Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (93/161)

Chronique du 15 février 2009

Je n'ai pas confiance en moi

Ludovic C. 25 ans (Informaticien – Paris)

J’ai découvert votre site par hasard. J’ai lu plusieurs billets qui m’ont donné à penser que le chant pourrait m’aider. Je ne suis pas chanteur. Informaticien de vingt-cinq ans, je manque totalement de confiance en moi. Ma timidité me pourrit vraiment la vie et je voudrais savoir si la thérapie vocale était indiquée pour moi. J’aimerais vous voir. Je suis joignable au (x). Cordialement. Ludovic.

Ma réponse :

Ludovic, vous avez eu raison de m’écrire. Le travail de la voix ne s’adresse en effet pas uniquement aux chanteurs. C’est une remarquable « thérapie » que tout le monde peut suivre ; il n’existe aucune contre-indication pour cela ! Elle intéresse le corps tout entier et les avantages que l’on en retire vont parfois bien au-delà du plaisir de chanter ! Dans votre cas, je pense qu’elle peut vous apporter beaucoup. Je vous appellerai demain pour que nous puissions fixer un premier rendez-vous. A très bientôt, etc.

J’ai reçu Ludovic la semaine suivante pour un bilan vocal.

Son bilan

Ludovic est un grand garçon d’un mètre quatre-vingt-dix. C’est un sportif. Il est très mince et pratique assidûment le basket ! Il s’entraîne deux fois par semaine. Cependant, même ce sport « d’équipe » n’a aucune incidence positive sur sa timidité. Celle-ci est presque maladive, rendant ses contacts avec autrui très difficiles. Il parle peu. Informaticien de talent, il est apprécié dans son métier. Il m’a dit aimer ce travail qui le « protège » des autres. Avec sa « machine », il est bien ! Il est célibataire et vit seul. Sans être un expert, il joue quelquefois un peu de guitare pour se détendre. Il ne sort pratiquement jamais, n’a pas de petite amie et très peu d’amis. C’est un solitaire endurci. J’ai remarqué aussi qu’il avait certaines difficultés d’élocution. Il m’a confirmé que cela l’ennuyait beaucoup. Il faudra en tenir compte dans notre travail !

Côté chant, il se trouve complètement nul lorsqu’il fredonne parfois sous la douche ! Il n’aime pas sa voix parlée et n’a enregistré que quelques mots sur son répondeur. Après le bip traditionnel, on a seulement un rapide : « Salut, c’est Ludovic, à vous ! »

Oui, il est vraiment très seul avec son problème. Un petit sourire gentil éclaire parfois son visage lorsqu’il me parle. Il a l’air de se sentir assez bien avec moi, à en juger par ses réponses qui deviennent de plus en plus longues au fur et à mesure de notre entretien. Juste avant que nous ne passions aux tests vocaux, il m’a dit :

- Pensez-vous que le travail de la voix pourra me rendre moins timide ?

- Oui, certainement ! Il combat l’introversion. C’est, entre autres, une vraie thérapie du comportement.

- Si c’est possible, par la suite, j’aimerais bien chanter un peu, en m’accompagnant à la guitare.

- Pourquoi cela ne le serait-il pas ? Faisons quelques tests vocaux, je vous dirai ensuite quelles sont vos chances !

- OK ! Je n’ai jamais chanté. Attendez-vous au pire !

Les tests ont été bien meilleurs que ne le pressentait Ludovic. Pour le premier, qui consiste à se laisser aller librement sur quelques lignes d’une chanson, il avait choisi « Au clair de la lune ». La voix était un peu feutrée mais j’ai su tout de suite qu’elle était susceptible de gros progrès ! Bien sûr, par timidité, il serrait un peu sa gorge. Les sons étaient engorgés et un peu sourds mais j’étais certain qu’avec un bon travail général, tout pouvait s’arranger ! Les exercices suivants ont montré une tessiture couvrant facilement l’ambitus la1 - ré3. C’était un baryton. Le timbre était assez joli et son oreille très bonne. Je lui ai confirmé que dans quelque temps, selon moi, il pourrait se faire plaisir en s’accompagnant à la guitare…

Nous avons opté pour un « cours vocal intégral », le meilleur moyen d’améliorer, en même temps que sa voix, son problème de « mal être ».

Voir le billet : « Le chant thérapie, un cours vocal intégral »

Le premier cours

Ludovic n’avait jamais fait de relaxation. Pourtant, malgré sa timidité, s’abandonner complètement a été simple pour lui dès cette première fois. Il m’a dit ensuite être « descendu » facilement et avec beaucoup de plaisir. Il s’était senti complètement « relâché » (ce sont ses propres mots) dès les cinq premières minutes de l’exercice. Cela indiquait une confiance absolue qui allait beaucoup nous aider pour la suite.

Le taïchi vocal

Ludovic a coopéré à fond, se prêtant aux divers exercices avec une bonne volonté totale, heureux de lâcher prise. Son ventre, qui était un peu contracté au tout début, s’est détendu assez vite, libérant progressivement une respiration plus ample et plus facile. (*)

(*) Son buste, assez long, lui facilitait même « un peu trop » une respiration strictement abdominale ; contrairement à beaucoup d’autres, nous avons dû travailler pour que les basses côtes et le dos participent davantage.

Les premiers cris « réflexes »

Réalisés également en position allongée, ils ne passaient pas bien ! Je me suis vite rendu compte que Ludovic émettait sa voix tout en serrant « inconsciemment » son fondement et son périnée. Une fois détecté, ce défaut a cependant perduré un certain temps malgré nos efforts conjugués. Il était « ancré » et devait représenter pour lui un certain « support de confiance » dans sa vie de tous les jours, un genre d’appui pour vaincre sa timidité « verbale ». Il nous a fallu plusieurs cours pour le corriger.

Quelque temps après

Une fois cette correction effectuée, une sorte de « mue » s’est opérée progressivement. Son timbre, de « rocailleux », est devenu plus présent et surtout plus clair. Cependant, la voix, bien qu’ayant rapidement gagné en « liberté », restait émise sans appui. De ce fait, beaucoup trop de pression de souffle arrivait directement sur les cordes vocales. Nous nous sommes alors employés, toujours en position allongée, à installer progressivement un appui plus correct, partant du « hara ». (*)

(*) Le centre de gravité humain, qui est situé un peu au-dessous du nombril, à l’intérieur du corps.

Cela n’a pas été simple car ce travail ranimait chez Ludovic son ancienne habitude de contraction anale. (*)

(*) Quoique « géographiquement » assez proche, l’impulsion abdominale de l’Appui (située au Hara), n’a strictement rien à voir avec elle.

Première vocalisation

Voir le billet : « La technique vocale de base »

Nous l’avons commencée un peu plus tard. En position verticale, certains défauts ont fait leur apparition, d’autres leur réapparition. Il a fallu travailler la statique qui laissait à désirer et surveiller de très près une fâcheuse tendance à « tasser » le souffle, occultant la respiration costale-basse.

Quelques exercices simples, avec une position penchée vers l’avant - tête et bras lourds - ont rapidement rectifié de dernier défaut, somme toute assez commun aux personnes longilignes. (*)

(*) Les personnes « brévilignes » font souvent l’inverse. Au détriment de la respiration abdominale, elles ont tendance à privilégier celle du thorax.

Ludovic se passionnait pour nos exercices vocaux. Il m’a dit un jour qu’il se sentait de plus en plus libre dans son corps et, qu’après chaque cours, il se surprenait à fredonner dans la rue. D’autre part, il se rendait compte, lors de ses entraînements de basket, qu’il s’essoufflait moins vite. Tout cela était de très bon augure.

Réactivations diaphragmatiques rapides

Je lui apprenais aussi, en vue d’un futur travail sur un texte (nécessaire pour améliorer son élocution), à reprendre son souffle très rapidement, pour « appuyer » les moindres ponctuations de ses phrases.

A cet effet, nous nous amusions à pratiquer un petit exercice « d’application » qui consistait en un dialogue de quelques minutes. Je lui posais des questions et il devait me répondre (lentement) en surveillant d’une façon drastique son souffle et son appui. Je m’attachais à relever la moindre erreur ! Nous parlions ensuite à bâtons rompus, avec la même exigence : c’était plus difficile !

Le répondeur

J’ai eu la surprise d’entendre un soir un tout nouveau message sur son répondeur :

« Vous êtes bien sur le répondeur de Ludovic. Je suis absent momentanément. Merci de me laisser un message après le bip sonore ! »

Il ne m’avait pas prévenu. J’ai été très heureux de cette initiative qui prouvait, s’il en était besoin, qu’il se sentait mieux. A l’écoute, sa voix était assez belle et le message, beaucoup plus long que le précédant, était prononcé d’une façon naturelle, sans affectation.

Au cours qui a suivi, je n’ai pas manqué de le complimenter. Souriant, il m’a confirmé alors qu’il commençait, sans aimer vraiment sa voix, à la trouver moins laide ! (*)

(*) Ouf ! Car j’ai toujours constaté que, « quelque part », celui ou celle qui n’aime pas sa voix ne s’aime pas ! Il commençait donc à prendre quelque intérêt à sa personne. C’était super !

La gymnastique vocale

Voir le billet : « L’articulation dans le chant »

Nous l’avons commencée au bout de trois mois. Ludovic, beaucoup plus aguerri vocalement, a pu en apprécier tous les avantages. Elle lui a fait le plus grand bien en l’obligeant à articuler largement. Lui, qui parlait peu, prononçait certainement ainsi, en un cours, plus de syllabes que dans une semaine. Je lui ai dit un jour en plaisantant :

- Tu parles ici pour ta semaine entière ?

- Oui, à peu près, m’avait-t-il répondu en souriant.

- J’en étais sûr ! A ce propos, je pense qu’il est temps maintenant de rajouter un « texte parlé » à notre programme. Tu pourras ainsi, en plus de nos petites « parlottes surveillées », faire un vrai travail de comédien. Il sera complémentaire du reste et aidera ton élocution. Les fables de La fontaine sont de très bons supports pour cela.

- On pourrait faire : « Le corbeau et le renard », je la connais presque !

- Je préfère que tu apprennes : « Les animaux malades de la peste ». Elle est assez longue et offre de multiples possibilités. Faisant intervenir plusieurs « personnages » : le narrateur, le lion, le renard, l’âne, elle donne l’occasion de faire un travail d’interprétation très complet car chaque personnage possède une voix et une façon de s’exprimer différente.

- Super ! J’ai le livre chez moi ; je m’y mets dès ce soir !

- Il n’y a tout de même pas le feux !

Les phrases difficiles

Le principal problème d’élocution de Ludovic était une fâcheuse tendance à « accrocher » l’articulation des « ble de ». Par exemple : « La table de… » !

Pour rectifier cela, nous avons fait, parallèlement aux vocalises et à notre fable, des exercices de diction. Ils nous amusaient et donnaient des résultats très intéressants. Ludovic s’est vraiment beaucoup investi dans ce travail « adjacent » !

Ces exercices sont sans prétention et très efficaces ! On peut les pratiquer, d’abord en parlant « recto tono » puis sur le ton de la conversation courante (comme un travail de texte). (*)

(*) Certaines phrases particulièrement difficiles peuvent également être « chantées » sur des motifs musicaux très simples, accessibles à tous. Cela permet de mieux les prononcer car le rythme et la musique aident l’articulation !

Pour plus de détails sur les exercices dont je parle ci-dessus, voir le billet : « Le bégaiement est-il guérissable »

Côté chant

Le timbre de Ludovic s’affirmait de cours en cours. Lui qui n’était absolument pas chanteur commençait à avoir une certaine puissance. Sa stabilité vocale était aussi bien plus grande et je me surprenais à le traiter en petit chanteur lyrique. (*)

(*) Oui, car toutes proportions gardées, son cours de vocalises était en tout point semblable à celui d’un lyrique !

En plus de la gymnastique vocale, nous faisions maintenant, à chaque leçon, des gammes, des quintes et plusieurs arpèges divers sur toutes les voyelles. J’avais aussi ajouté, dès que cela avait été possible, l’exercice de « messa di voce » (sur ô et â) et celui de « modulation de voyelles » (âéiôui) que nous pratiquions selon ses possibilités.

Voir, pour l’explication de l’exercice de « messa di voce » et celui de « modulation », le billet : « Le cours de technique vocale type »

Chanter !

Quelques mois plus tard, tout en continuant notre fable, nous avons décidé de travailler une chanson ! Il en avait très envie et ses progrès vocaux le lui permettaient maintenant sans problème !

Les difficultés de : « Emmenez-moi » de Charles Aznavour, ont guidé notre choix ! Le rythme et l’articulation parfois très rapide de cette chanson ont constitué un challenge formidable pour Ludovic.

Très perfectionniste, il s’est vraiment passionné et même énervé quelque peu sur certains passages. Nous avons été récompensés : cela a donné un très beau résultat et plus rapidement que je ne l’imaginais !

Nous avons ensuite travaillé : « Comme ils disent », également de Charles Aznavour où la difficulté, cette fois, réside surtout dans l’interprétation.

La guitare

Les play-back ne suffisaient plus à Ludovic. Il avait des fourmis dans les doigts et s’était mis à travailler sa guitare d’arrache pieds ! Il avait même pris des cours afin de mieux s’accompagner. De semaine en semaine, je voyais un changement se profiler dans sa façon d’être et ce n’était pas pour me déplaire, bien au contraire !

Il était maintenant presque toujours gai et parlait beaucoup plus (et mieux). Sa voix était plus déliée et « percutait » davantage ; ses petits « bredouillements » sur « ble de » étaient de plus en plus rares, presque de l’histoire ancienne. (*)

(*) Nous faisions toujours nos exercices d’articulation mais c’était vraiment pour nous amuser (moi autant que lui) !

En revanche, le travail vocal était toujours très présent au début de chaque leçon. Après un bon échauffement, il chantait très sérieusement ses exercices (avec désormais beaucoup plus de puissance et d’ampleur). Sa longueur de souffle, notamment, était décuplée. Cela se traduisait également dans le texte parlé : notre fable devenait de plus en plus vivante !

Ludovic me disait terminer chaque séance comme enivré, prêt à conquérir le monde ! L’ermite se transformait à vue d’œil en « conquistador ».

Un samedi soir, il m’a invité à un petit concert qu’il avait organisé chez lui avec des amis. Cette soirée musicale a été très sympathique et, surtout, il a chanté, devant tous, en s’accompagnant à la guitare.

Il est décidément bien parti… et pour longtemps !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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