Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (95/161)

Chronique du 15 mars 2009

Le deuxième passage de la voix pleine

Johan P. (Baryton – 19 ans)

Un ami m’a indiqué l’adresse de votre site avant-hier. J’ai lu depuis presque la totalité de vos billets sur la technique vocale. J’aurai vingt et un ans le mois prochain et j’ai toujours été passionné par le lyrique. Je prends des cours de chant depuis un an. Je suis baryton et je voudrais entrer au conservatoire l’année prochaine si possible. Il paraît que ma voix est bonne mais je me rends compte que je n’arrive pas à monter. Arrivé au ré, sur a, tout coince. Sur é, ça se passe un peu mieux mais, m’étant enregistré, je trouve mes sons affreux et souvent faux. Mon professeur, monsieur (x) m’assure que c’est l’affaire de quelque temps mais je trouve que rien ne se passe. J’aimerais vous voir pour un avis sans concession. Cordialement. Johan, au (x)

Ma réponse, au reçu de son mail :

Johan, je comprends votre impatience. Cependant, votre professeur n’a peut-être pas tort. Un certain temps est souvent nécessaire pour placer correctement le médium d’une voix (il faut commencer par là). Ceci dit, je vous verrai volontiers pour vous donner mon avis et, je l’espère, vous rassurer. Je vous appellerai demain sur votre portable pour que nous puissions prendre rendez-vous. Bien cordialement, etc.

Le bilan vocal de Johan

Johan est arrivé une demi-heure en avance à notre rendez-vous et a dû attendre un peu. Il était vraiment très impatient d’être fixé. C’est un grand garçon sympathique. Très ouvert et sportif d’aspect, il fait également, en plus de ses études, du théâtre et de la danse. Tout de suite, le courant est bien passé entre nous.

Il m’a raconté son histoire « vocale » avec passion. Comme je le faisais à son âge, il écoute sans relâche les grands chanteurs avec, bien entendu, une prédilection marquée pour les barytons d’opéra ! Il s’est enregistré récemment plusieurs fois et sa déception a été aussi grande que l’est son amour pour les belles voix. Il est actuellement assez découragé car il pense que ses moyens vocaux ne lui permettront jamais le moindre début de réussite. Ce rendez-vous est donc pour lui un peu celui de la dernière chance. Il me fait confiance et veut vraiment que je lui dise si, oui ou non, il pourra un jour chanter correctement.

Mon principe étant de dire toujours ce que je pense aux personnes qui le souhaitent, j’ai désiré en secret – face à une motivation aussi forte - que ma réponse puisse être positive.

Les tests vocaux

Un peu ému, Johan m’a chanté pour commencer le début de l’air qu’il était en train de travailler : Non piu andrai, (Nozze de Figaro - Mozart).

Dès la première phrase, j’ai su que son émission était fondamentalement incorrecte. Sa voix, assez puissante, d’une belle couleur et bien timbrée n’était pas émise à la bonne place. Il chantait « dans ses joues » ! Le souffle, mal placé lui aussi (bien qu’abdominal) ne s’appuyait pas correctement ! (*)

(*) Sa voix de baryton étant large de nature, ces deux défauts majeurs (mauvaise place vocale et mauvais Appui du souffle) expliquaient en grande partie ses difficultés à émettre sa voix pleine en registre aigu ! Les mi3 de ce bel air de Mozart, pourtant bien amenés, ne passaient absolument pas.

Les exercices qui ont suivi ont confirmé ce premier « diagnostic ». Johan avait tous les atouts en mains, mais pas dans le bon ordre !

Avec « é » et « i » la voix atteignait le fa3, mais à quel prix ! Les sons étaient écrasés et plats à souhait.

Compte tenu de nos essais, j’ai été rassuré ! J’ai pu lui dire, sans crainte de me tromper (ni de le tromper), qu’étant donné ce bilan, rien n’était définitivement perdu ; que seule sa façon de chanter (et non ses moyens vocaux) était en cause ! J’ai terminé avec ces mots :

- Tout cela s’arrangera très bien si on s’en occupe vraiment.

- Vous êtes sûr ? Ce n’est pas une blague ?

- Pas du tout ! Tu possèdes un bon matériel vocal et ta voix n’est pas abîmée. Il faut seulement lui apprendre à sortir correctement, lui donner une bonne place et un bon Appui. Ce n’est pas le cas actuellement. C’est la technique de base qu’il faut revoir entièrement.

- Ce sera très long ?

- Je ne pense pas, non !

- J’aimerais faire avec vous le travail vocal complet avec relaxation et taïchi. (*)

(*) Voir : "Le chant thérapie, un travail vocal intégral"

- Si tu veux. C’est le meilleur moyen - et le plus rapide - d’aller au fond des choses. Avec un cours intégral, tu gagneras du temps et tu auras de vraies bases très solides.

- OK ! C’est surtout pour ne rien laisser au hasard !

- J’avais compris. Seulement, je dois te demander expressément, pour ne pas perturber notre travail, de ne pas chanter en dehors des cours pendant quelque temps.

- Promis, je ne chanterai qu’ici !

Les premiers cours

Johan n’avait jamais fait de relaxation mais la « première » a été une réussite ! Il s’est détendu complètement avec facilité et, me semble-t-il, beaucoup de plaisir. Nous avons pu ensuite « parcourir » assez vite les principales étapes du taïchi et commencer à installer les bases qui manquaient au futur artiste. Ce travail sur le corps l’a passionné. Il sentait sans doute confusément que les principales « clés » qui lui manquaient se trouvaient là ! Il avait en tout point raison.

Le moment le plus intéressant a été sans conteste celui ou Johan a réussi les cris « réflexes ». Dans cet exercice, sa voix a émis, sans aucune souffrance, des notes qu’elle n’avait jamais atteintes auparavant : sol3 (voire sol#3) ! Il a eu ainsi la preuve que ses possibilités allaient bien au-delà de ses rêves les plus fous. Il n’en revenait pas. Notre travail ne faisait pourtant que commencer ; il fallait, et ce n’était pas le plus simple, que cette « facilité-réflexe » passe sous contrôle !

Placer la respiration

Dans les cours qui ont suivi, je me suis attaché, tout en continuant les relaxations et le taïchi, à placer la respiration profonde de Johan, d’abord en position horizontale, puis en position normale de chant. Il respirait d’une façon « abdominale » mais sans faire participer son dos de façon satisfaisante. Arranger cela a été l’affaire de quelques cours. Une fois acquise, la respiration profonde (appelée aussi diaphragmatique-costo-inférieure) lui a permis de trouver en lui une force qu’il était loin de soupçonner.

Pour de plus amples explications sur la respiration profonde, voir les billets :

« Respiration et Appui vocal »

« La respiration et le chant »

« Précisions sur la respiration et le chant »

Voix plus ronde

Fonctionnant avec une respiration bien établie, sa voix a pris très vite une épaisseur et une tenue qu’elle n’avait pas auparavant. Les sons, plus concentrés et plus ronds, ne « tombaient » pratiquement plus en gorge. Lui qui – il y a quelque temps seulement - atteignait difficilement un ré3 (plat) sur la voyelle « a », me disait avoir l’impression de posséder une « nouvelle » voix qui ne lui appartenait pas ! Elle était pourtant bien la sienne mais tellement mieux appuyée qu’elle lui coûtait infiniment moins pour un résultat bien supérieur ! Le « ré3 », si difficile auparavant, semblait maintenant avoir des ailes !

Messa di voce et modulation

Profitant de notre travail, uniquement axé sur le médium pour l’instant, j’ai introduit sans plus attendre les exercices difficiles de « messa di voce » et de « modulation ». Johan n’avait pas une affection particulière pour eux mais il a vite compris leur intérêt. Ils sont incontournables et tout chanteur doit les pratiquer assidûment. Le premier, bien exécuté, demande une maîtrise complète de l’attaque et de l’Appui et le second sert à obtenir l’homogénéisation vocale sur toutes les voyelles. Ils sont complémentaires. Au début, nous nous sommes contentés de les travailler dans un ambitus assez réduit (do2 à do3).

Tous les détails sur ces exercices sont dans le billet :

« Le cours de technique vocal type »

Six mois après

Tout en continuant la progression décrite ci-dessus, j’ai introduit progressivement dans notre travail la pratique de la gymnastique vocale. Johan l’a intégrée assez vite et, bien réalisée, elle a vite constitué l’essentiel de notre échauffement au début de chaque leçon. Entre autres, elle a beaucoup contribué à renforcer et à assouplir sa musculature faciale qui en avait grand besoin.

Voir le billet : « L’articulation dans le chant »

Le registre aigu

Il était temps de commencer à « titiller » le registre aigu ! Le médium et le haut-médium de Johan étaient maintenant solidement établis : sur « ô », il pouvait « attaquer » un ré3 piano et l’enfler ! Le décrescendo était encore problématique mais ce premier résultat signifiait déjà que sa maîtrise de l’Appui était en très bonne voie.

Au tout début, notre travail a consisté à aborder ce registre aigu avec des quintes et des gammes, chantées sur « ô » relativement rapidement. Johan n’a eu aucun mal, dans ces exercices d’agilité, à « bâiller » très correctement des fa3 (voire des sol3). A vrai dire, je m’y attendais un peu, étant donné sa bonne maîtrise de l’Appui. Sa gorge ne souffrait absolument pas et il conservait – sur ô bâillé – la rondeur qu’il avait dans le médium.

La confiance

Sa confiance en ses moyens vocaux grandissait de cours en cours. Ce point a été extrêmement positif pour notre travail car, si ses progrès donnaient des ailes à son moral, le contraire était également vrai. Un jour où il était particulièrement en forme, il m’a demandé si nous pouvions reprendre son Mozart (Non più andrai). Je lui ai répondu que nous devions attendre encore un peu. Avant cela, il nous fallait travailler davantage la zone de couverture. Les passages d’agilité réussis sur ô étaient une chose mais il était nécessaire que la voix « tienne » sur des voyelles ouvertes avant de nous lancer dans des airs. Le chanteur lyrique doit pouvoir « filer » des « a » sur la zone de passage s’il ne veut pas être tenté de s’aider un peu trop avec les consonnes pour accrocher ses aigus ! Dans ce cas-là, on dit qu’il « tube » ! Le principal « véhicule vocal » doit rester la voyelle !

Voir ce travail en détail dans les billets :

« La couverture de la voix (première partie)

« La couverture de la voix (deuxième partie) »

Les vaccaj (ou Vaccai)

Tout en travaillant progressivement nos aigus en exercices, j’ai demandé à Johan d’apprendre quelques petites pièces de Vaccaj pour baryton. Il n’en avait jamais chanté auparavant.

Nous avons travaillé dans l’ordre :

- La première leçon (la gamme) : « Manca sollecita…»

- La deuxième (sauts de quinte : « Avezzo a vivere…»

- La quatrième (sauts d’octave) : « Quell’onda che ruina…»

- La cinquième (demi-tons) : « Delira… »

- La huitième (les Appuis) : « Senza l’amabile… », etc.

La treizième leçon : « Vorrei spiegar… » lui a permis de s’exprimer avec puissance et nuances. Les fa3 de ce très bel exercice n’ont pas été un obstacle pour lui. J’ai su dès lors qu’il pouvait prétendre à d’excellents résultats. J’avais affaire à un futur artiste !

Après cette treizième leçon de Vaccai, nous avons « repris » : « Non più andrai… » ! J’avais peur que les mauvaises habitudes prises « jadis » dans cet air ne fassent leur réapparition à cette occasion. Il n’en a heureusement rien été ! Après un rapide travail d’ajustement, Johan a chanté superbement ce morceau. Les mi3 ne posaient plus aucun problème et son souffle, beaucoup plus long facilitait une interprétation nuancée.

Parallèlement, nos exercices de « messa di voce » et de « modulation » avançaient bien. Le mib3 et le mi3 pouvaient maintenant être filés sans trop de souci sur « ô ». Les couvertures respectives de « é » et « â » s’annonçaient de mieux en mieux.

Le deuxième passage de la voix pleine

La couverture correcte du deuxième passage sur « A » a été obtenue et peaufinée grâce à un exercice de modulation tout simple : ô < â ! C’est la très bonne maîtrise du ô que Johan possédait depuis quelque temps déjà qui lui a permis de réussir assez rapidement cette couverture difficile. Commencée sur do3, cette modulation a pu être conduite avec bonheur, par demi-tons ascendants, jusqu’à mi3 inclus.

Ensuite, je lui ai demandé d’attaquer, juste après la modulation et sur la même note, la voyelle « â » dans une nuance, d’abord mezzo-forte puis, dès que cela a été possible, piano. Cette seconde attaque se faisait après avoir respiré de nouveau calmement.

Cela donnait : ô < â (respiration) â < Â > â

Ce travail nous a permis d’affiner progressivement sur « A » toute la zone de couverture (ré3/fa3). Après quelque temps de pratique, Johan a été capable d’attaquer directement « A » dans une nuance piano puis d’effectuer un crescendo suivi d’un décrescendo.

Les voyelles « i » « é » et « è », bâillées et colorées respectivement « u » et « eu » notamment sur leur zone de passage, n’ont pas posé de problème particulier. Ensuite, la modulation « â é i ô u i » a pu être rapidement chantée sur toute la zone de couverture ré3 /fa3.

Nous avons ensuite travaillé plusieurs « Mozart » - comportant des difficultés complémentaires - pour affirmer sa technique, notamment : « Se vuol ballare, signor contino » et « Tutto è disposto… » ( Nozze de Figaro )

La métamorphose de Johan avait duré dix-huit mois.

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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