Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (84/161)

Chronique du 05 octobre 2008

Importance de la couverture de la voix

Henri S. (18 ans - Baryton)

Je me permets de vous écrire afin de vous demander votre avis sur une chose. Je suis baryton et il paraît que l’on m’entend mal dès que je suis sur mi et surtout fa aigu. On me dit que ma voix devient blanche et ne porte plus assez. Moi, j’ai l’impression qu’au contraire je l’envoie bien, même si je dois appuyer un peu plus. C’est normal sur l’aigu ? J’ai commencé le chant il y a un an déjà et je ne me sors pas de ce problème. Je voudrais entrer au conservatoire à la rentrée prochaine et j’aimerais bien savoir quoi faire pour corriger ça. Mon N° de tel est le (x). D’avance, je vous remercie, etc.

« Henri, bien que ton problème soit maintenant résolu, j’ai décidé d’écrire ce billet pour que d’autres chanteurs ayant le même souci puisse profiter un peu de ton expérience. »

Souviens-toi de notre première conversation téléphonique. Je t’avais dit à peu près cela :

- Ton mail est très « parlant ». Je ne pense pas me tromper en te disant que tu ne réalises pas une couverture correcte au deuxième passage. Si tu es vraiment baryton, vers mib3/mi3, tu dois pratiquer une opération des plus importantes : la couverture du son. Cette « couverture » permet de monter dans l’aigu sans pousser sur la voix tout en égalisant le timbre. Celui-ci, au lieu de « blanchir », se charge au contraire d’harmoniques plus sombres qui permettent au larynx de s’abaisser un peu et au son d’être émis avec facilité en conservant son homogénéité et son ampleur.

- Ce serait à cause ça que l’on m’entend mal ?

- Bien sûr ! Si on ne pratique pas de « couverture », la voix s’éclaircit aux environs du deuxième passage ; elle s’aplatit et « porte » mal. Le larynx monte au lieu de se stabiliser. La voix est « serrée ». On dit, à ce moment-là, que la gorge n’est pas « ouverte » !

- Comment faut-il que je m’y prenne pour faire ça ?

- C’est un exercice technique assez difficile que tu ne pourras sans doute pas réussir seul malgré toutes les indications que je pourrais te donner au téléphone. Il faut un contact direct.

Deux semaines après cet échange téléphonique, Henri est venu me voir pour un bilan vocal. Dix-huit ans, un mètre quatre-vingt-un et très sportif, c’est un passionné de chant ! Comme moi à son âge, il compare sans relâche les chanteurs, écoutant parfois dix versions de certains airs qui l’intéressent spécialement. Il aurait voulu être ténor mais « le ciel » en avait décidé autrement !

Son bilan

Il avait essayé d’imiter (comme nous tous) tel ou tel grand chanteur. Ces diverses et nombreuses tentatives avaient progressivement provoqué chez lui , au moment de son passage aigu (le deuxième), un très beau réflexe de constriction du pharynx accompagnée d’une élévation laryngée !

Il croyait ainsi « monter » comme un chanteur d’opéra !

En deux mots, il coinçait tout pour passer son aigu ! Non seulement il chantait de la gorge mais aussi du nez ! La voix était gutturale et nasillarde à la fois ! Les « i » et les « é » voyelles étroites, étaient catastrophiques et trouvaient leur appui uniquement en gorge.

Une couverture « gutturale »

Les « a » n’étaient pas mieux mais, plus larges, ils choquaient moins (si l’on peut dire), bénéficiant d’une couverture gutturale ! J’entends par là qu’Henri les colorait un peu mais sans ouvrir vraiment sa gorge : à cause de « l’ascension » de son larynx, le conduit pharyngé, considérablement réduit, n’enrichissait que très peu la voix en harmoniques graves. Le son s’assombrissait légèrement vers mi3/fa3 mais le « plancher » vocal demeurait celui d’un larynx bien trop haut perché et le son restait très guttural !

Dans le grave et le médium, – de la1 à si2 – l’émission était plus libre !

Une quinte aiguë remarquable

Cependant, ce charmant jeune homme chantait allègrement des la3, voire des sib3, bien engorgés mais solides et puissants ! Un très bon matériel vocal était donc là… mais dans un lamentable état de fonctionnement !

L’appui, une catastrophe !

C’est le mot qui convient : une catastrophe ! La respiration était basse mais le ventre, poussé et contracté à l’avant, lui servait d’appui pour des sons qu’il tenait déjà bien serrés dans sa gorge ! Un double « blocage » était donc en place. C’était complet comme tableau : les défauts les plus graves étaient au rendez-vous pour martyriser une très belle voix !

Une passion

Car cette voix, vous l’avez compris, malgré une émission déplorable étaient extrêmement prometteuse. Il s’agissait de ce qu’il convient d’appeler « une grande voix » ! Une très belle pâte sonore, une puissance non négligeable, des possibilités d’aigu évidente en étaient les caractéristiques principales. A terme, Henri pouvait devenir un magnifique baryton-Verdi !

N’oublions pas le principal : il avait une motivation à toute épreuve, inébranlable ! Un « feu sacré » comme je n’en ai connu qu’un : le mien !

Je lui ai dit tout le bien que je pensais de sa voix mais aussi décrit le travail énorme qu’il faudrait accomplir pour la placer (car les défauts étaient bien installés). Il m’a simplement répondu, avec un grand sourire :

- Quand commençons-nous ? Je veux y arriver ! Je vous fais complètement confiance !

- La semaine prochaine, si tu veux.

- OK, ça marche !

Devant une détermination aussi forte, je ne pouvais qu’accepter la tâche énorme qui me tendait les bras. *

(*) Entre nous, les challenges les plus difficiles m’ont toujours fortement intéressé.

Nous avons donc commencé à travailler la semaine suivante. Naturellement en « cours intégral », étant donné l’ampleur du travail à accomplir !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premiers cours

Ils ont été destinés à calmer un peu le jeune étalon fougueux ! Naturellement, les dix minutes de relaxation, au début des leçons, lui ont paru d’abord longues et inutiles. Il devait penser qu’une simple explication suffirait et qu’il pourrait de nouveau foncer. Il a rapidement déchanté. Il s’est vite rendu compte, pendant notre vocalisation de fin de cours (pourtant faite sur mesure pour lui) que ce n’était pas aussi simple. Les habitudes sont tenaces (les bonnes comme les mauvaises) !

Le taïchi vocal, le cri

En position couchée, il a cerné assez vite l’aspect respiratoire. Seulement, lorsque j’ai voulu essayer de lui faire réaliser un « cri » correct afin de l’aider à libérer les tensions de sa gorge, il a eu beaucoup de mal. Je lui ai parlé de l’enfant au berceau qui crie d’une façon très prolongée sans risque de se « casser » la voix. *

(*) La respiration du bébé est alors en parfait accord avec son larynx. La nature pense à tout !

« Quelque part, il faut que tu essaies de faire comme lui ! »

Il faisait des efforts mais, imiter, avec sa voix d’adulte, le « bébé crieur » * - malgré toutes mes indications - contrariait fortement des habitudes très ancrées !

(*) Lire : « La technique vocale fondamentale »

Je lui expliquai sans relâche que le futur beau son du chanteur était, à la base, un « cri » qui devait être libre et prendre spontanément son appui profondément dans son corps. Pour le réussir, il lui fallait accepter de « lâcher » le contrôle constant qu’il faisait subir à sa gorge !

Un jour, (enfin !) il fut tout surpris de pouvoir crier très fort sans ressentir de blocage ni d’effort dans sa gorge :

« C’est comme si mon corps tout entier criait » me dit-il !

- Bravo ! Il était indispensable que tu ressentes cette sensation de liberté et de puissance.

- Mais ces sons sont affreux, je ne peux pas chanter comme ça !

- Bien sûr que non, ce n’est qu’une étape. Il était absolument nécessaire que tu réalises cette émission naturelle, sans appui dans ta gorge. Dans un deuxième temps, nous la contrôlerons avec de bons appuis ! Puis, ensuite, nous mettrons du « papier de soie » autour ! Tu saisis ? Le véritable travail va pouvoir commencer !

La vocalisation

Progressivement, Henri se rassurait car, pendant la vocalisation qui terminait nos séances, il découvrait qu’il se passait quelque chose d’inhabituel ! Sa première découverte a été que son haut-médium sonnait plus librement. Nous arrivions au ré3, avec des arpèges de quinte sur « a », sans qu’il éprouve le besoin de monter son larynx ; il y a peu de temps encore, il « cravatait » * dès le si2.

(*) Terme souvent employé pour désigner un chant serré en gorge : « Chanter dans sa cravate ! »

Après ré3, cela se corsait encore un peu mais tous les espoirs étaient maintenant permis. Je le faisais travailler beaucoup sur des « ô » alternés avec des « o » (le o de or) et sur « ou » pour obtenir un abaissement laryngé maximum dans un pharynx le plus ouvert possible. A ce stade de son éducation, c’était indispensable :

« Nous étions encore loin du bâillement dynamique qui déboucherait sur une couverture correcte de toutes les voyelles au deuxième passage ! »

Les appuis

Ils s’amélioraient peu à peu. Au début, Henri durcissait sa sangle abdominale à l’excès pour tenir ses notes les plus aiguës. Maintenant son corps s’ouvrait plus largement ; il se servait davantage de l’écartement souple des basses côtes et de la respiration dorsale. Le puzzle se mettait en place ! Doucement mais sûrement, nous avancions ! Je lui répétais assez souvent :

« Courage, Paris ne s’est pas fait en un jour ! »

Un déclic important

Il a eu lieu un jour où nous parlions de l’Ave Maria de Schubert, qu’Henri aimait beaucoup. Je lui disais qu’il convenait d’en chanter la première phrase en soignant particulièrement le legato… que les mots devaient s’emboîter parfaitement les uns dans les autres, sans heurt et que le « i » de Marie devait s’épanouir à partir du Ma, aidé d’un « r » faiblement roulé.

Ses « i » et ses « é », à lui, étaient encore particulièrement gutturaux. J’ajoutais :

- Si tu chantais cet air, il faudrait faire ce « i » très piano… presque sans y toucher ! Veux-tu essayer la première phrase ? Juste pour voir ?

- Bien sûr. On est parti !

- Dans le ton original, on commence par un sib2 (sib/la/sib ré/do/sib).

Je lui ai joué la phrase au piano.

- Essaie ! Surtout, fais-moi un ré piano sans appuyer trop le « a » qui précède !

- On y va.

Henri commence et, ô surprise, chante un « i » piano, presque parfait, sans aucun appui en gorge.

Devant cette réussite, je lui ai demandé aussitôt de refaire la phrase en chantant un peu plus fort mais dans le même esprit ! Nouvelle réussite. Nous tenions quelque chose d’important.

Sur le forte, essayé dans la foulée, l’émission est restée à peu près correcte. Il m’a dit alors :

- J’ai une impression très bizarre. C’est un « i » comme extérieur à moi, plus vibrant mais plus petit. L’ennui, c’est que j’ai l’impression qu’il m’échappe !

- C’est seulement une impression. Il est beaucoup plus libre mais rassure-toi, tu restes aux commandes !

Les voyelles fermées

Elles ont eu une place « vedette » dans les cours qui ont suivi notre « découverte ». Nous avons chanté des « i » et des « é » sur des exercices simples : quintes en sons conjoints et arpèges de quintes. Les arpèges d’octaves sont venus un peu plus tard. Notre travail a consisté à émettre ces voyelles d’abord piano et très « bâillées » puis à les renforcer progressivement, jusqu’à un « forte relatif » !

Henri a réussi assez rapidement à chanter ainsi des mi3 et même des fa3 avec des « i » et des « é » non gutturaux. Les colorations de ces voyelles ont été travaillées ensuite.

Voir le billet : « La couverture de la voix (deuxième partie) »

Les modulations

Le moment était venu de travailler les modulations de voyelles. Nous avons commencé avec : « é a i a é a i » de manière à « noyer » les « a » dans les voyelles fermées qu’Henri réussissait désormais assez bien. Nous avons chanté cette modulation jusqu’au ré3 inclus. *

(*) Comme je m’y attendais, les « a » ont suivi cahin-caha le chemin des « é » et des « i ». Nous avons obtenu ensuite assez vite une tenue de deux ou trois secondes avec un « a » assez libre, sur ré3. Ouf ! Cela s’annonçait assez bien !

La couverture de la voix sur « a »

Voir le billet : « La couverture de la voix (première partie) »

Le plus difficile restait à venir : obtenir l’aigu sur « a » en voix pleine, en stabilisant l’ascension le larynx ! Donc, réussir correctement la couverture dynamique du son au deuxième passage.

Comme dit plus haut, Henri parvenait maintenant à chanter des ré3 tenus sur « a » avec un larynx relativement « sage » ; seulement, dès qu’il s’agissait de franchir cette limite et d’aborder le registre aigu, celui-ci était attiré irrésistiblement vers le haut et le son reprenait ses « qualités » gutturales !

Les tierces majeures ascendantes sur gammes descendantes

Elles nous ont été très utiles. En partant d’une attaque correcte, (nous les avons faites sur « a »), il s’agit de descendre la gamme (note par note) en chantant des tierces majeures ascendantes. La note d’attaque est le temps fort de chaque groupe. Une réactivation diaphragmatique a lieu entre chacun d’entre eux. *

(*) Un peu comme dans une valse où le pied droit – sur le temps fort - prend son appui au sol pour entraîner ensuite le corps tout entier dans le mouvement. Dans l’exercice, comme dans la valse, la première note (le temps fort) entraîne les autres !

En do majeur, l’exercice s’articule ainsi :

Do3 mi do / si2 ré si / la2 do la / etc.

Il faut faire cet exercice dans un tempo assez allant. De cette façon, le son aigu a moins de chance d’être serré, surtout si la note d’attaque est chantée correctement.

Avec Henri, j’ai pu obtenir ainsi, assez rapidement, des fa3 et fa#3, « un peu ouverts » mais « non gutturaux » !

Dans les cours qui ont suivi, ces sons ont trouvé leur bonne coloration, se chargeant d’harmoniques plus sombres. Ils n’étaient pas parfaits mais n’étaient plus du tout émis en tension : la bonne dynamique était lancée.

Les sauts d’octaves

Ce sont eux qui ont signé notre victoire finale.

Nous avons procédé, par demi-tons ascendants, en partant de la1 :

La1 (très soulevé) puis saut d’octave jusqu’à : La2 (coloré « o - de ocre - »

Arrivé à mib2/mib3, Henri, sombrant plus sans resserrer son pharynx, a magnifiquement réussi la couverture, faisant "tourner" un « ô » très large ! Il a réussi ensuite mi3 et fa3 : le pharynx était resté grand ouvert, nous étions sauvés !

Le travail a consisté ensuite à retrouver la bonne dynamique avec des supports différents : quintes et arpèges de tous ordres.

La modulation

La modulation de voyelles, chantée correctement de sib2 à mi3 a été une autre belle réussite. Dans cet exercice, les voyelles sont chantées à la suite les unes des autres sur une même note.

Je choisis presque toujours l’ordre suivant : a é i ô u i *

(*) Quand cet exercice est réussi dans un ambitus incluant la zone de couverture, on peut affirmer que le chanteur a accompli de gros progrès techniques. On peut alors commencer à appliquer tout cela sur des morceaux !

La messa di voce

En revanche, nous avons mis beaucoup de temps encore pour réussir « la messa di voce » sur la zone de couverture. Cet exercice consiste à attaquer un son piano, à l’amener au forte dans un long crescendo puis à le ramener au piano dans un long décrescendo. C’est un exercice extrêmement difficile !

Voir à ce sujet le billet : « Le cours de technique vocale type »

Le premier air

Nous avons choisi « l’Ave Maria de Schubert », en souvenir du premier déclic. Adorant ce morceau, Henri l’a tout de suite très bien interprété, avec nuance et émotion. Ce magnifique chant sacré restera certainement pour lui un air fétiche. Ensuite, restant dans le sacré, nous avons choisi « l’Ave Maria de Gounod », qui lui permettait de donner un beau « sol3 » avec vaillance.

Un air d’Opéra

Plus tard, sur sa demande, j’ai accepté de lui faire travailler l’air principal de « Rigoletto » : « Courtisans, race vile… ». Nous l’avons chanté en français et en italien !

L’histoire d’Henri se termine. Il est maintenant suffisamment prêt techniquement pour affronter concours et castings. Il est entré au conservatoire. Il pourra y travailler avec un « outil » en parfait état de marche. (*)

(*) Nous le contrôlons tout de même assez souvent !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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