Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (88/161)

Chronique du 30 novembre 2008

Parler fort m'est impossible

Patrick L. (Vingt-huit ans – Paris)

Je me permets de faire appel à vous bien que je ne sois pas du tout chanteur. Je vous écris de la part d’un ami, Lucien M. qui a travaillé avec vous l’année dernière. J’ai vingt-huit ans et je suis chef de chantier dans le bâtiment. Ma voix me préoccupe beaucoup car elle se fatigue très rapidement bien que je n’aie vraiment pas l’impression de la forcer. Pour vous donner un exemple, j’ai pris, il y a quelques années, des cours de judo. Je les terminais complètement aphone alors que je ne criais pas du tout (ni ne parlais fort) pendant ces séances. Ma voix revenait seulement le lendemain, et encore pas toujours ! A l’heure actuelle, elle est souvent faible et voilée. J’ai consulté plusieurs spécialistes et l’on ne trouve rien. C’est très handicapant pour moi sur les chantiers. Si je veux parler fort, j’ai vraiment l’impression d’étouffer. Lucien pense que des cours de technique vocale auraient des chances de m’aider. J’attends votre réponse avec impatience. Mon téléphone est le (x). Bien cordialement. Patrick.

J’ai appelé Patrick le lendemain et, une semaine après, il est venu faire un bilan vocal. Son problème de non-chanteur, enroué sans traumatisme vocal connu, m’intriguait.

Bilan vocal

Patrick est un grand garçon sympathique, bâti en athlète. Nous nous sommes assis et, tout de suite, d’un commun accord, tutoyés ! Il m’a exposé de vive voix le problème qui lui pourrissait la vie (ce sont ses propres mots). Je lui ai posé ensuite quelques questions complémentaires. Il me répondait gentiment avec une voix faible et un peu rauque.

Voici quelques-unes des réponses qu’il m’a faites ce jour-là.

- Comment ressens-tu ta voix, en général ?

- Elle sort mal, elle m’étouffe…

Il voulait dire : « Ne pouvant pas parler fort, je me sens étouffer… »

- Tu es souvent vraiment enroué ?

- Très souvent !

- Après un enrouement, ta récupération vocale est-elle longue ?

- Oui, plusieurs jours !

- Quand tu es enroué, ta voix est-elle plutôt rauque ou plutôt aggravée ?

- Rauque, elle disparaît !

- Es-tu timide ?

- Non

- Es-tu émotif ?

- Oui, hyper-émotif… mon cœur tape !

- As-tu des complexes physiques ou psychologiques ?

- Physiques, non…

- Ton enfance et ton adolescence se sont-elles bien passées ?

- Pas vraiment…

- Avais-tu déjà ces problèmes de voix à cette période ?

- Je parlais peu, je ne criais pas, j’étais…

J’ai coupé court, sentant une très forte émotion dans sa voix.

- Maintenant, t’essouffles-tu parfois rapidement ?

- Oui, quand je m’excite trop ! Dans ces moments-là, je perds aussi ma voix sans vraiment parler fort ! C’est exactement comme au judo où je n’avais plus de voix du tout à la fin des cours ! (*)

(*) Il a pratiqué des Arts Martiaux jusqu’à l’âge de 24 ans

- Tu ne criais jamais, pendant ces cours ?

- Jamais !

- La voix revenait vite ?

- Le lendemain… et encore, pas toujours !

- Te souviens-tu de l’âge de ta mue ?

- Vers… 16 ans !

- Et de l’âge de ta puberté ?

- Quatorze ans ?

- As-tu un problème sexuel ?

- Aucun !

- Ta taille, ton poids ?

- 1 m 87 pour 74 kg

Les essais vocaux proprement dits, pratiqués ensuite ont révélé une respiration inverse (*) et une impossibilité de lancer un appel. Le niveau d’appui vocal – sur A notamment - était très haut. Le corps ne participait presque pas à la phonation.

(*) J’entends par « respiration inverse » évacuer un surplus d’air à la fin des phrases et inspirer ensuite rapidement d’une façon thoracique pour reprendre le discours. Cette façon de procéder est véritablement épuisante !

De plus, sa voix, émise faiblement était « couverte », comme inhibée. L’oreille, pour « arranger » le tout, s’est révélée extrêmement déficiente. Patrick détonait allègrement sur des exercices très simples de sons conjoints et se montrait absolument incapable de répéter une note (même facile) prise au hasard dans la gamme.

« J’étais persuadé - en plus d’un geste vocal totalement déficient et un problème d’oreille sévère - qu’une somatisation vocale n’était pas à exclure. » (*)

(*) Répercussion sur la voix d’un problème psychologique

Cependant, honnêtement, ce bilan assez lourd m’a rempli d’espoir ! J’avais la conviction – avec mes outils - de pouvoir améliorer nettement l’état vocal de Patrick s’il se montrait suffisamment motivé… et il avait l’air de l’être !

« Je plaçais dans la forme purement physique du problème – la partie visible de l’iceberg - beaucoup d’espoir. Améliorer le « geste vocal » nous aiderait sans doute énormément dans un premier temps. Ce serait déjà un travail de géant ! »

A l’issue des tests, nous avons repris notre conversation. Je lui ai fait part de mes déductions. Je lui ai expliqué de mon mieux que la voix était une résultante équilibrée de plusieurs facteurs physiques et psychologiques. Je lui ai dit pouvoir l’aider à améliorer beaucoup (et assez rapidement) le problème purement physique : son geste vocal. J’ai ajouté qu’à mon avis, il souffrait d’inhibitions psychologiques qu’il serait sage de traiter parallèlement, avec l’aide d’un spécialiste. (*)

(*) Ces inhibitions, parfois très anciennes et souvent inconscientes, peuvent créer des « somatisations vocales » et entretenir des symptômes gênants.

Je lui ai suggéré aussi, son problème relevant à la fois des deux aspects, que nous envisagions ensemble un « travail vocal intégral », le plus indiqué pour donner les meilleurs résultats dans ce cas-là. Il a été en tout point d’accord avec moi, ayant lu sur le site en quoi il consistait. (*)

(*) Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premiers cours

Nous avons commencé à travailler la semaine suivante. Patrick n’avait jamais fait de relaxation. A cette occasion, il s’est aperçu qu’il avait beaucoup de mal à se détendre. Son ventre restait très contracté, ne laissant que peu de place au jeu naturel du diaphragme pendant la respiration. De ce fait, celle-ci manquait d’amplitude, comme emprisonnée dans ses puissants muscles abdominaux. Je lui ai expliqué qu’un corps, même très athlétique comme le sien, devait pouvoir « s’ouvrir » souplement pour laisser une respiration normale s’accomplir. (*)

(*) Je pense - entre autres - que ses cours d’Arts Martiaux, sans doute mal compris par certains côtés, avaient contribué à créer et à entretenir, même au repos, des tensions musculaires anormales.

Taïchi vocal

Nous avons dû travailler assez longtemps, en position allongée, pour obtenir un souffle calme et profond. Les premiers progrès ont eu lieu, en pratiquant le « taïchi vocal ».

Ce travail de taïchi a également révélé que Patrick contractait inconsciemment son plancher pelvien (le périnée) en même temps que ses muscles abdominaux lorsqu’il émettait un son, même de faible intensité. Après cette prise de conscience, quelques exercices très simples nous ont permis de venir à bout de ce défaut (assez répandu) qui peut gêner l’émission vocale.

L’écoute

Patrick était affligé d’une amusie assez sérieuse. J’avais entrepris, à chaque leçon, une vocalisation très facile permettant de travailler, en même temps que sa voix, la perception des sonorités et la mémoire musicale.

Il « voyageait » à peu près correctement, de si1 à la2. Au-dessous de cet ambitus, rien ne sortait et, au-dessus, la justesse devenait plus que relative ! Je tenais absolument à améliorer son oreille, sachant pertinemment l’importance capitale de l’écoute dans toute expression vocale. (*)

(*) La voix peut émettre seulement ce que l’oreille est capable de concevoir !

Petits progrès vocaux

Au fur et à mesure de ses acquisitions : meilleure perception auditive, souffle plus profond (grâce à une musculature abdominale de plus en plus souple), périnée et larynx moins contractés à force d’attention, meilleurs appuis vocaux, la voix de Patrick perdait progressivement de sa raucité. J’évitais tout effort superflu car les séances elles-mêmes en constituaient un pour ce garçon qui ne se servait de sa voix qu’avec parcimonie.

Nous devions fractionner nos exercices en faisant plusieurs pauses. Je profitais de ces moments pour le faire parler un peu de ses problèmes personnels, espérant ainsi le libérer de quelques-unes des tensions que je devinais en lui ! Au début, il se livrait peu mais je sentais bien qu’un secret douloureux le torturait. Plus tard, peut-être…

Cahin-caha

Au bout de quelques mois, nous sommes arrivés à élargir un peu notre ambitus de travail ! Un la1 pouvait être frôlé dans le grave et un do3 pointait un nez presque correct dans l’aigu !

J’employais avec Patrick, depuis le début, de préférence les sonorités « ou » et « ô », de façon à obtenir un abaissement souple et naturel de son larynx. Dès que nos progrès l’ont permis, j’ai pu commencer à introduire prudemment des « i » puis des « é » afin d’apporter un peu de timbre à sa voix sans compromettre son nouveau et tout fragile édifice technique. Pour ce faire, j’ai créé pour lui quelques petits exercices plaisants qui, je dois dire, ont donné de bons résultats. Patrick s’amusait de plus en plus à les réussir et y parvenait assez bien !

Un test révélateur

Il y avait environ six mois que nous travaillions ensemble lorsqu’un jour, tout joyeux, il m’a annoncé qu’il avait pu parler dans le métro avec un copain sans s’enrouer ! Comme je le regardais un peu surpris, il me dit qu’une telle chose lui était absolument impossible auparavant ! Il l'avait fait une fois dans le passé et s’était enroué complètement ! C’est son ami qui lui avait fait remarquer hier qu'il conversait presque normalement avec lui malgré le bruit ambiant. Ce test, ô combien révélateur, a été décisif pour Patrick. Dès lors, plus motivé que jamais, il a redoublé d’efforts !

Une fable

J’ai jugé ce moment idéal pour lui faire travailler un texte. J’ai choisi la fable de La Fontaine : « La laitière et le pot au lait ». Nous pourrions faire avec elle un vrai travail de comédien où il verrait se concrétiser les progrès tout neufs qu’il avait constatés en parlant avec son ami dans le métro ! Il s’est montré ravi de ce nouveau challenge.

- Attention, il faut la savoir par cœur !

- OK !

Le travail du comédien

La semaine suivante, il est arrivé au cours en m’annonçant triomphalement qu’il connaissait la fable par cœur et qu’il aimerait bien commencer ce travail aujourd’hui même si j’étais d’accord ! Je ne demandais pas mieux. (*)

(*) J’avais exigé le « par cœur » pour qu’il puisse vraiment « interpréter » cette fable en s’imaginant sur scène, devant un public. Cependant, je ne pensais pas qu’il la saurait aussi vite !

Après notre travail vocal habituel, nous nous sommes lancés !

Nous l’avons tout d’abord récitée à voix haute, en lecture « recto tono » (ton uniforme) sur la note « ré2 » (choisie après plusieurs essais de tonalité, c’était elle qui convenait le mieux à sa voix « projetée »).

Au début, il a eu beaucoup de difficultés à conserver la hauteur tonale. Même en lecture « recto tono », sa voix baissait inexorablement sur la fin des phrases, qui, de ce fait, devenaient plus ou moins incompréhensibles ! (*)

(*) Les comédiens appellent ce manque de soutien : « Manger la fin des phrases ! »

L’autre problème a été de coordonner une respiration et un appui abdominal réflexe, de façon à relancer correctement chaque phrase. (*)

(*) Patrick y parvenait maintenant sans difficulté dans nos exercices chantés mais le texte, même « recto tono », lui donnait infiniment plus de mal pour cela.

Ces petits problèmes n’ont pas résisté longtemps ! Au bout de quelques leçons, nous avons pu nous passer du « recto tono » et travailler avec l’intonation et la ponctuation naturelle en usant de plusieurs stratégies : voix chuchotée, voix dite de « couloir », voix projetée (s’apparentant au cri contrôlé). Malgré cette accélération de notre travail, Patrick terminait ses cours pratiquement sans fatigue vocale, comme dynamisé.

Sa souffrance psychologique

Au fil des semaines, lui et moi étions devenus de plus en plus intimes. Il se confiait et me parlait maintenant volontiers de ses problèmes les plus secrets. Je ne m’étais pas trompé. Il avait vécu dans son enfance des moments extrêmement douloureux – que je tairai ici - qu’il désirait oublier à tout prix. Sa voix – et même son corps, par endroits - en portait encore les traces ! Il n’avait jamais voulu « consulter » pour cela. Je l’ai encouragé à le faire. J’étais certain que l’aide d’un psychologue lui serait très profitable. Un jour où j’avais insisté un peu plus que de coutume, il m’a répondu :

- Pourquoi voir un psychologue ? Je vais déjà beaucoup mieux. Parler avec toi me fait tellement de bien. Tu es mon psy !

- Tu es gentil, mais n’empêche qu’un professionnel t’aiderait d’une autre façon, complémentaire de notre travail. Promets-moi d’y réfléchir ! Je crois que c’est important pour toi.

- OK ! Je te le promets.

Il a tenu sa promesse. Un mois après cette conversation, il m’a annoncé qu’il avait pris un rendez-vous…

La voix de Patrick, un an après

Elle était vraiment transfigurée ! Il avait, grâce à notre travail, fait d’énormes progrès. Nos exercices vocaux avaient gagné en puissance et en étendue. La gymnastique vocale, introduite à son tour, avait contribué à tonifier sa musculature faciale et à assouplir son appareil articulatoire.

Notre fable pouvait être maintenant déclamée comme un texte de théâtre, parée de nombreuses inflexions. Tonalités, intonations et modulations diverses pouvaient être employées tour à tour, la remplissant d’une vie toute nouvelle. Elle avait constitué un exercice d’application idéal pour lui. J’étais même étonné, au début, qu’il manifeste un tel appétit pour cet exercice. J’ai vite compris : il rattrapait son temps de paroles !

Nous avons travaillé ensuite, sur sa demande expresse, deux autres fables de La Fontaine : « Le coche et la mouche » et « Les animaux malades de la peste ». Cette dernière, relativement longue, lui a permis de s’essayer sur plusieurs personnages (lion, renard, baudet, etc.) en donnant à chacun d’eux des caractéristiques vocales différentes : par exemple, une voix grave et pleine de majesté pour le lion et tout à fait nasillarde pour le renard flatteur !

L’enrouement était oublié. Patrick terminait nos leçons en pleine forme. Il me dit que désormais, il parlait dans le métro sans problème.

Epilogue

Parallèlement aux fables, nous avons chanté des chansons enfantines sur play-back en nous amusant comme des fous. Gamin, il n’avait jamais chanté avec les autres enfants d’où, peut-être, ses actuelles difficultés d’oreille. On lui avait dit alors, comme à beaucoup de petits qui ne chantent pas très juste :

- Sois gentil, fais seulement semblant de chanter, tu gênes tes petits camarades !

Faire cela, n’en doutez pas une seconde, est la meilleure façon d’enraciner en eux, à ce moment-là, un mal de vivre « à vie » !

Si Patrick n’est pas encore complètement guéri psychologiquement au moment où j’écris ces lignes, il en est bien près. Ses visites régulières chez son psychologue lui font beaucoup de bien ! Et puis, sa nouvelle voix lui donne tellement de plaisir qu’il en oublie un peu le reste !

Mon histoire est terminée ! Aux dernières nouvelles, Patrick a repris ses cours de judo et termine maintenant les séances… avec sa voix ! Il envisage même de s’inscrire dans un cours de théâtre !

A bientôt ?

 

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Jean Laforêt

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