Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (89/161)

Chronique du 15 décembre 2008

Le rôle de la langue dans l'émission vocale

Hendrick W. (Ténor – Paris)

J’ai beaucoup de plaisir à suivre vos articles toujours forts intéressants. Je me permets de vous adresser ce message car une question ne cesse de me tourner dans la tête. Il s’agit de la position de la langue dans l’émission vocale. Vous en parlez très bien mais trop succinctement à mon goût dans le billet : la position de la langue dans le chant (du dix mai 2006). J’ai quarante ans, je suis ténor semi-professionnel et passionné d’art lyrique et de technique vocale. Si votre emploi du temps vous le permet, je serais très honoré que vous me consacriez quelques minutes pour me préciser votre point de vue au sujet de cette position de la langue. La majorité des professeurs de chant enseignent que sa pointe doit rester contre les incisives inférieures pendant l’émission des voyelles. Pourtant, tout le monde peut se rendre compte en regardant par exemple un DVD d’opéra, que nombre de chanteurs lyriques (et non des moindres) ont leurs langues qui reculent ou même se retourne très souvent sur les aigus ! C’est un sujet qui semble être soigneusement évité dans les ouvrages que j’ai lus (ils sont nombreux). Je serais très heureux de connaître le fond de votre pensée là-dessus ! Pardonnez à mon mail d’être aussi long. Vous pouvez me joindre au (x). J’espère à bientôt. Bien cordialement. Hendrick.

Hendrick, nous nous sommes téléphonés. Vous connaissez donc, depuis quelque temps déjà, le fond de ma pensée à ce sujet. Seulement, vous avez soulevé une question importante et je m’en veux de l’avoir peut-être un peu négligée dans le billet que vous citez :

« La position de la langue dans le chant »

J’ai décidé de réparer cela aujourd’hui car c’est un point important qui intéresse de nombreux chanteurs. Croyez-moi, cet aspect de la technique n’est pas simple et suscite encore bien des controverses. Cela explique peut-être le « vague » que vous avez constaté à ce sujet dans les nombreux ouvrages que vous avez lus. Je vais donc essayer de dire dans ce petit billet ce que je pense sur ce point précis.

Posons le problème

Une interaction existe entre les positions respectives du larynx et de la langue dans l’émission. Je vous invite donc, avant d’aller plus loin, à lire (ou relire) l’article que j’avais consacré à cela :

" Quelle est la position idéale du larynx dans la voix chantée"

Cette interaction langue-larynx est indéniable et c’est en partie d’elle, bien comprise, que naît la voix souple, sonore et claire qui est l’apanage de quelques très grands chanteurs.

Malheureusement, la technique la plus répandue aujourd’hui est celle du larynx bas et fixe qui se prête, paraît-il, davantage à l’expression dramatique ! Les couleurs les plus « sombres » habitant les voix les plus « grosses » semblent en effet représenter actuellement dans l’art lyrique le « nec plus ultra » ! (*)

(*) Cette technique réduit purement et simplement le rôle de la langue à un organe gênant dont il faut, à tout prix, limiter les mouvements qui ne peuvent, paraît-il que déranger… Alors, sacrifiant l’articulation (entre autres), on lui demande de rester bien sagement aplatie contre les incisives inférieures ! Nous verrons que la langue possède, en plus de sa fonction articulatoire, une fonction active dans la construction vocale elle-même.

L’interaction langue-larynx

Pour l’illustrer, je voudrais tout d’abord citer quelques observations très pertinentes de mon maître Nick Tzico, extraites de son ouvrage : « Le lexique du chanteur » (Edition : La ruche ouvrière, 1969).

Il parle ici de l’abaissement exagéré du larynx :

« La position descendue du larynx creuse et aplatit le dos de la langue, entraînant l’allongement des parois des amygdales, contrarie donc le soulèvement du voile, empêche le cavum de devenir résonateur. »

« En outre, l’abaissement du larynx met obstacle à la formation du « biseau post-buccal », détendeur qui distribue une sonorité compensée dont la mission est d’empêcher l’entrée en tourbillon des ondes sonores dans la bouche, gênant l’articulation. De plus, il rend impraticable le renversement du son (il suono rovesciato) et contrarie le vibrato normal, l’épiglotte raidie ne peut pas exécuter ces deux actes. »

Ici, parlant de l’appui vocal :

« De même, les impressions produites par l’appui vocal doivent se localiser entre le muscle diaphragmatique tendu à une extrémité de l’ensemble phonateur et constituant la paroi élastique qui contrôle la pression atmosphérique et le dos de la langue, qui fonctionne comme détendeur entre les piliers des amygdales, réglant le débit des sons formés par le larynx, empêchant qu’ils deviennent poussifs et s’évadent en tourbillon dans la bouche, gênant ainsi le fonctionnement de l’appareil articulateur. »

Dans la petite phrase qui suit, N. Tzico stigmatise l’actuelle pédagogie qui préconise, selon lui, un abaissement exagéré du larynx :

« Enseignant à tous les genres vocaux un procédé qui ne convient qu’aux voix graves et seulement en des situations d’expansion véhémentes, l’actuelle pédagogie falsifie l’émission naturelle. »

On ne peut mieux dire, me semble-t-il.

En lisant ces phrases, ne voit-on pas se dessiner nettement l’interaction « langue-larynx » dans l’émission vocale ?

Lilli Lehmann, Dr. Wicart A, etc.

Je ne résiste pas au plaisir de vous livrer aussi quelques lignes de Lilli Lehmann extraites de son livre : « Mon art du chant ». Voici ce que la célèbre cantatrice allemande, pédagogue, connue et « reconnue » entre toutes, écrit sur la bonne position de la langue :

« (…) maintenir la langue très haut, car lorsqu’elle est à plat, sa masse presse sur le larynx et détermine des sons écrasés (…) En outre le larynx doit fonctionner avec aisance, sans subir aucune pression du dessus de la langue et de sa racine. »

Dr. Wicart A, non moins connu et reconnu, dans son livre « Le chanteur », prône, lui-aussi, la position soulevée et arrondie de la langue :

« Ce que je dis sur la position (arrondie) de la langue est donc en contradiction avec l’indication assez fréquemment donnée de creuser la langue ou de la maintenir aplatie ou d’appuyer sur celle-ci avec une cuiller pour laisser passer le son au moment de sa formation. Ces gestes entraînent un refoulement du dos de la langue sur l’épiglotte et sur le larynx et tendent à enfermer ou à écraser le son (…) »

Je pourrais multiplier ces témoignages de bon sens. Néanmoins, les adeptes de la langue plate restent nombreux. Cette position néfaste est naturellement encore accentuée lorsque l’on demande, de surcroît, un larynx exagérément bas. Dans ce cas, la langue ne se contente pas d’être plate mais creuse son dos, écrasant le larynx ! On appelle ça creuser le fossé de la voix ! Je crois qu’il serait plus exact de dire que l’on creuse sa tombe ! (*)

(*) Les nombreux pédagogues qui recommandent « la langue plate » croient ainsi (c’est du moins ce qu’ils disent) éviter un bouchon lingual dans la gorge. A mon avis, c’est mal comprendre le bombage de la langue qui ne fait, au contraire, qu’alléger le muscle lingual dans le sens de la hauteur !

Vous l’avez sans doute compris : je ne suis pas un adepte de la langue plate !

Néanmoins, je me garderai d’encombrer ce court article d’explications trop détaillées qui deviendraient vite incompréhensibles pour certains et polémiques pour d’autres ; je me contenterai de parler simplement de la position linguale telle que je la conçois, sans m’enfermer dans telle ou telle option radicale.

Vérifiez et comparez

Je vais vous indiquer ici quelques exercices relativement faciles à réaliser qui vous aideront à limiter les dégâts inhérents à la fameuse et exclusive pratique de la langue plate ! Vous constaterez rapidement, en les appliquant, que votre dépense d’énergie sera moindre pour un résultat bien meilleur ! (*)

(*) Je m’adresse naturellement ici à des chanteurs ayant déjà de bonnes bases techniques générales. Si ce n’était pas le cas, il faudrait d’abord les acquérir avant de vous essayer à ces petits exercices.

De la position du larynx

Etant donné l’interaction langue/larynx, il faut en parler avant tout autre chose ! Qu’appelle-t-on larynx haut et larynx bas ? Il faut d’abord préciser qu’il existe de multiples possibilités de positionnement de notre vibrateur. Pour certains professeurs, il n’est jamais assez bas et, même s’il est normalement placé, il leur paraît encore trop haut ! Une position intermédiaire doit bien exister entre un larynx perché sous le menton et un autre fixement calé contre la trachée ; entre un organe ne pouvant émettre que des sons gutturaux et serrés et un autre, spécialiste des sons artificiellement grossis ? Cette position existe bel et bien et je ne suis heureusement pas le seul à la préconiser.

Comment reconnaître la bonne position du larynx ?

C’est tout bonnement une position laryngée obtenue par une ouverture souple de la gorge à l’inspiration. Le pharynx sera de ce fait largement ouvert, le larynx sera abaissé dans de justes proportions. (*)

(*) La façon de procéder est décrite en détail dans le billet : « Quelle est la position idéale du larynx dans la voix chantée » déjà cité plus haut. Cliquer également "ici" pour quelques précisions complémentaires.

Je rappelle cette position laryngée ci-dessous en quelques mots.

Un abaissement laryngé correct

C’est la première étape : un abaissement laryngé correct exclue tout « tirage intempestif » de cet organe vers le bas comme tout « appel » vers le haut ! Tout d’abord, une petite opération simple :

« Palpez très doucement votre larynx entre le pouce et l’index et avalez votre salive : vous le sentirez remonter et rejoindre une position haute qu’il faudra précisément éviter en chantant ! Cette opération terminée, vous allez cette fois-ci, toujours en vérifiant avec vos doigts, inspirer doucement, bouche ouverte, tout en sentant l'écartement doux de vos amygdales : vous constaterez cette fois-ci que votre larynx s’est abaissé de notable façon ! J’insiste : il est indispensable de ne pas forcer cet abaissement. Il doit être souple et aisé ! Si tout s’est bien passé, vous vous trouvez maintenant dans une position correcte de chant ! Votre gorge est « ouverte », votre langue est complètement détendue ; votre larynx, lui, se trouve dans un « berceau » souple qui lui permettra d’exécuter librement tous les mouvements « nécessaires » à l’expression vocale. »

Le placement de la langue

Lorsque vous maîtriserez bien ce geste essentiel d’abaissement laryngé correct, il sera temps de vous occuper plus en détail de votre langue ; certains l’ont nommée « le gouvernail de la voix » ! Ce n’est, à mon avis, pas complètement faux.

Je vous conseille de vous placer devant un miroir pour exécuter les opérations qui vont suivre.

Avec un faciès légèrement souriant, ouvrez votre bouche en hauteur (de deux doigts environ) tout en plaçant votre larynx (comme dit plus haut). Cette positon obtenue, assurez-vous que votre langue est complètement relâchée ; si c’est le cas, sa pointe doit toucher mollement vos incisives inférieures et son « dos » être légèrement arrondi d’avant en arrière et latéralement.

Dans cette position, chantez doucement un « a » clair, celui de « ami ». La hauteur tonale importe peu, une note du bas-médium de votre voix conviendra parfaitement. Maintenant, sans refermer la bouche d’un millimètre, modulez ce « a » en « i » ou « é (de été) ». Le son obtenu – si toutefois vous y parvenez - vous paraîtra très « quelconque » et ce sera vrai ! Vous obtiendrez ainsi un « é » ou un « i » totalement déformé : ne vous en inquiétez pas, c’est normal, la bouche est trop ouverte !

Mon but, en usant de ce petit « stratagème », était seulement de vous montrer que votre langue, pour permettre à la voyelle demandée de se construire, devait obligatoirement soulever son dos en direction de votre palais ! (*)

(*) Le son « é » ou « i » se forme ainsi dans le biseau post-buccal, excluant toute tension dans la gorge.

Il sera naturellement inutile à l’avenir, pour chanter i ou é, surtout dans le grave, d’avoir une ouverture buccale aussi importante ; vous devrez cependant, dans tous les cas, laisser votre langue libre de se soulever vers le palais (mouvement plus ou moins important selon la hauteur tonale. (*)

(*) Sur une note aiguë, en « bâillant » les voyelles « é » ou « i », votre bouche sera très ouverte (hauteur et largeur) et le dos de votre langue touchera vos molaires du haut ! Rassurez-vous, votre son ne sera pas « étouffé », ni votre larynx écrasé, quoi qu’en disent certains adeptes de la langue plate !

Exercices

Ils seront simples. C’est le principe que je viens de vous expliquer qui compte. Il suffit de l’appliquer et de surveiller étroitement son application !

Dans un premier temps, sans oublier une amorce de bâillement, chantez en alternant des « i » et des « é » sur des quintes ascendantes, en commençant dans le bas-médium de votre voix. N’oubliez pas le miroir qui, seul, vous renseignera sur la position soulevée de votre langue. Attention de ne pas relever sa pointe en croyant faire le bon mouvement ; c’est son dos qui doit se soulever ! Ensuite, pratiquez avec des arpèges de quinte, chantés lentement. Parcourez un ambitus aisé, l’essentiel est de bien réaliser l’exercice. Les performances viendront ensuite, soyez-en persuadé.

Lorsque vous possèderez un « é » correct dès l’attaque, faites des modulations : é___à. Vous constaterez dans le miroir que, venant d’un « é » (soulevé), votre langue, sur le « à », ne sera pas « aplatie » ou « creusée » même si, par rapport au « é », son bombement est moins accentué !

Attaques sur « A clair »

Sur cette voyelle « à », l’attaque avec le soulèvement correct de la langue est plus difficile à cerner. Pour réussir, attaquez très nettement votre « à » en pensant à un petit K (inaudible) qui précèderait l’éclosion du son ; ainsi, à l’attaque du « à », votre langue sera déjà en position relativement soulevée. De plus, tout risque d’abaissement intempestif de votre larynx sera ainsi évité. Dès l'attaque, il s'abaissera normalement, sans excès, rejoignant la bonne position de chant. Cette voyelle (à) abordera le registre aigu avec une couleur s’apparentant à « o » (d’opéra)

Néanmoins, n’oubliez pas, jusqu’à être certain de la qualité de vos sensations, de surveiller attentivement vos exercices à l’aide d’un miroir, c’est la seule façon de vous contrôler efficacement.

La voyelle « è »

Elle sera chantée exactement comme « à » ; comme pour « à », la langue s’arrondira en dos de chat, un peu plus soulevée cependant. C’est également une voyelle large et ouverte. Elle abordera le registre aigu avec une couleur s’apparentant à « eu » ouvert (de heure).

Une modulation utile

Vous pouvez chanter la modulation suivante qui conditionnera la position arrondie de votre langue :

- i é è A è é i

Travaillez-la selon vos capacités vocales et votre forme du moment. L’idéal serait de commencer dans le bas-médium de votre voix et d’inclure dans l’exercice votre zone de couverture (si2 à mi3 pour un baryton), avec les colorations adéquates.

Quelques précisions générales

- On peut avoir naturellement un dos de langue bombé touchant les molaires du haut sur « é », « i » ou « è » et tout de même une pointe de langue détendue en contact avec les incisives inférieures. Ce n’est pas un défaut, loin de là ! Le défaut serait de la raidir pour la maintenir artificiellement dans cette position.

- Sur « é », « i » ou « è », on peut également avoir une pointe de langue qui se rétracte et crée un espace depuis les incisives : aucune importance à cela non plus ! L’essentiel est le bombement correct du dos de la langue.

- Sur « à » émis langue soulevée (en dos de chat), la pointe de langue est rétractée et libère un espace depuis les incisives.

- En revanche, il faut (à mon avis) éviter le soulèvement de la pointe de langue vers le palais dans les sons aigus.

- Pour terminer, gardons bien à l’esprit la notion d’appui si bien décrite par Nick Tzico que je cite au tout début de ce billet. En vocalisation comme en chant, « l’Appui » est primordial ; il sert à « unifier » l’expression vocale en supprimant les distances qui séparent les intervalles. Avec un appui de chant correct, chaque son naît du précédent et il est impossible de préciser le moment exact de leur succession. Cependant, ne confondons pas l’appui du chant et l’appui de chaque son ! (*)

(*) Tout son émis possède son appui propre, mais « l’Appui » consiste dans l’égalisation potentielle de l’énergie demandée par chaque son, pour former grâce à leur fusion le phrasé mélodique. (Nick Tzico : Le lexique du chanteur).

Epilogue

J’espère avoir donné clairement mon point de vue sur cette importante question qu’est la position linguale dans le chant.

Mon propos se résume, en fait, à deux points principaux : un abaissement laryngé normal et une langue que l’on ne maltraite pas… qu’on laisse « vivre » en lui demandant simplement de garder son dos « très haut », pour ne pas peser sur le larynx. Ainsi, elle remplit au mieux sa fonction articulatoire générale tout en aidant au respect de la couleur des voyelles.

A bientôt ?

Pour accéder à l’ensemble des billets, merci de cliquer sur ce lien > Archives des billets actu <


Jean Laforêt

< Billet précédent

Retour au billet actuel

Billet suivant >