Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 17/12/2018  
 
Le Billet Actu (96/161)

Chronique du 29 mars 2009

L'inhibition abdominale

Marcel-Pierre R. (vingt ans - étudiant en musicologie)

J’ai vingt ans, j’étudie la musicologie. Je m’intéresse énormément au chant et j’aurais eu vraiment envie de le pratiquer professionnellement. Seulement, je pense que la motivation ne suffit pas, je ne crois pas avoir la voix pour ça. J’ai pris quelque cours l’année dernière sans résultats bien satisfaisants. Ils ont ouvert en moi un vif désir tout en me criant que je ne pourrais jamais le concrétiser. Merci pour vos supers-billets, je les ai presque tous lus. Je voudrais vous poser une simple question. Quels sont les exercices qu’il faut absolument maîtriser pour prétendre chanter un jour pas trop mal ? Je sais que de nombreuses qualités sont nécessaires dans l’absolu mais je voudrais savoir quels exercices une voix pas vraiment exceptionnelle doit dominer pour avoir une petite chance ? Votre avis me ferait un grand plaisir. Mon téléphone est le (x). J’aimerais beaucoup que vous m’appeliez. Musicalement. Marcel-Pierre.

Ma réponse au reçu de son mail

Marcel-Pierre, il faut éviter d’être défaitiste avant l’heure. La carrière de chanteur lyrique est difficile et remplie d’embûches de toutes sortes, c’est vrai ! Seulement, il faut se donner les moyens de réussir et ne pas abdiquer trop vite ! Vous êtes très jeune et l’avenir est devant vous. Beaucoup de questions se bousculent dans votre mail. Quels exercices faut-il maîtriser ? Beaucoup ! Je ne connais pas vos moyens vocaux. Ils sont peut-être meilleurs que vous ne le pensez ? Je vous appellerai demain soir sans faute pour parler de tout ça. A bientôt. Cordialement, etc.

A la suite de notre conversation téléphonique (assez longue), Marcel-Pierre a souhaité faire un bilan vocal. Il semblait vouloir se donner une autre chance. Nous nous sommes vus une semaine après.

Son bilan vocal

Marcel-Pierre est un beau garçon réservé, pesant chaque mot. Il est timide et, au premier regard, on devine qu’il véhicule de nombreuses inhibitions. Au début de notre entrevue, j’ai parlé beaucoup pour le mettre à l’aise et lui permettre de se raconter plus librement.

Il avait lu pratiquement tous les billets du site et m’en a rappelé plusieurs de mémoire. Il m’a dit s’intéresser au style baroque. L’année dernière, il a pris quelques cours de chant qui l’ont plongé dans un assez grand désarroi. Il est maintenant persuadé qu’il ne sera jamais capable de chanter professionnellement. Beau résultat ! Il joue assez bien du piano et travaille aussi le clavecin et la flûte. Il a un trac très prononcé, le gênant aussi bien pour chanter que pour s’exprimer entre amis. De ce fait, il reste souvent seul. Il habite chez ses parents qui possèdent une petite maison en banlieue parisienne. Point positif : il peut y faire tout le bruit qu’il souhaite sans déranger les voisins.

Au bout d’un moment, à brûle-pourpoint, il m’a demandé si je pensais que le « travail intégral » sur la voix, décrit dans le billet : « Le chant thérapie, un cours vocal intégral » pourrait lui permettre de s’épanouir plus complètement ! Il a ajouté souffrir d’un certain « mal-être » et que sa timidité lui pesait. Il ne faisait que confirmer ce que j’avais ressenti dès le début de notre rencontre et même un peu avant, au téléphone ! Je lui ai répondu par l’affirmative en ajoutant que ce travail complet – si nous décidions de le faire - lui permettrait sûrement, en plus, de mieux chanter. Je lui ai redit, à ce moment-là, qu’il ne devait absolument pas s’arrêter à une première expérience vocale malheureuse et, qu’à mon avis, rien n’était jamais perdu ! Ces derniers mots ont paru le rassurer un peu. Nous sommes passés ensuite aux tests vocaux proprement dits.

Les tests vocaux

Dès les premiers exercices, je me suis rendu compte que Marcel-Pierre avait un bon capital vocal. Il n’avait pas ce que l’on appelle « une grande voix » mais la sienne, bien travaillée, pourrait lui apporter de nombreuses satisfactions. Son « ambitus de chant » était (ce jour-là) d’une octave et demie environ (la1/mi3), naturellement susceptible de beaucoup progresser. Il est vraisemblablement baryton et chante très juste. Son timbre est agréable et souple malgré un déséquilibre pneumo-phonique assez net(relation souffle/voix).

Malheureusement, ses qualités sont sérieusement gâchées par divers blocages inhérents à son état d’être. Des somatisations « freinent » considérablement son expansion vocale. Elles sont, à première vue, surtout abdominales, avec, naturellement une répercussion laryngée : pour simplifier, la gorge se serre par manque d’alimentation correcte en souffle.

Lorsque je lui ai fait part de mes déductions, Marcel-Pierre m’a avoué avec un petit sourire qu’il était très conscient de ses blocages (qu’il situait d’une manière assez diffuse), ajoutant qu’ils lui « pourrissaient » sa vie de tous les jours. (*)

(*) Son désir d’entreprendre un travail profond avait pour but principal de se sentir mieux ; les progrès vocaux, s’ils étaient au rendez-vous, représenteraient un plus mais il avait abandonné l’espoir de devenir un chanteur émérite.

Je lui ai confirmé que ce travail contribuerait beaucoup à le délivrer de son « mal-être », en ajoutant qu’il aurait – par interaction - un autre avantage : celui de libérer sa voix. J’ai conclu en lui disant (avec un petit sourire) qu’étant données les qualités vocales et artistiques (au sens large) qui étaient les siennes, une carrière de chanteur lyrique restait envisageable !

A ces mots, il a ouvert de grands yeux :

- Vous croyez vraiment que c’est possible ?

- Parfaitement. Tu es jeune et motivé et, de plus très musicien. En outre, tu possèdes un excellent « matériel » vocal et un physique de « jeune premier » ! Libéré de tes inhibitions, tout devient « jouable » pour toi !

Je l’ai senti, dès ce moment-là, à la fois « sidéré » et de nouveau rempli d’espoir ! Une fenêtre venait de s’ouvrir pour lui sur un horizon beaucoup plus clair !

J’espérais seulement ne pas avoir parlé trop vite !

Voir les détails sur le travail profond dans le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Les premiers cours

Marcel-Pierre avait vraiment un grand besoin que l’on s’occupe de lui. Bien que très timide et complexé, je le sentais heureux de s’abandonner en relaxation. Il a coopéré à cent pour cent, toujours prêt à recommencer un mouvement de « Taïchi » pour l’affiner. Sa confiance en moi était absolue. De plus, il m’a dit avoir tout son temps pour travailler.

Ses blocages, cela se confirmait chaque jour, étaient principalement abdominaux. Même après sa relaxation, il avait « vraiment » beaucoup de mal à détendre son ventre à l’inspiration. Les massages avaient un effet relaxant mais ne parvenaient qu’incomplètement à concrétiser le résultat souhaité : un véritable « lâcher prise » respiratoire ! Le travail était sans cesse à refaire.

Eurêka

Je me suis souvenu qu’il m’avait dit, lors de son bilan, avoir été assez « gros » vers l’âge de douze ou treize ans. J’en ai déduit qu’à ce moment-là, il devait tenter par tous les moyens de corriger ce « défaut », notamment en gardant son abdomen rentré et contracté. Je lui ai demandé un jour :

- Tu m’as bien dit que tu étais un peu « bouboule » vers douze ou treize ans ?

- C’est vrai, on m’appelait même comme ça : « Bouboule » !

- Tu en souffrais beaucoup ?

- Enormément ! Je ne voulais que des habits sombres et j’évitais les gens au maximum.

- Tu avais un gros ventre ?

- Je le trouvais énorme. Je serrais ma ceinture à fond pour qu’il disparaisse le plus possible !

- Maintenant tout est rentré dans l’ordre. Tu es superbe !

- Merci ! Je m’en suis occupé ! Régime et sport ! Je continue toujours.

- Pensons à notre travail. Pourrais-tu admettre que ton corps, bien qu’il n’en ait plus besoin maintenant, puisse continuer à obéir à « l’ordre » impérieux que lui avait donné jadis le petit garçon ? A savoir de « maintenir » ton ventre le plus possible « rentré et bien contracté » ?

- ???

- Je sais que c’est un peu difficile à croire mais je vois là une possibilité d’expliquer la peine que nous avons à venir à bout de ton blocage abdominal. Peux-tu seulement admettre que c’est possible ?

- Vous parlez d’un ordre qui n’aurait pas été « annulé » ?

- Oui. Et, de ce fait, toujours en vigueur, bien qu’il échappe à ta conscience.

- Je fais toujours très attention de bien me tenir, c’est sûr…

- Peut-être trop ! Cette semaine, promets-moi de faire l’effort de penser que tu n’as plus besoin de te surveiller à ce point. Je suis sûr que ça nous aiderait.

- OK ! Je vais me laisser aller !

- N’exagérons rien !

Première victoire

Dès le cours suivant, j’ai constaté un mieux important ! Marcel-Pierre parvenait, en taïchi, à faire mouvoir son ventre avec beaucoup plus de facilité. Nos différents exercices respiratoires lui paraissaient tous plus faciles. Il s’amusait à faire rentrer et sortir son abdomen comme il l’aurait fait d’un gros ballon souple.

Alors que je l’en félicitais, il m’a dit avoir pensé toute la semaine à notre conversation. Il avait desserré sa ceinture au maximum et avait tout bonnement décidé que son ventre pouvait sortir autant qu’il le voulait… que ça n’avait aucune importance.

- Je me suis entraîné chez moi, nu devant ma glace. Je me suis bien rendu compte que mon ventre ne bougeait presque pas, même quand j’avais l’impression d’en faire des tonnes. J’ai été rassuré.

- Tu vois ? Tu n’as plus rien à craindre. Désormais, laisse-toi complètement aller !

Petits exercices complémentaires

Pour affirmer ses nouvelles dispositions respiratoires, je lui ai indiqué trois petits exercices à refaire chez lui. Cinq petites minutes en tout sont nécessaires pour cela ! Je les note ici, à toutes fins utiles.

Le corps doit être le plus libre possible, sans vêtements gênants.

Premier mouvement :

Mettez-vous à genoux, les mains en appui au sol, dos rond.

1) Après avoir vérifié la position arrondie du dos (les reins ne doivent en aucun cas être creusés), soufflez bruyamment par la bouche - pendant cinq secondes - en rentrant complètement l’abdomen.

2) Ensuite, tout en en maintenant la position dorsale (arrondie), inspirez doucement dans le même temps (avec la bouche ouverte) en sentant « redescendre » votre abdomen. Si tout se passe bien, vous aurez réalisé une inspiration abdominale !

3) Respirez plusieurs fois de cette façon, sans modifier la position arrondie du dos.

Deuxième mouvement :

Allongé(e) sur le dos sur un plan assez ferme :

1) Placez et maintenez vos deux genoux contre votre poitrine avec vos mains.

2) Soufflez bruyamment par la bouche en les rapprochant au maximum de votre buste : fff<<<

3) Tout en maintenant cette position, inspirez profondément, comme pour éloigner vos genoux de votre buste (sentez leur résistance).

4) Faites cinq mouvements respiratoires de cette façon. (*)

(*) Vous devez sentir votre abdomen gonfler et vos côtes flottantes s’écarter sous la pression du souffle inspiratoire.

Troisième mouvement : (facultatif mais important)

Allongé(e) sur le dos sur un plan ferme, placez un petit ballon relativement dur (genre « balle de tennis »), sous votre sacrum. Jambes un peu écartées, bras le long du corps, détendez-vous complètement et laissez-vous respirer calmement. (*)

(*) Si les exercices précédents ont été réussis, vous aurez de forte chance de bénéficier d’une bonne respiration abdominale de détente.

La gymnastique vocale

Nous l’avons travaillée complètement dans les semaines qui ont suivi pour affirmer – pendant l’acte chanté - la respiration dorsale de Marcel-Pierre. Il avait vraiment un grand besoin, avant d’aller techniquement plus loin, d’acquérir une certaine stabilité respiratoire et vocale de base. Je parle de nouveau ici de « l’équilibre pneumo-phonique » : la relation « voix /souffle » pendant le chant.

Sa principale inhibition respiratoire étant levée, il n’a eu aucun mal à réaliser les divers mouvements que comporte la gymnastique. En quelques leçons, l’équilibre « pneumo-phonique » s’est amélioré. Sa gorge, bénéficiant d’un meilleur apport en souffle s’est ouverte avec plus de facilité, libérant sa voix.

Dans les cours qui ont suivi, le contrôle respiratoire s’est affirmé de plus en plus. Marcel-Pierre a été très vite capable de chanter des séquences articulées beaucoup plus longues sans « pousser » sur sa voix ni « serrer » sa gorge !

Voir le billet : « L’articulation dans le chant »

Huit mois après

Maintenant, certains exercices de vocalisation qui, au début des cours, lui étaient très difficiles (voire impossibles), devenaient réalisables comme par magie ! Nous avons alors pu travailler, dans un ambitus de plus en plus large et avec des progrès qualitatifs constants, la « messa di voce » et les « modulations » de voyelles. Son timbre, déjà très joli de nature, devenait, en se libérant, ample et « beau » !

Voir le billet : « Le cours de technique vocale type »

De plus, très musicien, Marcel-Pierre apprenait et retenait facilement. Cela qui nous a permis de choisir assez rapidement un « répertoire de travail » qui lui convenait.

Voir à ce sujet, pour information, le billet : « Répertoire de travail pour un jeune baryton lyrique »

Son répertoire de travail

Il a été très classique :

1) Quelques vocalises de Panofka

2) Les principales leçons de Vaccaj

3) Trois Arie antique (Amarilli, Calcini ; Già il sole dal Gange, Scarlatti ; Lasciatemi morire, Monteverdi )

4) L’hymne au soleil (Les Indes galantes, Rameau)

Avec ce travail concret, dont les « écueils » étaient revus à chaque leçon, Marcel-Pierre revivait complètement.

Pelléas

Sa voix ne cessait de s’étoffer, en longueur et en largeur. Sa tessiture était maintenant assez impressionnante (la1 dans le grave et un sib3 assez facile dans l’aigu) ! Je lui ai demandé – tout en continuant notre travail habituel - de déchiffrer et d’apprendre tranquillement la scène de la tour, de Pelléas et Mélisande, (Debussy). Vocalement et physiquement, il me paraissait maintenant parfaitement apte à se « frotter » à ce personnage. (*)

(*) J’avais moi-même travaillé ce rôle au CNSMP et, également à Aix en Provence, avec le très célèbre Jacques Jansen qui l’avait chanté, avec le succès que l’on connaît, sur les plus grandes scènes du monde.

Souvenirs

Notre travail m’a replongé de nouveau dans cette musique envoûtante, ravivant mille souvenirs. Nous avons travaillé à chaque cours les aigus assez redoutables qui peuplent cette scène : de nombreux sol3 et un beau la3. La difficulté est loin d’être seulement là ! Il faut « être » le personnage, se l’approprier dans les moindres détails, le sentir vivre en soi !

Pour l’aider à le cerner dans sa complexité et ses nuances, j’ai conseillé à Marcel-Pierre de se procurer l’enregistrement que je considère « de référence » :

La version de « Pelléas et Mélisande » ( réalisée en 78 tours) qui a été enregistrée à Paris, salle du conservatoire, en 1941, sous la direction de Roger Desormière. (*)

(*) Avec Jacques Jansen, Irène Joachim, Henri Etcheverry, Paul Cabanel et Germaine Cernay dans les rôles principaux.

Je suggère à tous les amoureux de cet ouvrage de découvrir cette version, si ce n’est déjà fait ! Aujourd’hui, elle existe naturellement en coffret CD (repiquée en 1988, chez EMI).

Marcel-Pierre, amoureux du Baroque, l’est aussi devenu de Pelléas. Il en a fait son cheval de bataille, travaillant tout le rôle avec passion. Je lui ai aussi fait découvrir, dans un tout autre domaine, celui de Mercutio (Roméo et Juliette, Gounod) pour lequel sa voix convenait bien également. Ce personnage vaillant, haut en couleur, lui a permis d’affirmer encore sa dextérité vocale.

Epilogue

Les années ont passé. Vous l’avez compris, Marcel-Pierre est maintenant très bien dans sa peau de chanteur et… d’homme tout court ! Reconnu dans ce qu’il a de plus cher, le chant, il vole maintenant de ses propres ailes. Il ira sans doute très loin. Je lui souhaite tout le succès et tout le bonheur du monde.

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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