Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (97/161)

Chronique du 12 avril 2009

Je me casse la voix à chaque répète !

Didier L. (19 ans – chanteur de rock)

Bonjour ! Je suis tombé hier sur votre site en cherchant des explications sur la voix mixte. J’ai lu plein de billets. J’ai dix-neuf ans et je suis chanteur de rock. Je sais que je force un peu pour assurer mon grain mais, depuis quelque temps, j’ai la voix cassée après chaque répète avec le groupe. J’ai pourtant pris des cours l’année dernière et je sais chanter avec mon ventre. Seulement, je commence à être inquiet car on a pas mal de dates en vue et on travaille en plus sur un futur album. Je voudrais pouvoir assurer ! Mon tel est le (x). Pouvez-vous m’appeler ? Didier.

Ma réponse :

Merci de ton mail dont je viens de prendre connaissance. Je comprends ton souci et je pense que tu as bien fait de me contacter. En effet, il n’est pas normal d’être enroué après chaque répétition ! Tu me dis savoir chanter avec ton ventre mais cela ne suffit pas toujours. D’autres facteurs interviennent, et non des moindres ! Je t’appellerai demain. Seul un bilan vocal nous indiquera la bonne marche à suivre pour régler ton problème ! A bientôt. Cordialement, etc.

Bilan vocal de Didier

J’ai reçu Didier trois jours après. C’est un grand garçon mince à l’allure décidée. Dès le début de notre entretien, j’ai su que ma première « mission » serait de calmer un peu son impatience. Il était très fougueux et me racontait tout très vite, d’une façon assez brouillonne ! Il avait commencé à chanter avec son groupe dès l’âge de dix-sept ans. Au début, tout s’était bien passé, il ne se « cassait » pas trop la voix ! L’année dernière, une certaine évolution dans le style du groupe avait eu lieu : il devenait plus hard ! Pour assurer (ce sont ses mots) il avait alors suivi quelques cours de chant où il avait appris à mieux respirer et à tenir son ventre en chantant. Sûr de sa « nouvelle technique », il avait foncé de plus belle, ne s’épargnant aucun effort pour faire ressortir son « grain » qui, paraît-il, est très apprécié ! Cependant, depuis quelque temps, il s’enroue systématiquement. Il rentre chez lui pratiquement aphone après chaque répétition ! Pour remédier à cela, il a contacté de nouveau le professeur qui l’avait fait un peu travailler l’année dernière mais, malgré quelques réajustements techniques (ce sont toujours ses mots), rien n’a changé : il est toujours aussi fatigué vocalement. Il est maintenant sérieusement inquiet car de nombreuses dates pour le groupe, ainsi qu’un projet d’album se profilent à l’horizon.

Les tests vocaux

Didier a une voix de ténor assez puissante. Il ne m’a fallu qu’un instant pour me rendre compte que, non seulement il ne respirait pas correctement mais serrait terriblement sa gorge pour atteindre un aigu plus que problématique ! Son fameux « grain » consistait en un raclement vocal qui, avec un bon Appui, aurait été moins dangereux mais qui, dans son cas, le conduisait droit à la catastrophe ! Chanter avec son ventre consistait pour lui à le contracter violemment à chaque effort vocal. De ce fait, sa voix sortait étriquée et blanche, occultant toutes les qualités d’un timbre qui, je pense, devait être assez beau !

Pour avoir une idée exacte de son geste d’Appui et du jeu des basses-côtes et du dos, je lui ai alors demandé de se mettre torse nu. Nous avons repris les essais et, comme je le pensais, dès qu’il « poussait » un peu, il contractait également tout son thorax ; croyant appuyer sa voix, il la « coinçait » de la meilleure façon qui soit. Son buste formait un bloc sans aucune souplesse, l’ouverture « respiratoire » et l’Appui ne pouvaient se faire correctement.

Décision de travail

Après lui avoir fait part de tout ce qui précède, je lui ai expliqué que son problème vocal pouvait s’arranger, sa voix n’étant pas encore abîmée. J’ai ajouté qu’il nous faudrait pour cela reprendre entièrement sa technique de base et qu’un « travail vocal intégral » était indispensable pour mener à bien cette tâche. Il avait lu le billet relatif à ce travail complet. Il a été d’accord pour l’entreprendre, sentant confusément que j’avais raison.

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral »

Seulement, j’avais encore à lui demander une chose qui risquait de moins lui plaire ! Il fallait à tout prix qu’il arrête de chanter avec son groupe un certain temps, trois mois me paraissant un minimum. Cette exigence a laissé Didier plus que perplexe ! J’ai cru un instant qu’il n’accepterait pas et irait voir ailleurs. Je me trompais.

Me regardant droit dans les yeux, il m’a répondu presque aussitôt d’un ton très déterminé : « OK, c’est d’accord ! »

Ce ton-là ne trompait pas ; je savais qu’il tiendrait parole ! Je comptais bien abréger au maximum ce délai mais il fallait absolument opérer une rupture avec ses activités vocales actuelles. Il ne pouvait pas travailler ses bases techniques en continuant à faire le contraire trois fois par semaine en répétition ! La série de dates dont il m’avait parlé ne débutait que dans quatre mois. En travaillant bien, nous avions le temps d’amorcer un virage dans le bon sens. Tout ne serait bien sûr pas parfait mais plusieurs garde-fous techniques seraient en place à ce moment-là.

Il a décidé de prendre deux cours par semaine pour mettre tous les atouts de son côté.

Les premiers cours

Didier n’avait jamais fait de relaxations. Contrairement à ce que je craignais, il ne s’est pas montré « remuant » lors de ce travail. Il avait, semble-t-il, laissé au vestiaire l’impatience qui le caractérisait. Il s’abandonnait avec facilité et me disait que ces moments de « relâchement » lui faisaient beaucoup de bien. Son corps, bien relaxé, profitait ensuite au maximum des massages et des exercices de « Taïchi » qui suivaient.

Au bout de quelques cours seulement, son buste, si crispé auparavant, s’ouvrait d’une façon plus naturelle et plus souple. Toutes les contractions inutiles qui gênaient sa respiration avaient presque disparu.

Les cris

Dès ce moment, nous avons pu commencer à placer quelques « cris » ! Pas question de « raclements » mais seulement de cris émis correctement, en position allongée, le corps bien ouvert. Toujours aussi « studieux », Didier les a réussis assez vite. Comme la plupart des élèves, il était très étonné de sentir sa voix lancer des sons forts et timbrés sans que sa gorge n’en souffre le moins du monde ! Il m’a posé à ce sujet beaucoup de questions…

Voir pour plus de détails le billet : « La technique vocale fondamentale »

Exercice spécial en Taïchi

En plus de mes « outils vocaux » habituels (cris divers et petite vocalisation en position allongée) j’ai fait faire un jour à Didier un exercice qui m’était, lui, parfaitement inhabituel ! Profitant d’un moment où ses « cris » spontanés étaient particulièrement faciles et réussis, je lui ai demandé de me chanter, en leur lieu et place, quelques lignes d’un morceau de rock de son répertoire. Pour l’occasion, la priorité a été donnée au son, en laissant un peu l’articulation de côté !

Nous avons chanté ce cours extrait par demi-tons ascendants. Le résultat a été au rendez-vous : aucun souci de gorge malgré une tessiture assez élevée. Didier n’en revenait pas de sentir les sons lui « échapper » tout en étant justes et très faciles !

- Comment faire ça debout ?

- Ne t’inquiète pas, tu pourras bientôt.

- On pourrait essayer maintenant ?

- Non, c’est beaucoup trop tôt, tu serais déçu ! Laisse-moi faire. Il faut d’abord que tu apprennes, en position verticale de chant, à tenir ton corps « ouvert ». Ce sera le rôle de la gymnastique.

- Pourquoi c’est plus facile couché ?

- Bien relaxé, le corps se laisse aller davantage et la respiration abdominale et les appuis se placent mieux. Debout, d’autres facteurs « perturbateurs » entrent en jeu !

La gymnastique vocale

Vite intégrée, elle s’est révélée très efficace. Nous étions loin du rock mais quelle leçon ! Didier a dû se concentrer au maximum pour en réaliser correctement les divers mouvements. Notamment, elle lui fait prendre conscience « physiquement », en chantant (calmement et piano) les quintes syllabiques articulées, de l’importance des notions « d’équilibre » et « d’ouverture » qui doivent toujours être présentes dans le chant.

Petite note

N’oublions pas qu’à chaque muscle « constricteur » correspond un muscle antagoniste « extenseur ». A toute action musculaire correspond donc une réaction inverse (la contraction est compensée par l’étirement).

On comprend donc facilement qu’en chant, seule une action musculaire générale, tonique et parfaitement équilibrée puisse donner un résultat vocal lui-même tonique et équilibré, exempt de tout risque et offrant, par là même, un « rendu » optimal.

Je dis souvent (et je le répète ici) que, pour moi, le chant libre est obtenu par un équilibre de tensions. Cette notion d’équilibre doit présider à tout acte vocal. Par-là même, tout déséquilibre musculaire est nuisible à la voix. (*)

(*) Un grand aigu peut très bien être donné à pleine puissance sans être « poussé » s’il est correctement équilibré, alors qu’une note du médium, mal équilibrée, peut être poussée et désastreuse pour l’appareil vocal !

La vocalisation proprement dite

Dès que possible, j’ai souhaité faire acquérir à Didier une bonne émission sur les voyelles « fermées » i et é qu’il maîtrisait très mal, voire pas du tout ! Elles étaient soit stridentes, soit « cravatées » (serrées en gorge) !

J’ai entrepris de lui enseigner comment émettre des é et des i sans les « serrer ». Pour cela, j’ai eu recours à un exercice très simple. (*)

(*) En contrôlant l’opération à l’aide d’un miroir, il consiste à faire une tenue sur A (dans le médium) avec la bouche assez ouverte (deux doigts environ). Ensuite, tout en conservant la même ouverture buccale, à moduler ce « a » en « i ou é ».

Au début, sa bouche se refermait ; puis, progressivement, il est parvenu à réussir ainsi la voyelle « fermée » demandée. (*)

(*) Dans cette position d’ouverture buccale, au moment d’émettre i ou é, le dos de la langue est obligé de se soulever. La voyelle fermée se construit alors obligatoirement dans le biseau post-buccal, évitant toute tension dans la gorge.

Un pas décisif

On peut effectivement dire cela. Quand Didier a maîtrisé parfaitement ce mouvement lingual, ses progrès ont été constants et rapides. J’ai pu alors adjoindre à son programme de nouveaux exercices qui découlaient tout naturellement de ce geste essentiel. Les « A » ont pris rapidement une très belle tournure claire et timbrée mais « rechignaient » à adopter une position d’aigu correcte !

La couverture du deuxième passage sur « a » devait cependant être au moins esquissée car sa voix, bien que partiellement libérée, était loin d’être « connectée » aux bons appuis sur cette voyelle ouverte ! Le temps pressait et je devais absolument placer ce « garde-fou » avant qu’il ne reprenne ses « activités » de groupe !

Un travail préparatoire sur é et i

Pour plus de détails, voir les billets : « La couverture de la voix (première partie) » et « La couverture de la voix (deuxième partie) »

Comme dit plus haut, grâce au bon positionnement de sa langue, Didier réussissait désormais assez bien ses « é » et ses « i ». Sur les arpèges, il émettait avec une relative facilité des sol3 (voir la3) avec ces voyelles fermées.

Profitant de ce bon résultat, nous avons pu commencer à faire avec ces voyelles quelques tenues sur les notes importantes pour un ténor que sont : mi3/ fa3 /fa#3 et sol3. (*)

(*) Il tenait la note la plus aiguë de l’arpège - d’abord un temps très court – puis, dès que possible, pendant trois secondes environ. Les résultats ont été si probants que j’ai pu lui faire adjoindre presque aussitôt les colorations de transitions (eu et u) de ces voyelles !

Didier a été très étonné de la « pèche » (ce sont ses mots) que cette opération donnait à ses sons ! Moi, je constatais surtout qu’ils s’intégraient de mieux en mieux et que l’Appui s’améliorait à pas de géant.

Une coloration utile

Les morceaux de rock que chantait Didier comportaient de nombreux « è » et, en anglais notamment, de nombreux « a » clairs. Le temps pressait ! J’ai eu l’idée de lui enseigner, à défaut d’une belle couverture dynamique (impossible à réaliser en si peu de temps), une protection moins esthétique peut-être, mais tout de même efficace. (*)

(*) Puisque ses « é » étaient pratiquement bons et assez bien colorés, j’allais m’en servir pour obtenir la « fermeture » des voyelles ouvertes « è » et « a » au moment du deuxième passage !

Ce travail s’est finalement révélé assez payant.

Avec une bouche moyennement ouverte, nous avons fait des modulations a_é, tout d’abord sur une même note, puis, à l’aide de quintes chantées par demi-tons ascendants depuis le bas-médium, le "é" arrivant au sommet de la quinte. Une tierce avant le deuxième passage (donc, dès ré#3) il lui suffisait de bâiller un peu plus pour obtenir une « bascule », certes un peu inesthétique, mais sécurisante pour le larynx ! Le « a », en se fermant, devenait un « éeu » assez épais car coloré selon les règles.

Une couverture spéciale pour A

Pour l'obtenir, je lui ai simplement demandé d’accentuer encore la coloration qu'il donnait à ses "é" afin "d'épaissir" au maximum la voyelle dans la zone de couverture mi3-sol3. Les « é », chargés de « eu » (éeu) s’apparentaient ainsi de plus en plus (en accentuant un peu le bâillement) à des « è » passés correctement (èeu). Chantés ainsi, ces « è » se rapprochaient eux-mêmes beaucoup des « a » anglais…

Notre « cuisine » s’améliorait de cours en cours et Didier n’en revenait pas de sentir cette « pèche » de plus en plus à son service. Bientôt, il lui suffit de penser fortement les couleurs pour agir sur elles de façon sensible.

Un morceau de rock

Il fallait bien que cela arrive. Un jour, il m’a apporté un play-back de l’une des chansons du futur album et, naturellement, nous l’avons essayée. Elle était en anglais. J’avoue que j’ai été assez étonné du résultat extrêmement positif obtenu ce jour-là. Je ne m’attendais pas à autant de maîtrise vocale de sa part ! Ce diable de Didier avait mis en pratique la totalité des « ficelles techniques » apprises en cours. Tous les aigus étaient correctement « renversés » et colorés (y compris les « a » qui ne choquaient plus du tout en anglais).

Je savais que ce garçon avait une volonté de fer et qu’il était assez têtu mais j’ignorais qu’il possédait autant de talent d’adaptation. Il avait senti et réalisé très vite les aspects techniques que je lui demandais. Croyez-moi, ce n’est pas toujours facile ! Il paraissait vraiment très fier de me montrer qu’il avait tout compris. (*)

(*) L’important, pour moi, était qu’il ne se fatiguait plus du tout.

Les quelques imperfections qui demeuraient encore çà et là pouvaient être considérées comme quantités négligeables et s’amenderaient par la suite ! Je lui ai confirmé qu’il allait pouvoir reprendre doucement ses « répètes » !

Le travail final

Pendant les cours qui ont suivi, Didier m’a apporté toutes les chansons du futur album pour en travailler les « difficultés » sous surveillance. Le fameux « grain » (si apprécié) a refait son apparition tout doucement sans qu’il ne ressente désormais le moindre mal de gorge. La partie était gagnée pour nous.

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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