Billet du Jeudi 28 décembre 2017 : Gros souci vocal
Dernière mise à jour : 19/12/2018  
 
Le Billet Actu (99/161)

Chronique du 10 Mai 2009

La rééducation de la voix parlée

Jean-Yves R. (Enseignant – Rennes)

Monsieur,

Je me permets de vous contacter car je pense que vous pourrez m’aider. J’ai trente-deux ans. Je ne suis pas chanteur mais enseignant. Mon problème est que ma voix est très fatiguée après quatre heures de cours. J’ai naturellement consulté un phoniatre. Il m’a mis en relation avec un orthophoniste que j’ai vu un certain temps. J’ai obtenu une amélioration mais je sens bien que ce n’est pas suffisant. J’aimerais vous rencontrer rapidement pour faire un bilan vocal. Mon téléphone est le (x). Bien cordialement à vous. Dans l’attente. Jean- Yves.

Ma réponse :

Jean-Yves,

Merci de votre mail dont je viens de prendre connaissance. Le problème de fatigue vocale dont vous me parlez est courant chez de nombreux enseignants. Parler longtemps (quatre heures, c’est long !) et, de surcroît souvent en voix « projetée », nécessite une certaine technique. Je connais des personnes qui font cela d’une façon innée mais elles sont rares ! Je vous appellerai demain. Cordialement à vous. A bientôt, etc.

Bilan vocal de Jean-Yves

Jean-Yves est un jeune homme très sympathique qui adore son métier d’enseignant. Il est venu tout exprès à Paris pour ce bilan pendant son jour de congé. N’ayant pas parlé de la journée, sa voix, ce jour-là, est relativement reposée. J’y décèle cependant une certaine raucité qui signe un reste de fatigue. Il me confirme qu’hier, il avait eu une dure journée qui l’avait laissé presque sans voix pour toute la soirée. Il est très inquiet car il a l’impression qu’il est dans un cercle vicieux dont il ne peut sortir. Il a suivi des séances d’orthophonie qui lui ont apporté une certaine amélioration mais seulement pendant la période où il les suivait. Dès l’arrêt des séances, la fatigue journalière a refait son apparition.

Tests vocaux :

Jean-Yves n’avait pas fait de musique depuis l’école ! Il a néanmoins fait l’effort de chanter un couplet de : « Au clair de la lune » ! Malgré un timbre assez voilé, il chantait à peu près juste ! Cependant, sa voix manquait tout à fait d’assise et fluctuait constamment (beaucoup trop, même pour une personne ne chantant jamais) : une faiblesse musculaire laryngée était évidente. (*)

(*) Son appareil vocal avait un besoin urgent d’être tonifié.

Quelques petits exercices très simples, chantés ensuite sur différentes voyelles, ont naturellement montré le même problème. Même les sons, pourtant compris dans un tout petit ambitus de voix parlée ( si1/fa2) ne « tenaient » pas du tout.

Dans notre dernier test, une lecture à haute voix, on sentait un peu le travail fait avec l’orthophoniste : visiblement, Jean-Yves essayait de « lier » les phrases ! Seulement, le débit du souffle restait heurté et les réactivations diaphragmatiques tout à fait incorrectes ! Le récit, de ce fait, ne bénéficiait d’aucun Appui valable. (*)

(*) Pour résumer : sa voix, faible et voilée, faisait un peu ce qu’elle « pouvait » dans un corps dont tout « équilibre vocal » était absent. Un très sérieux travail de base était indispensable dans l’immédiat.

Décision de travail

J’ai expliqué tout cela à mon futur « patient ». Je lui ai assuré qu’à mon avis tout pourrait rentrer dans l’ordre dans quelques mois, à condition toutefois d’attaquer le problème résolument et sur plusieurs fronts à la fois. J’ai insisté sur le fait que, bien sûr, il faudrait qu’il apprenne à se servir correctement de sa voix, mais que notre premier travail serait de « tonifier » l’ensemble de son appareil vocal. (*)

(*) Cela signifiait bien sûr la nécessité d'installer un « geste vocal général » de bonne qualité mais impliquait aussi de fortifier sa musculature laryngée qui était très faible !

Nous avons décidé de faire un « travail intégral ». C’était le meilleur moyen de d’acquérir les bases solides dont il avait absolument besoin !

Voir le billet : « Le chant thérapie, un travail vocal intégral ».

J’ai conclu en lui disant que, dès que possible, la lecture à haute voix ferait aussi partie du programme. Elle nous permettrait de travailler la notion d’Appui pendant le discours et contribuerait ainsi beaucoup à limiter sa fatigue lors de ses cours.

- Il faudra travailler un peu comme un comédien !

- OK !

Il s'est montré très intéressé quand je lui ai dit qu’un comédien – tout comme un chanteur d’opéra – se servait de tout son corps pour émettre sa voix ; qu’on ne pouvait pas, par exemple, jouer certains rôles lourds comme « Cyrano de Bergerac » sans une solide technique vocale !

Il a bien compris que, toutes proportions gardées, il lui faudrait acquérir cette technique !

J’ai ajouté que chanter (correctement s’entend) constituerait également un excellent moyen de pérenniser notre travail. Donc, qu’il faudrait, le moment venu, que nous chantions ! Tout d’abord des exercices et, plus tard, pourquoi pas, une chanson.

- Mais, je ne sais pas chanter du tout !

- Pas grave, tu apprendras !

Dernier point

Il était également indispensable, avec Jean-Yves, de s’occuper sérieusement de son « oreille ». Elle était très « moyenne » et n’appréciait pas toujours exactement les hauteurs tonales. Notre enseignant pouvait ainsi facilement se retrouver en fausset à la fin de certaines phrases.

L’orthophoniste lui avait bien sûr fait travailler la respiration abdominale. Seulement, Jean-Yves ne l’avait sans doute que très superficiellement intégrée car elle restait parfaitement inefficace pour soutenir sa voix parlée. (*)

(*) Les réactivations diaphragmatiques étaient incorrectes et se faisaient (comme dit plus haut) d’une manière anarchique. L’Appui était donc inexistant.

Les premiers cours

Jean-Yves venait deux heures tous les quinze jours.

En cours intégral (que nous pratiquions), chaque leçon commence toujours par une relaxation. Cela permet, juste après et toujours en position allongée, de travailler la respiration profonde et l’Appui vocal avec un corps relativement détendu. C’était parfait pour Jean-Yves, à qui il fallait absolument éviter toute accumulation de fatigue. Il a beaucoup apprécié ces moments de détente et ce travail profond sur le corps qui lui permettait de faire vraiment connaissance avec le rôle important qu’il avait dans la production vocale. Que de questions il m’a posé pendant cette période !

Toujours en position allongée, les exercices de « cris » qui suivaient (absolument indispensables pour reconnecter correctement la voix à l’Appui) l’affolaient un peu : au tout début des cours, il craignait de se casser la voix à chaque essai ! Quels ne furent pas son étonnement et sa joie de constater assez vite que, non seulement il n’en était rien, mais que, bien au contraire, son timbre sortait de plus en plus raffermi de cette « épreuve » ! (*)

(*) Assez rapidement, en effet, l’équilibre « pneumo-phonique » (la connexion souffle/voix) s’était amélioré de façon sensible et Jean-Yves terminait ses leçons avec une voix de plus en plus claire !

Un travail concret

Au bout d’un mois et demi, j’ai jugé que c’était le moment de le faire travailler d’une façon plus concrète pour qu’il puisse, le plus vite possible, profiter de son nouveau savoir pour épargner sa voix pendant ses heures de cours. (*)

(*) Seulement, je sais par expérience qu’il faut « obtenir » les résultats dans l’ordre et ne rien précipiter.

J’ai donc décidé que nous travaillerions sa voix parlée (au moins au tout début) également en position allongée pour qu’un lien solide se crée avec les exercices de taïchi, tout nouvellement intégrés. De cette façon, il se rendrait vraiment compte du jeu de son diaphragme lors de rhèses plus ou moins longues et serait mieux à même de contrôler son débit expiratoire pendant la production vocale.

Notre travail de base sur la voix parlée

Voir le billet : « La technique vocale de base ».

Pour Jean-Yves, j’ai employé tout d’abord un moyen très simple : compter ! Pas de mots, pas de phrases, seulement des nombres !

Ces nombres étaient prononcés à haute voix, d’une façon régulière, avec une pause « respiratoire » entre chacun d’eux (pause représentée ci-dessous par (-).

En gros, l’exercice s’articulait ainsi :

- 1) Régulièrement : 1 – 2 - 3, etc.

- 2) En allongeant le temps de phonation : 1 2 3 - 1 2 3 -, etc.

- 3) En contrastant (nombre court, nombre plus long) : 1 - 1 2 3 - 1 2 - 1 2 3 4 5 – 1 – 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 – 1 -, etc.

Quand l’exercice a été bien intégré en position allongée, nous avons fait en position assise, puis debout, puis en marchant doucement…

Jean-Yves a mis assez longtemps à obtenir un véritable auto-réflexe de réactivation diaphragmatique. Dès qu’il était moins concentré, les défauts réapparaissaient invariablement. Cependant, petit à petit, nous progressions…

Vocalisation

Elle était très simple mais indispensable à chaque leçon pour « fortifier » sa voix et l’amener progressivement au chant. Elle consistait en un « échauffement très surveillé » où j’employais surtout les couleurs « ou » et « ô », profondes et douces. Les sons « piqués », principalement sur « ô » mais aussi en alternance avec « i » étaient également à l’honneur ! (*)

(*) Je devais doser l’effort car il fallait tonifier ses muscles vocaux en évitant toute fatigue.

La gymnastique vocale

J’ai ajouté ensuite à notre programme les quintes syllabiques de la gymnastique vocale pour qu’il bénéficie d’une articulation « chantée ». Cela avait le double avantage de tonifier son appareil articulatoire tout en l’assouplissant. Le travail plus complet des muscles extrinsèques du larynx viendrait un peu plus tard avec d’autres mouvements complémentaires. (*)

(*) Voir le billet : « L’articulation dans le chant »

Une fable

Parallèlement, nous avions commencé tranquillement un travail spécifique sur la voix parlée en nous servant d’une fable de La Fontaine : « Le coche et la mouche ». Aussitôt qu’il a été capable de la réciter correctement au cours, j’ai demandé à Jean-Yves de la dire à haute voix également chez lui.

Il devait respecter quelques consignes : après un rapide échauffement ultra-simple qu’il avait bien intégré avec moi (roulements, sons bouche fermée, etc.), il devait la dire chaque jour à haute voix, lentement, en lecture « recto tono » (sur le même ton : un ré2 en l’occurrence), en surveillant avec soin la réactivation de son diaphragme avant chaque début de phrase.

Je lui ai conseillé de faire cela un peu avant le début de ses cours afin de favoriser l’installation d’un automatisme. (*)

(*) La séance suivante, je constatais bien que quelques erreurs de parcours s’étaient glissées çà et là, mais, cahin-caha, les progrès s’installaient. Nous avons pu bientôt dire les « rhèses » sur le ton normal de la conversation.

Les phrases difficiles

J’ai progressivement complété notre « programme » avec une série de phrases destinées à peaufiner la diction. Certaines étaient chantées, d’autres non. C’est un travail de comédien, à la fois amusant et très efficace.

Voir le billet : « Le bégaiement est-il guérissable ? »

J’ai eu également soin de donner aussi à Jean-Yves quelques indications plus générales afin d’épargner ses moyens vocaux au maximum.

Voir le billet suivant : « L’hygiène vocale »

Quatre mois ont passé

Au bout d’un trimestre et demi seulement, de sérieux progrès avaient vu le jour ! La fable était récitée avec des réactivations diaphragmatiques correctes et, naturellement, la voix en était très soulagée. Le timbre n’était pas encore très vaillant mais se tonifiait doucement. Les fins de phrase ne passaient plus jamais en fausset. De plus, Jean-Yves m’a comblé en m’apprenant un jour que, depuis quelque temps déjà, sa voix était beaucoup moins fatiguée après ses journées de travail ; sa récupération était pratiquement acquise dès le lendemain. Tout cela allait dans le bon sens et j’en étais très heureux.

Lui aussi ! Sa motivation, non seulement était intacte, mais se renforçait énormément. Sentant qu’il tenait vraiment « le bon bout », il m’a demandé un jour si nous pouvions commencer à apprendre la chanson promise !

Notre première chanson

Nous avons commencé par une chanson enfantine : « A la claire fontaine » dont je possédais un play-back ; elle était harmonisée d’une façon assez moderne et située dans une tonalité facile. L’ambitus en était modeste mais suffisant pour intéresser Jean-Yves sans le fatiguer. Les premiers essais furent très concluants ; les réactivations diaphragmatiques jouaient maintenant correctement leur rôle, rendant la tenue vocale bien meilleure ! Notre travail général portait ses fruits ! Cette petite chanson fut suivie de beaucoup d’autres du même genre : « J’ai du bon tabac », « Meunier, tu dors », « Le roi Dagobert », etc.

Mon professeur s’amusait follement ! Son oreille qui s’était affinée avec le travail de vocalisation et la gymnastique vocale lui permettait de mieux apprécier la musique.

Parallèlement, le travail sur la voix parlée continuait : deux autres fables, avec des rythmes différents, ont suivi « Le coche et la mouche ».

Epilogue, après huit mois de travail

Jean-Yves est maintenant complètement « guéri ». Il donne ses cours sans qu’aucun enrouement n’entache ses soirées. Le « calme » a remplacé « l’inquiétude » et, de ce fait, sa voix est de plus en plus claire et de plus en plus tonique.

Le fameux « cercle vicieux » est inversé ! A quand le karaoké ? Je ne désespère pas !

A bientôt ?

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Jean Laforêt

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