

« Vous avez atteint le système nécessaire à l’émission de votre aigu. »

Votre mib3 vous servira alors de note d’appui pour continuer à monter. Il faudra pour cela, à partir de cette note « pivot », bâiller de plus en plus le fond de votre gorge. De « ô » assez large, votre coloration rejoindra - toujours pour vous - peu à peu celle d’un « â » (de âme) approximativement sur fa#3.

Vous aurez effectué convenablement votre « couverture » ! Avec la pratique, elle deviendra de plus en plus naturelle. Pour atteindre vos grands aigus (lab3 la3 sib3), votre « â » devra s’élargir encore davantage tout en regagnant en clarté.

Voir : « Le bâillement technique du chanteur ». Il vous apportera d’utiles informations complémentaires.

Etant donné l’importance de ce sujet (cela ne vous a certainement pas échappé) une deuxième partie sera nécessaire pour le traiter plus à fond.

Le prochain billet sera consacré aux voyelles « é », « i » et « è ». Leur « couverture » correcte est d’un très grand intérêt pour le chanteur, aussi bien pour la qualité que pour la puissance de son « rendu » vocal.

A bientôt ?

Pour accéder à la liste complète des billets, veuillez cliquer sur ce lien : > Archives des billets actu <


Jean Laforêt

< Billet précédent

Retour au billet actuel

Billet suivant >