Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (83/161)

Chronique du 21 septembre 2008

Le stress d'un non chanteur

Jean-Daniel 25 ans (Paris)

J’ai quelques scrupules à vous écrire car je ne suis ni chanteur ni comédien. Je chante seulement un peu au karaoké avec mon amie. C’est elle (Nadège X), une de vos élèves, qui m’a encouragé à vous parler de mon problème. Voilà, elle vous en a sans doute déjà tout expliqué : je vis avec un stress très important qui ne me quitte pour ainsi dire jamais ! Sur ses conseils, j’ai essayé de chanter pour me détendre. Or, c’est pire. A la maison, ça va à peu près mais, au Karaoké, où nous allons de temps en temps, un trac fou m’envahit. C’est un vrai cauchemar pour moi. Je ne sais comment m’en sortir. Je suis assez sportif (natation, footing) mais cela ne m’est d’aucun secours. Après avoir lu plusieurs de vos billets : notamment celui sur « Le chant thérapie », j’ai pensé que vous pourriez peut-être m’aider ? Dans l’attente, etc.

Ma réponse a été à peu près celle-ci :

Merci pour votre mail, Jean-Daniel. Nadège m’avait en effet parlé de vos ennuis de stress. Vous avez bien fait de prendre contact car je pense qu’une rémission (ou tout au moins une très nette amélioration) est possible pour vous. Le Karaoké, au demeurant très distrayant, ne pouvait pas, à lui tout seul, résoudre le problème ! Il ne pouvait que faire croître votre émotion et c’est ce qui s’est produit ! Ne désespérez pas, les causes du stress sont parfois complexes mais le travail vocal est un allié très puissant !

Le bilan de Jean-Daniel

Peu de temps après, Jean-Daniel est venu me voir pour faire un bilan vocal. C’est un garçon attachant, très intelligent, au physique de sportif (1,86 pour 73 k). Il pratique assidûment la natation et le footing, comme il me l’avait indiqué dans son mail. Malgré cela, on devine en lui, au premier contact, un grand nerveux « rentré ». Il a confirmé mon impression en me disant ne jamais « exploser », même dans des situations relativement difficiles pour ses nerfs ! Il garde « tout », profondément enfoui en lui. Il s’exprime avec une voix douce et peu timbrée.

Informaticien de haut niveau, il est très apprécié dans son métier. Il avoue cependant des périodes où son job met ses nerfs à rude épreuve et perturbe son sommeil. Rien que de très normal en somme. Tout le monde connaît ces petits soucis « professionnels » ! Le problème pour lequel il est ici aujourd’hui, va bien au-delà.

Jean-Daniel vit avec un stress continuel.

Même dans les moments les plus calmes, il est hypertendu ! Il ne trouve aucune explication à cela. Malgré une excellente réussite professionnelle et une vie de couple apparemment sans problème, des parents adorables et de bons amis, sa tension intérieure est constante, sans raison connue ! Il a vu pendant quelque temps un psychologue l’année dernière sans qu’aucune amélioration ne pointe son nez.

Il a parlé beaucoup pendant ce bilan : de ses parents, de son enfance, etc. J’ai surtout écouté, intervenant très peu. Il était heureux de se confier à quelqu’un qui pouvait le comprendre et peut-être l’aider. Curieusement, tout en l’écoutant avec attention, je sentais un profond déséquilibre en lui : c’était comme si la voix qui me parlait n’appartenait pas à la personne qui était assise devant moi !

Les tests vocaux

Ils montrèrent un chant « relativement » juste, mais assez faible et sans « corps » véritable. Là-aussi, le déséquilibre que j’avais déjà ressenti lorsqu’il me parlait s’est de nouveau imposé à moi, d’une façon plus précise encore : cette voix n’était pas celle qu’il aurait dû avoir. Elle restait perchée, ne trouvant aucun appui en lui. En un mot comme en cent, une inhibition « géante » occupait entièrement ce corps de sportif, le faisant « accoucher » d’une voix fluette qui lui était étrangère !

« Un profond désaccord existait entre ce corps et cette voix ! »

Cette déduction, dont je lui ai fait part immédiatement, a tout de suite allumé un très vif intérêt dans son regard. Il m’a confié alors, pour la première fois, qu’effectivement il sentait comme un déséquilibre en lui mais ne l’avait jamais situé précisément.

Il a ajouté qu’il n’aimait pas du tout sa voix et ce, depuis toujours. Qu’elle était pour lui comme un personnage à part, qui n’exprimait pas sa vraie nature.

La conversation qui a suivi

- Cette voix me fait un peu honte. Je l’aurais aimée plus grave et plus tonique.

- Plus « virile » ?

- C’est exactement ça ! Elle ne reflète rien de moi.

- C’est bien mon avis. Tu en souffres beaucoup ?

- Non ! Enfin, oui !

- C’est bien naturel.

- Cela a-t-il quelque chose à voir avec mon stress ?

- Je pense, oui !

- Comment cela se peut-il ?

- Un déséquilibre interne profond, surtout sans cause avérée, peut quelquefois perturber considérablement une personne.

- Mais comment ?

- A mon avis, cette personne dépense inconsciemment une énergie folle pour essayer sans cesse de se « rassembler », de recréer son unité. Pour faire simple, elle recherche sans arrêt (et sans succès) une partie d’elle-même qu’elle ne connaît pas - mais dont elle ressent le manque - et s’épuise à ce travail ! D’où une tension continue qu’elle ne s’explique pas.

- Je rêve !

- Je crois possible qu’un déséquilibre de cette sorte puisse exister chez toi.

- Peut-on faire quelque chose ?

- On peut le tenter.

- Mais comment ?

- Tout simplement en travaillant ta voix ! N’es-tu pas venu pour cela ?

- Si, bien sûr.

- Mais, dans ce cas précis, il ne s’agit pas de la travailler superficiellement. Il est indispensable de lui redonner ses attaches fondamentales par un travail technique très profond.

- Le cours intégral. Mais, comment ce décalage a-t-il pu se produire ?

- De nombreuses causes sont possibles : physiologiques ou psychologiques ou les deux intriquées ! Il n’est pas question de faire ici une analyse de ces causes. L’essentiel est de travailler ta voix pour lui donner la profondeur qu’elle devrait avoir, lui faire retrouver sa vraie source.

- Cela peut m’aider à guérir mon stress ?

- J’en suis persuadé. J’ai constaté qu’il y avait souvent interaction entre l’état vocal et un problème psychologique. Par exemple, une inhibition d’ordre psychologique peut perturber gravement une voix et, en revanche, un travail vocal profond peut aider puissamment à réduire cette inhibition. C’est assez ardu à expliquer !

- Je comprends. De toute façon, je suis d’accord pour essayer ! Je suis venu pour ça.

Nous avons donc décidé d’entreprendre un travail vocal intégral (*), comme Jean-Daniel l’avait lui-même suggéré dans son mail.

(*) Voir les billets : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral » et « La technique vocale fondamentale »

Une aide psychologique

Je lui ai aussi conseillé de revoir un psychologue même si son premier essai n’avait pas été concluant ; un travail complémentaire au nôtre me semblait très indiqué. J’ai dû insister, mais il m’a promis de tenter un nouvel essai !

Nos cours

Dans les premiers temps, les relaxations ont été difficiles ; Jean-Daniel ne s’abandonnait que très difficilement et les dix minutes qui leur étaient consacrées lui paraissaient très longues. Tout son corps était comme tétanisé de l’intérieur ! Il respirait mal, très superficiellement, son diaphragme était extrêmement contracté.

L’action du taïchi et des massages

Au fil des cours (deux par semaines), le taïchi vocal et les massages abdominaux agissaient doucement mais sûrement, permettant une respiration plus calme et plus ample.

Parallèlement, les sons divers, réalisés également en position couchée, portaient leur résonance de plus en plus profondément dans son corps ; sa gorge, très contractée au début (tout comme son diaphragme), lâchait progressivement du lest !

Mon « patient » se montrait entièrement confiant et coopératif, heureux de constater qu’un changement notable s’installait peu à peu dans son timbre :

« C’est comme une seconde mue », me dit-il un jour !

La vocalisation

Elle occupait la dernière demi-heure de chaque séance et était interrompue très souvent par de nombreux bâillements libérateurs ! Je les encourageais de mon mieux.

J’avais choisi, pour nos exercices vocaux, des supports profonds. Les sons « ou » et « ô » ont été à l’honneur longtemps ; ces sonorités, chantées correctement, « ouvrent » bien la gorge. La voix de Jean-Daniel, si fluette auparavant, s’intégrait de plus en plus dans son corps, lui même libéré par les relaxations et le travail couché. De ce fait, son discours s’enrichissait peu à peu de sonorités plus graves et plus chaudes. Il parlait désormais avec un timbre beaucoup plus moelleux et sensiblement plus grave et plus tonique.

Le mieux-être

Au bout de trois mois seulement, Jean-Daniel, si tendu au début, m’a dit se sentir vraiment très bien au cours. Pendant les cinq ou six heures qui suivaient, son stress n’existait plus. Il aimait maintenant beaucoup les relaxations et le travail de taïchi. Quant aux massages, il les adorait : « Ils me détendent énormément », me disait-il. Il a ajouté qu’il attendait chaque fois avec impatience sa prochaine séance. *

(*) Il ressentait, les jours qui suivaient notre cours, comme un calme intérieur nouveau, inexplicable pour lui. Il goûtait ce « repos-éveillé » avec délice.

La gymnastique vocale

La gymnastique vocale a été ajoutée ensuite, favorisant une autre forme de détente complétée par une circulation accrue d’énergie. Imaginée par Yva Barthélémy *, cette gymnastique bio-énergétique sollicite très activement le corps dans son ensemble.

(*) Voir le billet : « L’articulation dans le chant »

Travail d’un texte

Nous avons, un peu plus tard, travaillé un texte. Une fable de La Fontaine : « La laitière et le pot au lait ». Ce fut un grand moment pour Jean-Daniel qui s’est vraiment beaucoup amusé à jouer au comédien !

Un jour, je l’ai enregistré dans le feu de l’action et lui ai fait entendre, tout de suite après, son chef-d’œuvre. Je m’attendais à un choc émotionnel mais, à l’écoute « extérieure » de sa « nouvelle » voix, ce fut pire : il a vraiment craqué. Lui qui « enfouissait » toutes ses émotions n’a pas pu cacher celle-ci. De grosses larmes se sont mises à couler pendant qu’il s’écoutait :

- Ce n’est plus moi !

- Tu ne te plais pas ?

- Si, si ! C’est tout le contraire, j’ai l’impression de m’être enfin trouvé ! Cette voix me plait énormément !

- J’en suis très heureux ; mais, calme-toi, notre travail n’est pas encore fini. J’aimerais bien, au prochain cours, que tu chantes avec cette voix-là !

- OK ! *

(*) J’ai abrégé volontairement les retrouvailles de Jean-Daniel avec « lui-même ». Les lignes ci-dessus n’en sont qu’un pâle reflet ! Il a été vraiment très ému ! Bien sûr, il s’attendait à un changement, mais pas aussi évident !

Nos chansons

Nous avons choisi « Le plat pays » de Jacques Brel. Cette magnifique chanson nous plaisait à tous les deux. Ecrite dans un ambitus relativement grave, elle nous a permis de mettre en pratique ses nouvelles possibilités vocales. Elle a été suivie par « Les vieux » et « Mathilde » du même Jacques Brel.

Le Karaoké

Il y est retourné plusieurs fois pousser la ritournelle avec son amie Nadège. Il a encore le trac, certes, mais ce n’est plus un trac paralysant et dévastateur. C’est un trac normal ! Le processus de « guérison » est en marche. Nadège m’a confirmé que leurs soirées intimes étaient très différentes, beaucoup plus enrichissantes.

La vraie personnalité de Jean-Daniel continue de s’affirmer de jour en jour. Son stress a maintenant une intensité normale, comme celui de tout un chacun. La pénible recherche qui l’épuisait est terminée !

Il ne se cherche plus, il s’est trouvé ! Il lui reste à s’habituer…

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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