Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (86/161)

Chronique du 02 novembre 2008

Les kilos et le chant

Jean-Yves P. (20 ans – Paris)

Bonjour monsieur,

Je lis tous vos billets, je les trouve supers. Je voudrais vous demander aujourd’hui votre avis sur un point qui me tracasse. J’ai vingt ans et je chante depuis deux ans avec un professeur. Je suis, paraît-il, basse. Mes résultats ne sont vraiment pas brillants, c’est le moins qu’on puisse dire. Je me fatigue beaucoup, je m’enroue facilement et je n’arrive à rien ! Mon problème est que je suis anormalement mince (on pourrait dire maigre) : 64 k pour 1 m 88 ! Pensez-vous que mon physique puisse être la cause de mes ennuis ? J’ai essayé de prendre du poids mais je n’y arrive pas. Je ne sais plus quoi penser et j’espère une réponse de votre part. Mon téléphone est le (X). Merci d’avance, etc.

Jean-Yves, souviens-toi de notre conversation téléphonique. Après que tu m’aies confirmé que – hormis ton souci de poids - tu étais en bonne santé, je t’avais dit :

« A mon avis, ton problème n’a rien à voir avec ton poids ! Il serait néanmoins utile, si tu en es d’accord, que nous fassions un bilan vocal à la suite duquel je pourrais te donner une réponse plus crédible ! »

Nous savons tous les deux maintenant d’où venait cette fatigabilité qui sapait ton moral et avait failli te faire renoncer au chant ! J’ai voulu, en écrivant ce billet, rappeler ton histoire pour que les chanteurs et chanteuses qui se posent la question (ils sont nombreux) sachent bien que les kilos n’ont souvent rien à voir avec le rendement vocal.

Bilan de Jean-Yves

Quelques jours après notre coup de fil, j’ai reçu Jean-Yves pour un bilan. C’est un jeune garçon très sympathique, assez timide et effectivement pas très « épais ». Comme beaucoup de personnes grandes et minces, il ne se tenait pas très droit, le dos légèrement voûté et la poitrine un peu « encaissée ». Il s’exprimait d’une voix assez grave, légèrement « flottante », sa grosse « pomme d’Adam » allant et venant sous son menton. Il avait effectivement toutes les caractéristiques d’une basse !

Les tests vocaux

Dès le premier test, j’ai été alerté par le très mauvais fonctionnement de sa « soufflerie » ! Deux raisons principales à cela : une déplorable statique générale d’une part et une gestion du souffle complètement incorrecte d’autre part. Sa respiration était pauvre, strictement abdominale avec ventre poussé à l’avant ; les basses côtes et le dos ne jouaient aucun rôle. La première conséquence de cela était le manque d’alimentation en souffle de son larynx. Pour compenser, il provoquait inconsciemment un serrage de la gorge, créant ainsi un nouveau problème.

En un mot comme en cent, son souffle, distribué « petitement » et d’une façon anarchique, avait toutes les peines du monde à alimenter un larynx de belle taille. Un déséquilibre pneumo-phonique important était évident ! Sa voix commençait même à bouger par manque d’alimentation ! A vingt ans, c’est assez rare ! (*)

(*) La voix était « sous alimentée », le débit du réservoir étant insuffisant pour le moteur !

Les sons qu’il émettait n’avaient aucune tonicité et « flottaient » (défaut déjà perceptible dans sa voix parlée). Nous avons péniblement parcouru un ambitus partant de sol1 pour culminer sur un ré3. De plus, comme ses appuis ne se réalisaient pas correctement, Jean-Yves ne chantait pas du tout avec son corps ! Ses possibilités vocales étaient vraiment très limitées et ses connaissances techniques inexistantes.

Les kilos manquant n’avaient rien à voir dans tout ça. Il était certain qu’un peu de sport et un régime approprié lui apporteraient une certaine aide « énergétique » mais la cause de ses difficultés n’était pas là ! (*)

(*) Je pense que les cours de chant qu’il avait suivis pendant deux ans n’avaient fait qu’aggraver ses « manques » au lieu de les combler ! Il fallait réparer… et sur quel terrain !

Après quelques tests complémentaires, je lui ai « doucement » expliqué tout cela :

- C’est délicat pour moi de devoir te dire çà, mais ce bilan éclaire une situation vocale assez mauvaise. Il faudra, si tu veux obtenir un bon résultat, tout reprendre à zéro.

- Qu’est-ce qui ne va pas ?

- Tout !

Il a laissé passer un temps puis a ajouté :

- Mon professeur m’a dit qu’il fallait que je fasse du sport et que je grossisse un peu pour m’améliorer.

- Cela ne pourrait te faire que du bien, mais le vrai problème n’est pas là.

- Pourtant, je sens que je n’ai pas de force dans ma voix.

- Oui, c’est vrai. Il faut la tonifier ; pour cela, il faut avant tout autre chose acquérir une bonne respiration de chant.

- J’étais sûr que je respirais mal !

- C’est très vrai, mais ce n’est pas seulement çà ! Beaucoup d’autres questions techniques importantes découlent directement de la gestion du souffle et sont également à traiter.

Jean-Yves m’a regardé un moment sans rien dire puis, avec un air presque rassuré, il a ajouté :

- Alors, mon poids ?

- Ce n’est qu’une toute petite partie du problème. Un régime énergétique, une vie plus saine, faire du sport seraient de bonnes choses pour toi mais ne résoudraient en rien ce qui t’intéresse.

- Alors, que faut-il faire ?

- Apprendre à chanter !

- Mais, voilà deux ans que j’apprends !

- Je ne pense pas que, pendant ces deux ans, tu aies appris grand chose de valable.

Après un temps :

- Vous êtes sûr que tout n’est pas perdu ? Que je pourrai y arriver ?

- J’en suis certain !

Contre toute attente, Jean-Yves s’est montré visiblement rasséréné. Certes, il regrettait d’avoir perdu tout ce temps mais son soulagement était palpable. Il avait confiance, c’était évident. Il allait enfin pouvoir chanter ; ses « soixante-quatre kilos » n’étaient plus pour lui un handicap infranchissable.

Nous avons décidé de travailler en « cours intégral » pour ne rien laisser au hasard.

Voir : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premiers cours

Jean-Yves a beaucoup apprécié les relaxations et les massages de détente. Il s’est rendu compte, à ce moment-là, combien il était tendu ! Je dois dire que cela ne m’avait pas sauté aux yeux au tout début ! Je le trouvais plutôt un peu lymphatique ! Il m’a dit un jour, après notre travail couché :

- Ce que je dois être tendu pour me sentir aussi bien maintenant !

- C’est sûr. Très souvent, l’état de détente obtenu après une relaxation fait prendre conscience des tensions qui étaient présentes avant. Où les sens-tu habituellement ?

- Dans le ventre et en haut du dos. Parfois à l’estomac.

- Cela est révélateur et ne peut pas aider ta respiration ! Dans quelque temps, tu en auras moins et tu respireras plus profondément.

Au fil des cours, Jean-Yves devenait à la fois de moins en moins tendu et de plus en plus vif. Cela peut paraître paradoxal mais c’est ce qui s’est passé.

La gymnastique vocale

Nous l’avons commencée dès que possible, c’est à dire après deux ou trois leçons de préparation générale.

Elle a contribué beaucoup à l’aider à rectifier sa statique ! Les nombreuses postures et exercices qu’elle comporte ont rapidement aidé son corps à respirer plus et surtout mieux. L’ouverture correcte des côtes a notamment facilité une respiration « dorsale » plus complète. (*)

(*) Progressivement, Jean-Yves a acquis une amplitude respiratoire très supérieure à celle qui était la sienne auparavant.

La vocalisation

Elle a été faite à chaque leçon, parallèlement à la gymnastique. Progressivement, soutenue par une respiration diaphragmatique de plus en plus complète, sa voix s’est d’abord desserrée puis stabilisée et tonifiée. Les exercices vocaux, spécialement adaptés à son cas, atteignaient maintenant pleinement leur but. (*)

(*) Voir : « Le cours de technique vocale type » et « Le bâillement technique du chanteur »

L’aviron

Dès le début de nos leçons, j’avais dit à Jean-Yves – en espérant bien un « retour » - tout le bien que je pense de la pratique de « l’aviron » pour développer la respiration. J’entretenais régulièrement le sujet et bien m’en a pris ! Un jour, il m’a annoncé qu’il s’était inscrit à un cours d’aviron et qu’il commençait demain ! Cela n’a pas été la seule bonne surprise car il a ajouté que, depuis la semaine dernière, il courait chaque soir au bois de Vincennes pendant une bonne demi-heure ! J’ai naturellement applaudi des deux mains… en souhaitant que ces bonnes résolutions perdurent ! (*)

(*) Jean-Yves avait amorcé une transformation radicale !

Trois kilos en plus

Autre bonne nouvelle ! Deux mois plus tard, Jean-Yves m’apprend que, sans régime alimentaire spécial, il avait pris trois kilos !

- Tu vois que le l’aviron et le footing font quelquefois des miracles !

- Vous croyez que c’est ça ?

- En partie, oui ! Cela fouette ton appétit ! Je pense aussi que le bonheur que tu ressens maintenant en chantant joue un petit rôle là-dedans…

- C’est sûr, c’est génial ! Je me sens des ailes !

Un an après…

Maintenant, Jean-Yves fait à chaque leçon un travail vocal de plus en plus performant : il tient un ré3 sur n’importe quelle voyelle environ cinq secondes sans que sa voix ne se dérobe d’un pouce ! En vocalisation rapide, il atteint assez facilement un sol3 ! Il est radieux ! Il y a quelque temps, nous avons rajouté à notre programme d’exercices deux vocalises de Panofka et quelques petites pièces de Vaccaï.

Il nous fallait également un morceau d’opéra de référence pour « fixer » nos progrès.

Nous avons choisi : « N’ouvre ta porte ma belle… » un des airs de Méphisto, extrait de Faust de Gounod. (*)

(*) Jean-Yves se tire vraiment très bien des multiples difficultés de ce très beau morceau !

Ses bonnes résolutions se sont pérennisées : l’aviron et le footing continuent à porter leurs fruits ! Il est visiblement plus fort, beaucoup plus musclé. Il pèse maintenant soixante-dix kilos et se tient plus droit ! (*)

(*) Dans ce cas précis, le travail vocal « réussi » a facilité la régulation pondérale !

Epilogue

Tout le monde sait que certaines grandes stars d’opéra sont de corpulences très imposantes. En l’occurrence, leurs voix somptueuses ne font que refléter la robustesse de leur constitution. Ces gens-là sont des forces de la nature et leur rendement vocal est tout naturellement en proportion du reste. Un corps « hors du commun », dans le cas d’artistes de cette trempe, donne naissance à une voix « hors du commun » ! On peut dire qu’un certain équilibre « physico-vocal » est ainsi réalisé ! (*)

(*) Si d’aventure ces personnes–là maigrissaient par trop, ce bel équilibre risquerait fort d’être rompu, entraînant un cortège de conséquences fâcheuses pour leurs voix (des exemples existent).

Les « divos » et « divas » plus minces

Ils sont légion, bien entendu ! De nombreux artistes lyriques célèbres (hommes et femmes), possédant également de grandes voix, sont physiquement splendides ! Leur constitution est certes solide mais aucun kilo superflu n’enrobe leur silhouette ! Un certain équilibre « physico-vocal » s’est aussi réalisé chez eux ! En revanche, si ces personnes-là se mettaient à grossir « inconsidérément », ce fameux équilibre risquerait aussi d’être rompu (dans l’autre sens, cette fois-ci) et de limiter leurs prouesses vocales !

Pour résumer

Vous l’avez compris. Tout est question d’équilibre ! Travaillez "correctement" votre voix en respectant votre physique : soyez en accord avec vous-même ! Prendre du poids pour tenter d’améliorer vos performances vocales ne vous apporterait rien. Votre cœur y gagnerait seulement une fatigue supplémentaire dont il se passerait bien ! Perdre « trop » de kilos - par coquetterie - ne serait pas mieux !

Vous pouvez, pour plus d’informations, lire le billet : « L’hygiène vocale »

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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