Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (85/161)

Chronique du 19 octobre 2008

Comment placer ma voix mixte ?

Sébastien A. (25 ans - rockeur)

Bonjour,

Je m'appelle Sébastien A. et je suis chanteur-guitariste dans un groupe de rock aux influences de groupe tel que Queen, dont je suis fan. J'ai suivi très peu de cours de chant (seulement 1 an et demi à Reims et une semaine de stage avec Juliette P. près de Montpellier). On m'a conseillé de contacter plutôt un homme professeur de chant pour mieux comprendre ma voix (surtout dans l’aigu où elle n’est ni fausset ni normale). Avec cette voix, je n'ai pas l'impression de forcer et j'arrive à atteindre des notes assez aiguës. Peut-être que vous pourrez vous en rendre compte sur (x), site de mon groupe. Votre site m'a énormément motivé pour prendre des cours avec vous.

Merci d'avance

Le mail ne comportait pas de n° de téléphone. J’ai donc, dans un premier temps, répondu cela à Sébastien :

Bonjour Sébastien,

Je vous remercie de votre mail dont je viens seulement de prendre connaissance (j'étais en panne de connexion Internet). La voix dont vous me parlez (ni pleine ni fausset) est sans doute ce que l’on appelle une voix « mixte ». Elle bénéficie d'un appui et on peut, avec le travail, la nuancer (le fausset, lui, étant beaucoup plus limité pour cela). Freddie Mercury et Jeff Buckley usent abondamment de cette voix mixte… et si bien ! Le travail vocal, cependant, ne doit pas se cantonner à cela. Toutes les possibilités doivent être exploitées pour obtenir un potentiel maximal. La voix, c'est le corps et tous les différents niveaux d'appui. Un travail "total" bénéficie toujours à la voix dont on se sert habituellement ! Je n'ai pas pu vous écouter sur le site(X) : la diffusion a été impossible. J'espère que ces quelques lignes vous auront éclairées ? A votre disposition, si vous le désirez, pour un bilan vocal : 01 48 25 85 05 ou 06 08 94 23 78

Bien cordialement

Jean Laforêt

Le lendemain, Sébastien me téléphonait pour un rendez-vous ; nous nous sommes vus le samedi suivant.

Son bilan vocal

Sébastien est un grand garçon sympathique, sérieux et solide. D’un naturel timide, il parle doucement, un peu dans sa barbe (qu’il n’a pas) avec une belle voix grave. Il m’a fait écouter quelques-uns des morceaux de son album. Je me suis tout de suite rendu compte qu’il ne chantait pas avec une voix mixte mais avec sa voix pleine forcée et passablement « étranglée ». C’était impressionnant de « déchirement » mais aussi, il faut le dire, de talent !

Un futur baryton ?

Les tests vocaux m’ont confirmé que le fondamental de sa voix était situé dans le grave. On pouvait penser, compte tenu du timbre, à un futur baryton ! Il donnait assez facilement un sol1, son médium était « corsé » mais il atteignait « tout juste » le ré3 en voix pleine. Or, dans son CD, les sol3 étaient légion !

Je lui ai demandé de me donner, en direct, un exemple de la façon dont il s’y prenait pour obtenir les aigus dans ses morceaux. La démonstration a été concluante : dès mi3, sa tête se tendait vers l’avant en se tordant légèrement ; son larynx était irrésistiblement attiré vers le haut ! Le son obtenu (un fa3 en l’occurrence) était étriqué, très pauvre en harmoniques graves, comme maintenu à force de volonté ! C’était tout, sauf une émission mixte qui, au contraire procure une certaine détente à l’appareil vocal tout entier ! Je me suis demandé par quel miracle aucun accident n’était encore venu troubler la fête !

Décision de travail

J’ai expliqué tout cela à Sébastien. Il m’a écouté posément et m’a avoué en souriant qu’il était venu me voir car il sentait bien que « quelque chose » n’allait pas dans son émission.

- Ta musculature vocale est sans doute très puissante, elle a tenu jusqu’alors mais cela risque fort de ne pas durer ! Tu as bien fait de me faire signe.

- Le style des morceaux n’arrange rien. Il impose souvent un certain "déchirement vocal" pour faire vrai !

- C’est exact mais cela n’est pas incontournable ! On peut très bien donner le change, rendre vocalement le « déchirement » dont tu parles sans pour cela risquer de se casser la voix. La technique permet cela.

Un nouvel album étant en préparation, nous devions aller vite. Nous avons donc opté pour un simple cours de vocalisation afin de « recadrer » au plus vite – et du mieux possible - l’essentiel de son émission.

Sébastien est très motivé.

Jugez-en : il doit faire une bonne heure de train suivie de trois quarts d’heure de métro tous les samedis pour venir à son cours (et, bien entendu, autant pour le retour).

Il avait besoin et très envie de travailler sa voix !

Nos premiers cours

Nous avons commencé par la gymnastique vocale. Elle représente – sans être un travail intégral - une synthèse de l’émission de base correcte (statique corporelle, respiration, assouplissement et tonicité de la musculature). Pour notre vocalisation future, cette préparation de qualité serait la bienvenue !

Sébastien, en perfectionniste qu’il est, l’a pratiquée avec un sérieux digne d’éloges.

Grâce à ce travail il a pu assez vite placer sa respiration, améliorer ses appuis et… limiter ainsi les risques.

La voix pleine

Au tout début, nous n’avons pu la travailler que dans un ambitus assez restreint (la1 à si2) car il fallait absolument limiter l’ascension du larynx qui intervenait très vite. Les sons tenus, obtenus avec un larynx de plus en plus « sage » sont progressivement devenus beaux, solides et ronds et notre limite de travail a pu être repoussée à do#3. Cependant, nous ne parvenions pas, malgré nos efforts, à franchir ce cap avec des sons pleins corrects. (*)

(*) Cette note « butoir » (do#3) a été longtemps notre maximum en voix pleine tenue. Un demi-ton plus haut, le son s’engorgeait ou s’étriquait.

Cela faisait sans doute un peu drôle à Sébastien de ne plus avoir à monter mais il sentait bien que ce travail dans le médium était indispensable pour replacer la base de son émission.

Je lui répétais souvent :

- On doit travailler « sa » voix et non pas « celle » que l’on voudrait avoir ! Ta voix est là pour l’instant. Elle est d’ailleurs très belle. A nous de lui faire trouver le chemin du « ciel » !

Il m’a rassuré en me disant qu’il aimait cette voix-là, qu’il s’y sentait bien ! En fait, j’ai compris qu’en chantant ainsi, largement dans le médium, il se sentait vraiment « lui-même » ! (*)

(*) Cette voix, prenant un appui profond dans son corps, était la sienne, alors que celle qu’il employait couramment avec son groupe était simplement un exercice d’équilibre instable et très dangereux !

La voix mixte

Voir le billet : « La voix mixte appuyée »

Parallèlement, nous avons travaillé la « voix mixte ». J’espérais qu’il pourrait assez rapidement s’en servir pour aborder certains aigus dans ses futurs morceaux.

Il en a vite compris le mécanisme mais ne parvenait pas à dépasser le sol3 avec cette émission (alors que des débutants intégraux émettent parfois ainsi, relativement facilement, des si3 et ut4). (*)

(*) Je pense que son larynx, longtemps « maltraité » rechignait à nous offrir la détente nécessaire pour cela. Plus tard, qui sait ?

Le fausset

En revanche, l’étude de la voix de fausset, menée de front, a comblé tous nos espoirs ! Il a pu chanter ainsi, avec facilité, des « i » et des « a » très jolis. Nous avons couvert, assez rapidement, plus d’une octave en sons tenus (approximativement sol2 à si3). Je lui faisais remarquer que « l’ouverture » de sa gorge » – qui était excellente dans l’émission du fausset - devait être la même avec sa voix mixte et sa voix pleine (bien que cette dernière fonctionne avec une musculature beaucoup plus lourde !)

La couverture des voyelles fermées en voix pleine

Voir le billet : « La couverture de la voix (deuxième partie) »

Ouf ! En un jour « faste », les voyelles fermées « i » et « é » nous ont permis de franchir plusieurs fois, non seulement notre fameux cap du do#3, mais celui du passage mib3 ! Sébastien a réussi ce jour-là à tenir un peu un « mi3 » à pleine voix avec un bâillement presque correct.

Nous avons même « flirté » avec un fa3 !

La couverture des sons sur « A » en voix pleine

Voir le billet : « La couverture de la voix (première partie) »

Naturellement, je tentais également, à chaque cours, de développer son aigu en voix pleine, de lui faire réaliser le mécanisme de la couverture des sons, notamment sur « a », voyelle large et ouverte par excellence ! Nous nous heurtions là à une incroyable résistance. Ses blocages étaient aussi puissants que sa musculature ! (*)

(*) En effet, bien que son médium, travaillé méthodiquement sur « a » avec divers exercices (dont la « Messa di voce »), nous offre maintenant de très belles sonorités jusqu’à « do#3 tenu », sa gorge refusait obstinément de continuer de s’ouvrir correctement au-delà. Même à l’aide d’exercices rapides, nous n’arrivions à rien de concluant. J’étais pourtant certain que cela était possible, que « a » suivrait « é » !

Heureusement - comme dit plus haut - ce garçon bénéficie d’une résistance vocale peu commune. Cela nous a permis de ne jamais atteindre la fatigue lors de nos essais qui étaient, Dieu merci, de plus en plus probants.

La dissolution du groupe

Un samedi, Sébastien m’a appris que son groupe était dissous. Il souhaitait maintenant chanter ses propres chansons dans des tonalités qui lui conviendraient. J’avoue que j’ai ressenti alors un certain soulagement. Ouf ! Nous allions pouvoir enfin travailler plus sereinement, en évitant la fatigue vocale que produisent presque toujours, pour le chanteur, les nombreuses répétitions entre amis (retours de son mauvais ou inexistants, tessitures vocales inadaptées, etc.)

Comme je lui exposais tout cela, il m’a rassuré complètement en m’apprenant que, depuis un certain temps déjà, même aux répétitions avec son groupe, il ne chantait plus du tout comme avant : il surveillait attentivement l’ascension de son larynx et préférait passer en fausset plutôt que d’employer l’ancienne façon !

(*) Même seul, il se rendait donc maintenant très bien compte du moment où il ne fallait plus « insister » !

Concert d’élèves

J’avais organisé, fin mars de cette année, un concert d’élèves. Sébastien a chanté à cette occasion deux chansons en s’accompagnant » à la guitare. En premier, une chanson des Beatles où il a utilisé sa voix pleine et, en deuxième, une de ses compositions où le fausset était roi ! J’ai été très content de le voir s’exprimer devant le nombreux public d’amis qui était là. Le beau succès qu’il a obtenu a démontré, s’il en était besoin, que notre travail avait déjà produit quelques fruits.

Une année déjà

Le temps a passé ! Au moment où j’écris ces lignes, il y a plus d’une année que nous travaillons ensemble, Sébastien et moi. Ses progrès sont désormais convaincants.

Il aborde maintenant sereinement la couverture des sons au deuxième passage en voix pleine. Sa gorge « consent » enfin à s’ouvrir davantage, permettant d’assez bons fa3 (voire fa#3) couverts sur « a » ! Les « i » et les « é », de « mieux en mieux » colorés suivent le même chemin et profitent eux-aussi du bâillement dynamique.

La voix étriquée et serrée des débuts est aux « oubliettes » !

Quant au fausset, il le manie maintenant avec une très grande « maîtrise » ! Il est d’une absolue justesse, possède un excellent vibrato et ne cesse de croître en puissance ! Nous atteignons ré#4 sans sacrifier à la qualité. Un futur Jeff Buckley est peut-être en train de naître…

Sébastien compose beaucoup en ce moment. J’ai hâte d’avoir un aperçu global de ses créations.

Et la voix mixte ?

J’ai l’espoir que nos progrès généraux faciliteront, dans un futur proche, l’éclosion d’une très belle voix mixte qui augmenterait encore ses possibilités ! Cela n’est pas impossible. Actuellement, elle progresse continuellement dans l’aigu.

(*) Sa voix « légère » (mixte + fausset) s’homogénéise de plus en plus, il est d’ors et déjà très difficile de savoir quand le fausset succède à la voix mixte ! Tous les espoirs restent donc permis !

S’essayer à l’opéra ?

Rien ne s’y oppose à mon avis et je crois que Sébastien ajouterait là une nouvelle corde à son arc en affirmant encore ses possibilités. Je vais lui en parler incessamment. Je suis presque sûr qu’il sera d’accord pour travailler avec moi un bel air de Mozart en italien ! Ce n’est pas incompatible avec le rock et ne peut que le faire encore progresser vocalement !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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