Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (78/161)

Chronique du 13 juillet 2008

Je m'enroue systématiquement

Geoffrey N. ( 22 ans - Paris)

Bravo pour votre super-site sur la voix. J’ai vingt-deux ans, je suis chanteur de rock semi-professionnel. Je vous écris car je voudrais essayer de comprendre pourquoi, depuis quelque temps, je suis complètement enroué après chaque concert. Je chante depuis trois ans déjà et rien de ce genre ne se produisait auparavant. J’étais seulement un peu cassé les soirs de concert mais sans plus. Maintenant c’est dramatique car, au bout de deux sets, je n’ai plus de voix du tout et mon enrouement dure pendant les trois jours qui suivent. L’ORL que j’ai vu n’a rien trouvé de spécial à mes cordes vocales. Il m’a conseillé d’y aller un peu moins fort. Que pensez-vous de cela ? Je suis assez inquiet. J’attends votre réponse avec impatience, etc.

Je n’ai naturellement pas attendu ce billet pour répondre à Geoffrey et lui donner une première marche à suivre. Nous avons pour cela échangé quelques mails et parlé souvent par téléphone. Il est venu ensuite me voir pour un bilan vocal qui fut suivi de trois mois de cours, à raison de trois par semaine.

J’ai tenu, comme toujours, à écrire un billet pour que son expérience profite à d’autres chanteurs et chanteuses rencontrant un problème semblable.

Le bilan vocal de Geoffrey

Naturellement, comme je m’y attendais, Geoffrey montrait de nombreuses imperfections techniques. Il est ténor et avait chanté jusqu’alors sans problème grâce à sa jeunesse et à une robuste musculature vocale. Aujourd’hui, sa voix est instable sur une grande partie de sa tessiture et se dérobe sans cesse. Il est obligé de pousser continuellement pour obtenir quelques sons qui n’ont rien de musical !

Heureusement, aucun nodule ou traumatisme quelconque n’était venu compliquer ce tableau déjà bien sombre ! Sans une reprise en mains immédiate, cela aurait pu se produire. Les conséquences en auraient été catastrophiques étant donné l’état de fatigue de son larynx. Je lui ai fait, bien sûr, part de tout cela !

- Peut-on faire quelque chose ? me demanda-t-il avec une voix à la fois inquiète, insistante et pleine d’espoir.

J’ai répondu que rien n’était vraiment impossible mais qu’il faudrait qu’il se montre à la fois très coopératif et très patient s’il souhaitait vraiment que je m’occupe de lui. Je ne lui ai pas caché qu’il serait nécessaire de revoir entièrement sa technique de chant après une période de rééducation douce ! Que trois mois d’un travail régulier et assez intensif seraient un minimum pour espérer une rémission définitive !

Il a tout de suite accepté de tenter l’expérience ! Seulement, je n’avais pas tout dit ! J’ai ajouté qu’il devait arrêter, à partir de cet instant, toute activité vocale étrangère aux cours ; que cette condition était indispensable pour que notre travail soit couronné de succès !

Une décision difficile

Cette dernière exigence l’a un peu « dérangé ». Il comptait pouvoir continuer ses activités en faisant très attention. Il a, devant mon inébranlable résolution, consenti à respecter cette clause et à interrompre complètement ses répétitions et ses concerts pendant toute la durée de notre travail. Cette solution le privait naturellement d’une partie de ses revenus mais il a admis, bon gré mal gré, qu’elle était obligatoire pour régler son problème. (*)

(*) Il devait, à la fois, être rééduqué convenablement et apprendre de A à Z, une technique vocale sure qui seule pourrait lui permettre de reprendre son activité artistique dans des conditions acceptables. Un travail personnel, même prudent, faisant forcément intervenir les anciennes habitudes, est absolument incompatible avec l’apprentissage d’une nouvelle façon de chanter.

Tout reconstruire

Geoffrey n’avait jamais travaillé sa voix auparavant. Nous avons décidé de faire un « travail intégral » pour ne rien laisser au hasard. Il comprend : relaxations, taïchi vocal, etc. (*)

(*) Lire à ce sujet le billet : « Le chant thérapie… un travail vocal intégral »

Le cri

Au bout de quelque temps, quand les relaxations et le travail de taïchi ont été bien assimilés, j’ai pu - toujours en position couchée - installer progressivement et faire exécuter à Geoffrey un « cri » correct. Il fut extrêmement surpris de pouvoir crier vraiment très fort sans que sa gorge n’en souffre le moins du monde. Je lui ai expliqué que le « bébé », au berceau, ne faisait pas autrement (et cela spontanément) pour former son appareil vocal.

- Tu es redevenu le « bébé crieur » que tu as certainement été, comme nous tous, à l’aube de notre vie ; là, à cet instant, tu cries spontanément (et correctement), sans aucun « blocage » ! Cependant, ne fais surtout pas cet exercice seul, tu risquerais un accident ! (*)

(*) Bien entendu, avec un corps d’adulte, il faut procéder avec méthode. La préparation faite en amont (relaxation, taïchi vocal, etc.) participe pour beaucoup dans la réalisation correcte du cri.

Voir le billet : « La technique vocale fondamentale »

La gymnastique vocale

Travaillée parallèlement, la gymnastique vocale lui apportait une structure solide, le préparant à recevoir une respiration diaphragmatique correcte tout en assouplissant et fortifiant (sans efforts vocaux) sa musculature faciale et laryngée. La statique corporelle a été particulièrement surveillée : on oublie trop souvent quelle revêt une importance capitale dans le rendu vocal.

L’appui

Avec Geoffrey qui était habitué à « pousser » constamment sur sa voix, j’ai dû me montrer intransigeant et l’obliger à obtenir des sons tenus mezza-voce avec un débit régulier du souffle, sans aucun à-coup. Ce ne fut pas sans mal mais nous y sommes parvenus. Pour cela, un travail d’appui, très pointu, est indispensable. Au début, ses sons étaient incertains, vacillaient et cassaient sans arrêt, sapant un peu son optimisme. Ils se sont stabilisés au bout d’un certain temps, ramenant son moral au beau fixe. (*)

(*) Lire à ce sujet les deux billets suivants : « L’appui vertical » et « Respiration et appui vocal »

Une voix plus incisive

Au fur et à mesure des leçons, la vibration intrinsèque des cordes vocales s’améliorait. Cela permettait une vocalisation plus souple et plus tranchée (moins de perte d’air pendant l’émission). Les « sons tenus » ont gagné en longueur, en clarté et en timbre. En un mot, sa voix était plus incisive !

La messa di voce

Dès ce moment-là, j’ai pu introduire le travail de « messa di voce ». Dans cet exercice, les sons, pris doucement puis enflés et diminués de nouveau lui causèrent bien du souci : à chaque leçon, nous en faisions une série, plus ou moins longue selon sa forme du moment. Naturellement, notre problème majeur – comme je m’y attendais - a été la zone de couverture (mi3/sol3). Nous avons dû la travailler spécialement avant de nous risquer à la nuancer ! (*)

(*) Lire à ce sujet : « La couverture de la voix (première partie) » et « La couverture de la voix (deuxième partie)»

La voix de fausset et la voix mixte

Dès que cela avait été possible, j’avais également inclus dans notre programme l’étude du fausset et de la voix mixte. Ces deux émissions, réalisées en mécanisme très léger, évitent une poussée trop importante du souffle (le niveau d’appui est différent) et favorisent le ressenti de l’ouverture de la gorge.

Au début, nos résultats ont été assez problématiques. L’air passait allègrement et les sons étaient un peu « soufflés ». Geoffrey « calait », au milieu de l’exercice, par manque de souffle. Cela s’est arrangé avec la technique appropriée et une certaine habitude.

Le dernier mois… avec Charles Aznavour

Le dernier mois a été consacré, en plus de notre travail habituel, (messa di voce notamment), à approfondir les attaques (avec et sans consonnes) et à chanter, des exercices de modulation de voyelles destinés à homogénéiser son timbre.

J’ai demandé également à Geoffrey de chanter quelques chansons modernes. Il a choisi, sans aucune hésitation, trois succès de Charles Aznavour : « Je m’voyais déjà », « Comme ils disent » et « Emmenez-moi » ; ces chansons ont accompagné sa « renaissance » ! D’une tessiture élevée, sans être trop tendues, elles convenaient parfaitement à notre travail, terminant agréablement nos leçons ! Sentant qu’il ne s’enrouait plus en chantant, Geoffrey renaissait à vue d’œil !

Le retour du rock

Dans les tout derniers cours, Geoffrey apporta quelques play-back de rock sur lesquels il avait l’habitude de chanter auparavant ! C’était l’instant crucial car les mauvaises habitudes ont la vie dure ! Certains défauts pouvaient réapparaître à cette occasion. Heureusement, tout se passa bien. Ouf ! Notre travail avait résisté !

Fin de l’histoire

Geoffrey a repris ses concerts. Il n’oubliera sans doute jamais ni la peur qui a été la sienne, ni le chemin de sa résurrection ! Il vient de temps en temps me voir pour « resserrer les boulons ». Pour l’instant, tout va bien pour lui !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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